Un faon de chevreuil et sa maman dans les herbes, une belle histoire qu’on a envie de partager. C’est notre petit cadeau du week-end 🙂
Au milieu de la forĂŞt, il y a une petite clairière isolĂ©e, loin des chemins et bordĂ©e de longs hĂŞtres droits, de buissons d’aubĂ©pines, d’Ă©rables champĂŞtres et de prunelliers. J’aime la traverser le matin, quand les marguerites tendent leurs corolles blanches au frais soleil et se dressent doucement sous le vent. Ce matin encore je m’y trempe les pieds, et laisse courir mon regard sur le fouillis joyeux de lumière et de fleurs.

Et lĂ , cachĂ© parmi les hautes herbes, je le trouve, enroulĂ© autour du plumetis de son pelage, avec ses grandes oreilles immobiles, son museau humide et ses longs cils recourbĂ©s. Adorable et dĂ©licat. Minuscule au milieu de la prairie, tellement minuscule ! Et vulnĂ©rable… Soudain la clairière est immense, les herbes trop fines et fragiles, les dangers trop nombreux, le monde des hommes trop proche. Je sais que je ne peux pas rester lĂ , malgrĂ© l’envie qui me tient de me pencher sur lui et de le rassurer, de me rassurer… Il faut partir, vite, ne pas Ă©craser la pauvre muraille d’herbe qui le protège, ne pas effrayer sa mère qui n’est pas loin, et qui bientĂ´t viendra le nourrir. Ne pas attirer l’attention sur lui. Je fais trois photos. Dans son oeil grand ouvert, je vois le ciel bleu et pur de ce matin de juin, et toute la promesse de la vie qui l’attend peut-ĂŞtre… Et je passe mon chemin.

Après lui, la forĂŞt est plus belle encore, vibrante et tendre, mon coeur dĂ©borde de gratitude. La journĂ©e passe, je le sais lĂ , immobile dans son Ă©crin de verdure, bercĂ© par la chanson des grillons, et je me surprends plusieurs fois Ă prier l’herbe de bien l’entourer.
En fin de journĂ©e, j’y retourne avec Matt pour un affĂ»t. Nous nous installons Ă bonne distance, dans les fourrĂ©s denses qui bordent la clairière, et nous attendons silencieusement. Est-il toujours lĂ Â ? Sa mère viendra-t-elle ? Nous la devinons Ă deux reprises sous les hĂŞtres, de l’autre cĂ´tĂ© de la prairie, mais elle ne sort pas de l’ombre. Les heures passent, le soleil descend, la cloche de l’Ă©glise au loin sonne 8 heures, et je commence Ă me dire qu’elle attendra la nuit pour sortir voir son petit. Mais non, la voici enfin, qui avance tranquillement en arrachant des touffes d’herbe longue. Elle s’arrĂŞte parfois et tend l’oreille, puis reprend sa lente errance au milieu des graminĂ©es. Vision onirique de cette chevrette Ă travers les feuilles qui nous cachent et qui viennent l’aurĂ©oler de lumière.

Le faon est lĂ je le sais, mĂŞme si on ne parvient pas Ă le voir. Peut-ĂŞtre entend-il le pas de sa mère qui crisse doucement autour de son berceau de verdure ? Peut-ĂŞtre a-t-il fermĂ© les yeux, rassurĂ© par les bruits familiers dĂ©jĂ de la nature qui l’entoure. C’est ainsi que je veux l’imaginer ce soir, endormi et serein, alors que sa mère cueille les longues tiges gorgĂ©es de nutriments, et que la force de vie passe ainsi d’un ĂŞtre Ă un autre.
Nous y retournerons peut-ĂŞtre dans quelques jours, avec l’espoir de le voir gambader dans la jolie clairière aux marguerites. Mais pour le moment il est temps de les laisser tranquilles tous les deux. Ne pas prendre le risque de les inquiĂ©ter en venant trop souvent. Ne pas marquer les lieux de cette odeur humaine qui provoque la terreur, et qui pour eux est liĂ©e au danger et Ă la mort. Juste les savoir lĂ nous suffit. Si proches et si lointains Ă la fois. Nous revenons avec le cadeau de ces quelques images, et le bonheur d’avoir partagĂ© ce petit morceau de leur vie. En retrouvant notre maison, avec ses murs de bois blond qui nous protègent du vent et de la pluie, notre maison si douillette et chaleureuse, cocon de lumière dorĂ©e dans la nuit, je garde au bord des lèvres ma fervente prière aux herbes de la clairière… Qu’elles poussent, longues et Ă©paisses autour du faon cachĂ©, et se penchent sur lui comme des centaines de bonnes fĂ©es…