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Galeries Photo: Vendanges

   

          

            Fin d'été dans le petit village drômois de Barnave, à quelques kilomètres de Die. Un endroit tranquille habituellement, mais qui, ces dernières semaines de septembre, entre en effervescence: les rues étroites du village se remplissent, on croise de nouveaux visages, et le bal des tracteurs commence... Sur la grande place où les vignerons entreposent le raisin fraichement cueilli, les gamins traînent et picorent dans les grappes: difficile de résister à l'attrait de ces grains dorés, gorgés de jus, sucrés comme du miel, et qui donneront son goût unique à la Clairette.

           Ce vin naturellement pétillant, vieux de deux mille ans, aurait, selon la légende, été inventé par les Voconces, peuple gaulois ancêtre des diois: ils auraient abandonné par mégarde des jarres contenant du vin dans une rivière, les auraient laissées là tout un hiver avant de les redécouvrir au printemps suivant. De ces jarres serait sorti alors un vin doré, sucré et pétillant, au goût fin et fruité: la Clairette était née!

 

Les vignes de Chatillon, au pied du Glandasse

 

                La technique de fermentation s'est améliorée puis transmise au long des siècles pour arriver à ce qu'on nomme aujourd'hui la « méthode dioise ancestrale ». Une bien vieille méthode de vinification donc, qui repose sur une fermentation incomplète en cuves, à basse température, comme dans la rivière des Voconces, avant la mise en bouteilles où la fermentation peut s'achever.


 

                Mais la méthode dioise ancestrale ne fait pas à elle seule la Clairette: Je ne peux m'empêcher de penser, chaque fois que j'ouvre une bouteille de ce breuvage unique, et lorsque les bulles fruitées viennent me caresser le palais, que le secret de la Clairette est ailleurs, et qu'il faut aller le chercher au-delà des indispensables détails techniques, dans ces collines qui cuisent au soleil, et dans les mains des hommes et des femmes qui vendangent.

 

            La journée commence tôt: dans les vignes l'air est encore frais, les gouttes de rosée font scintiller les grappes de raisin qui attendent d'être coupées. Le muscat blanc, aux petits grains ronds et serrés, et qui compose au minimum 75 pour cent de la Clairette, est le principal cépage cultivé. Dans les plantations on reconnaît aussi parfois quelques pieds du cépage Clairette, qui a donné son nom au vin mais qui n'en constitue qu'une petite partie (20-25 pour cent). La clairette, aux grains plus allongés, et moins sucrée que le muscat, donnera sa finesse au vin.

 

Dès le matin, le rythme dans les vignes est soutenu.

 

Les mains du vigneron caressent les précieuses grappes

 

 

                 Un fourgon blanc arrive, ouvre ses portes et libère son flot de vendangeurs: ils descendent, attrapent des seaux, s'arment chacun d'une « vendangette », sorte de petit sécateur; Patrick le patron répartit les groupes dans les rangs, et le travail commence... Dans ce matin d'automne, ce sont les mêmes gestes ancestraux, répétés depuis toujours dans le travail de la vigne, qui s'accomplissent: la main experte fouille à travers les feuilles, trouve la grappe et la coupe, puis la dépose dans le seau à côté. C'est un travail rude: le vendangeur, tantôt penché sur la vigne, tantôt accroupi, ne ménage pas son corps. Puis, il faut remonter l'allée en portant les seaux jusqu'au tracteur; quand on sait que dans cette région montagneuse, les terrains sont presque toujours en pente, on imagine le travail des jambes... Car le vignoble du diois est l'un des plus hauts de France, culminant à 700 mètres d'altitude: c'est sur ces terres inclinées et parfois difficiles d'accès que le soleil se montre le plus généreux. Mais pour que la vigne prospère, les hommes souffrent: « A la fin de la première journée, on rentre brisé de courbatures, le dos cassé », explique Sébastien, qui fait chaque année les vendanges dans son village.

 

                    Au fur et à mesure que la matinée avance, les langues se délient, les plaisanteries et les rires fusent de tous côtés, survolant les rangs des vignes où les travailleurs restent obstinément penchés. On se parle, sans jamais se voir, cachés les uns aux autres, et les échanges verbaux deviennent d'autant plus forts. De temps en temps, en écartant des feuilles pour attraper une grappe, on croise le visage d'un autre, qui s'éclaire un instant: « Tiens c'est toi? ». En quelques jours des liens ont été tissés, et -peut-être par le fait de ce discret rideau végétal-, les vies se racontent, toujours avec pudeur, les grands bonheurs et les petits drames, les belles idées et les déceptions. On parle d'argent aussi, et de situation économique, mais, sans grande surprise, on évoque davantage les problèmes de RMI que les valeurs de la bourse...

Vers midi, Maryse la « patrone » vient sonner l'heure de la pause: c'est la femme du vigneron qui régale, et elle ne fait pas dans la demi-mesure: sur l'immense table dressée, un festin attend les vendangeurs, avec en place d'honneur la bouteille de pastis. On remplit les verres et les assiettes, quiches aux tomates coeur de boeuf (du jardin), civet de sanglier (chassé dans les forêts alentour), gros pichets de vin qui se remplissent aussitôt vidés, une nourriture simple, saine et abondante. A table, la conversation est animée, les personnalités se rencontrent. Les vendanges rassemblent des personnes venues d'horizons différents: les gens du coin, qui vivent d'un autre travail (potier, bergère, salarié chez un fabriquant d'huiles essentielles...) mais qui font chaque année les vendanges, les saisonniers, qui iront ensuite en Bourgogne et en Bordelais sur d'autres exploitations, parfois des étudiants, et puis bien sûr la famille, car dans ces petites exploitations familiales, on vendange les vignes les uns chez les autres. René, que tout le monde surnomme « le père », et qui a cédé sa place à ses fils, vient aussi pour l'occasion.

 

"Tiens, c'est toi?"

"Seaux!"

 

Le Patron guette les seaux pleins

 

                  Lorsque chacun est repu et reposé, le travail peut reprendre. Malgré le riche repas, le rythme est d'emblée soutenu, les gestes sont précis, les sécateurs coupent net, les seaux se remplissent à vitesse éclair, sont enlevés en un clin d'oeil par le porteur. Et le rang avance, implacable, entêté... L'après-midi s'écoule sous un soleil de plomb. On se couvre la tête sous un linge ou une casquette, certains se mettent torse nu... mais la chaleur est là, et elle pèse sur chacun. Dans le palox qui se remplit, les grains de raisin luisent, transpirent sous le soleil, comme prêts à éclater. On attend la pause, on râle un peu, les gorges sont sèches... « encore un rang » dit le patron dans un sourire. Puis il sort la glacière, et les boissons fraiches sont comme une délivrance.

 

L'heure de la pause: le bonheur simple d'une boisson fraîche au soleil

 

 

               Pendant la pause, le portable de Patrick sonne... Les visages se tournent vers le patron, les oreilles se tendent tandis qu'il annonce le degré du raisin de la veille mesuré par la cave: de 8,7 à 9,4 selon les bennes: ça passe, une moyenne correcte, même si cette année ne sera pas une grande année. Lorsque le degré du raisin n'est pas assez élevé, c'est à dire lorsqu'il ne contient pas suffisamment de sucre, c'est toute la benne qui passe à la poubelle, toute une année de travail réduite en poussière: elle est bien exigeante cette Clairette, et elle en demande des sacrifices! Mais la qualité est à ce prix...

 

Les palox se remplissent et l'ambiance s'anime

 

Les seaux remplis attendent le porteur

 

             Le silence est revenu dans les vignes après la pause, seulement troublé par le bruit mat de la chute du raisin dans le palox, et par le cri bref émis régulièrement par les vendangeurs: « Seau! ». Dans la lumière du soleil qui décline, les silhouettes courbées s'affairent, les visages sont concentrés. La main du patron égalise les grappes dans les palox, elle s'égare un peu, s'attarde, un brin mélancolique peut-être. Les vendanges, qui ont débuté il y a cinq semaines, se terminent bientôt, ensuite viendra le Reboul, la grande fête qui clôt la récolte. Puis ce sera le temps de la vinification: le raisin pressé sera mis en cuve et conservé à basse température pendant un ou deux mois, le temps d'entamer un début de fermentation. Ensuite viendra le moment de la mise en bouteille où le précieux liquide doré -pas encore vin- pourra finir sa fermentation pendant quatre longs mois, parfois plus. Dans les caves maintenues à une température toujours fraîche (environ 12 degrés) la Clairette pourra enfin achever sa transformation. Pendant ce temps, il faudra à nouveau préparer la terre, tailler la vigne, et attendre, un oeil tourné vers le ciel capricieux, que se produise la fragile alchimie qui donnera la Clairette.

 

 

Le travail du porteur est physique sous le soleil quasi-provençal

 

 

Nous tenons à remercier Patrick, Maryse et Franck LIOTARD ainsi que toute l'équipe des vendangeurs pour leur accueil chaleureux et leur précieuse collaboration.

Photographies et textes de Sandrine et Matt BOOTH www.prises2vues.fr

 

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