Archives de catégorie : Emotions

Nouvelles du stage Chercheurs du Lumière

Lumières magiques et un portail vers l’autre monde pour notre dernier stage chercheurs, juin 2021

Au moment de notre stage chercheurs de lumières, nous sommes le jour de la lune noir et au seuil de la solstice d’été. Cet autre monde, qui se tient entre crépuscule et aube, est plus sombre que jamais, mais bien sûr, c’est dans la nuit la plus sombre que l’on voit la lumière des étoiles briller. C’est une belle métaphore pour la vie et assurément un moment magique à partager au coeur de la réserve des hauts plateaux. Les millions d’étoiles sont autant de joyaux dans la voûte céleste, et parmi elles s’ouvre un portail juste au dessus du Mont Aiguille. J’ai toujours su qu’il cachait quelque chose de magique, quelque chose d’oublié, et sous la Voie lactée dans l’obscurité de la lune noir, il révèle son secret…

 

Le soleil se lève pour nous offrir un nouveau jour, et un spectacle merveilleux.

 

Le soleil se couche sur les hauts plateaux et le ciel s’embrasse comme une aurore rose

Les ambiances de sous bois révèlent aussi des secrets pour ceux qui prennent le temps et laissent leur regard aller à la rencontre des ambiances poétiques de narcisses et des dernières tulipes sauvages

Un immense merci à tous les participants pour ces moments de partage,  d’émerveillement, de connexion avec la nature et aussi pour votre confiance et votre enthousiasme bien sûr.

Voir toutes les images du weekend

Notre prochain stage Chercheurs de lumière aura lieu les 18 et 19 septembre 

Trouvez toutes les infos ici: Stage photo Chercheurs de Lumière

Newsletter mai 2021: une belle histoire et des moustiques

En ce début du mois de mai, nous avons envie de partager avec vous une belle histoire. Nous avons tous besoin d’entendre de belles histoires car nos oreilles depuis plus d’un an en ont entendu de bien tristes, et, le monde étant ce qu’il est, il y en a certainement d’autres qui nous attendent au tournant. Alors, de temps à autre, il est utile de déguster une belle histoire, et de sentir sa chaleur douce envahir tout notre coeur comme un chocolat chaud après la neige. Et en plus, la nôtre d’histoire, c’est une histoire vraie, une de celles qui ramènent l’espoir, qui donnent envie de danser et de chanter. C’est une histoire d’arbres, et d’amour, et aussi de moustiques, ce qui peut sembler un peu étrange de prime abord, mais si vous prenez le temps de vous asseoir pour l’entendre, vous verrez que chaque chose y est à sa place, les plus petites, comme les plus grandes…

 

Et un peu de sagesse minuscule pour démarrer…

Il y a un proverbe que nous aimons beaucoup et qui nous donne du courage dans les moments où nos bras ont tendance à se baisser. 

« Si tu as l’impression d’être trop petit pour faire une différence, essaye donc de dormir avec un moustique! »

Au lieu de passer notre vie à pester sur l’état du monde, nous pouvons choisir d’être des moustiques et de faire chanter nos petites ailes pour ne pas laisser l’humanité s’endormir.

Parfois c’est une chanson mélodieuse, comme ces Newsletter que nous vous envoyons et où nous essayons d’apporter un peu de lumière et d’optimisme. Parfois, ça grince un peu plus, et, qu’on se le dise une fois pour toute, il n’est pas toujours agréable d’être un moustique. Car être un moustique, c’est souvent être un emmerdeur. C’est piquer là où les autres n’ont pas envie qu’on vienne les déranger. Nous essayons d’être des moustiques pacifiques et ouverts, des moustiques raisonnables avec de bons arguments, mais nous avons beau faire, il arrive que ça gratte derrière 😉

Comme tous les bons moustiques, nous essayons de « faire une différence » dans le marécage où nous vivons, et la mairie de notre petit village en sait quelque chose 😉 Que ce soit pour interpeller sur la chasse le dimanche dans nos forêts magnifiques -et pleines de promeneurs émerveillés qui font des cibles faciles- ou bien pour protéger les haies bocagères, que nous parlions au nom des arbres, des oiseaux, des abeilles, des chevreuils, des blaireaux ou des cueilleurs de champignons, nous savons que, même en essayant d’y aller avec des pincettes, nous risquons de créer des tensions en soulevant les problèmes et de mettre nos élus, qui sont parfois aussi des amis, dans une situation délicate. Car il est bien difficile de maintenir la paix et l’harmonie dans les petites communes de campagne. Chacune de nos piqures peut être perçue comme un trouble à la paix sociale. 

Mais nous sommes qui nous sommes. Nous ne pouvons pas partager notre émerveillement pour la nature et regarder sans broncher les blessures qui lui sont faites. 

 

 

Une histoire qui commence bien …

C’est là qu’elle commence notre belle histoire. Après plusieurs piqures qui ont bien gratté, et quelques pulvérisations de bombe anti-moustiques qui nous avaient laissés un peu tristes et amers.

Ce matin de printemps, Sandrine revenait de plusieurs semaines de vadrouille à la rencontre de quelques belles forêts et vieux arbres de France, en rapport avec notre prochain livre qui paraîtra en 2022 et qui est tout entier consacré à la forêt. Comme toujours, lorsque nous avons été quelque temps éloignés l’un de l’autre, la première chose que nous faisons c’est d’aller retrouver les bois derrière chez nous, et les arbres que nous connaissons tellement bien qu’ils sont comme de vieux amis. Le soleil coulait à flots à travers les branches encore nues, et les oiseaux faisaient une fête radieuse. Nous étions heureux. Nous nous arrêtions à chaque clairière familière pour y goûter la lumière d’avril, grimpions aux jolis points de vue qui surplombent les falaises, écoutions le rire gracieux des pics, nous arrêtions pour examiner les empreintes d’un chevreuil, et, pour terminer en beauté, nous décidâmes de passer par un cercle d’arbres, dans un petit creux abrité. On trouve là de jolis sapins blancs et des épicéas entourés de hêtres, et, au milieu des arbres, un coeur couvert de mousse où nous aimons nous asseoir pour rêver, méditer, écrire, tailler du bois, ou faire des rituels. Un refuge de douceur. Nous avons donné un nom à ce lieu: nous l’appelons le Nemeton. Les Nemeton étaient les sanctuaires des anciens druides, dans les forêts profondes de l’antiquité: des clairières, des cercles d’arbres, parfois aussi quelques pierres dressées. Des temples naturels qui honoraient la terre sacrée et où l’être humain pouvait toucher le lien qui l’unissait à la nature. Des lieux intacts, où les bêtes sauvages côtoyaient les vieux sages, où les chansons des oiseaux se mêlaient à celles des hommes. 

Notre petit Nemeton, bien que plus récent, est tout aussi enchanté que les sanctuaires des anciens druides, et toutes les personnes à qui nous l’avons fait découvrir sont tombées sous le charme.

Imaginez, ce matin là, dans la lumière liquide de la forêt, la silhouette des grands sapins au loin, souriante comme une retrouvaille. La mélodie du merle, la paix déjà qui s’avance sur le chemin. 

 

Triste et seulement triste…

Et puis, nous ne les avions pas vu tout de suite, mais lorsque nous nous sommes approchés, ils nous ont troué le coeur aussi sûrement que des balles de chasseurs…

Des petits points rouges sur les troncs des arbres. Qui n’ont l’air de rien pour un promeneur étourdi. Des condamnations à mort. La moitié des arbres du Nemeton va être coupée. C’est comme si le soleil s’était noyé soudain. Printemps crucifié. Silence. Et le grand vide qui s’ouvre, là, dans la poitrine. Nous sommes rentrés à la maison sans un mot, murés chacun dans notre tristesse. La fête était finie. 

Sans un mot toujours, Sandrine est montée dans le bureau. Elle a commencé un mail pour la mairie. Pas trop long ce mail. Elle était secouée. Trop secouée pour sortir sa longue liste d’arguments en faveur de la préservation des vieux arbres, pour parler de leur rôle indispensable dans la biodiversité, du carbone qu’ils stockent dans leur tronc et leurs anciennes racines et qui peut nous sauver d’un trop grand bouleversement climatique, des nutriments qu’ils envoient à leurs enfants-arbres, de leur espérance de vie, qui est immense, mais que l’homme a réduite à une adolescence. Non, elle n’a rien dit de tout ça. Elle en avait marre d’être un moustique. Une emmerdeuse. Comme ils disent dans Avatar, elle était « triste, et seulement triste. » Elle n’y croyait pas, mais elle ne pouvait pas rester là sans rien faire. Même si les arbres allaient mourir, elle devait essayer tout de même de parler pour eux. 

Sans plus chercher à convaincre, elle a simplement dit: « ces arbres sont importants pour nous. » C’est l’argument le plus mauvais qu’un orateur pourrait trouver, on vous l’accorde. Mais nous avions déjà essayé tous les autres ces dernières années. Vu que nous savons que ces bois sont privés, elle a demandé le nom du propriétaire, pour essayer de plaider en faveur des grands sapins. D’expliquer qu’ils étaient nos amis. Elle a dit que c’était urgent. Vraiment urgent. une question de vie ou de mort.

La mairie a répondu quasi immédiatement. Avec un nom et un numéro de téléphone. Quand nous avons vu le nom, c’était comme une primevère ouverte sur un champ de ruine. On a recommencé à espérer…

Car le propriétaire des lieux était Michel, et franchement on n’aurait pas pu rêver mieux comme propriétaire. Michel, nous l’avons rencontré l’année dernière, après l’un de ces mails-moustiques où nous avions défendu les haies bocagères et qui avait fait beaucoup de vagues sur notre commune.  Des vagues d’agacement ou de colère. Des vagues aussi de soutien et de remerciements. Les vagues nous secouent mais parfois elles ont du bon: sans elles nous n’aurions pas rencontré Michel et vous ne seriez pas en train de lire cette histoire…

Le début de ce premier échange avec Michel avait été tendu: il n’était pas content, notre mail avait blessé l’un de ses proches, et il nous en a parlé. Nous avons écouté. Parfois cela suffit: l’un parle, l’autre écoute. Et par-delà nos désaccords nous nous découvrons des points communs. Nous avons gardé contact, nous envoyant régulièrement des messages, partageant des choses inspirantes. 

Quand Sandrine a vu le mail de la mairie, elle a tout de suite appelé Michel. Ils se sont donné rendez-vous au Nemeton. Et là, au milieu du cercle d’arbres, dans ce sanctuaire poétique où le soleil filtrait, les pieds enfoncés dans la mousse douce et le coeur battant, elle lui a répété ce qu’elle avait écrit dans le mail: que nous les aimions ces arbres. Et il n’en a pas fallu plus à Michel. « Comment je pourrais dire non à ça ? » a-t-il répondu. Puis, un peu plus tard dans la conversation, il a ajouté: « Quand on envoie de la lumière dans le monde, elle finit toujours par revenir sous une forme ou une autre. » C’est un chic type ce Michel, et nous lui en souhaitons plein, à lui aussi, de la lumière.

 

La morale de l’histoire …

Alors voilà, les arbres du Nemeton sont sauvés. Ils vont pouvoir grandir pendant quelques années encore, peut-être allez savoir pourront-ils atteindre un âge vénérable, et les futures générations du village continueront de venir y rêver et y savourer le miracle de la vie. Peut-être… 

Par-delà l’immense allégresse de savoir que ces sapins ne seront pas coupés, il y a pour nous plusieurs leçons derrière cette histoire:

> la première, on la connaît déjà, mais parfois le monde nous renvoie tellement de négativité qu’on peut l’oublier : il ne faut jamais perdre espoir et baisser les bras. On ne perd rien à essayer de changer le monde. Et même si 90% de nos efforts sont sans succès, les 10% restants valent le coup! 

> la deuxième, c’est qu’on ne peut jamais prévoir de quelle manière les énergies que nous envoyons dans le monde, par nos actions, nos paroles, nos manières d’être, vont finir par revenir vers nous, ni à quel moment cela va arriver. Nous sommes parfois déçus par les résultats de nos efforts, et, quand on défend une belle cause, on voudrait que ça marche. Que ça marche là tout de suite. On le voudrait tellement que parfois on s’épuise dans cette attente. Cela nous est souvent arrivé dans nos engagements pour la nature. Il y a un très ancien texte sacré de l’Inde, qui s’appelle la Bhagavad Gita, qui soulève ce problème (comme quoi, c’est pas nouveau…) et nous offre une belle réponse: Préoccupons-nous de nos actions, et pas du résultat de nos actions. Si une cause est juste, levons-nous pour elle, même si elle semble sans espoir, même si nous risquons de nous prendre une claque ou un coup de bombe anti-moustiques. Levons-nous, non pas pour que ça marche, mais parce que c’est pour ça que nous sommes ici. Pas pour que ça soit rentable. Pas pour la réussite. Pas pour la reconnaissance. Pour l’action simplement, celle qui parle à notre coeur et donne un sens à notre vie.  Faisons ce qui est bon et laissons le destin décider du reste. Cela vaut dans tous les domaines de l’existence.

> pour finir, la troisième leçon, et celle-ci nous avons bien l’intention de la garder en tête: l’amour parfois vaut tous les arguments. Car, ne nous y trompons pas, cette histoire est bien une histoire d’amour. Dans l’engagement écologique, les sentiments sont souvent moqués: si on parle de souffrance animale, ou, pire encore, de souffrance végétale (non mais quelle idée!), on se retrouve rapidement accusé de sensiblerie. On nous demande de vrais arguments.  Surtout pas de l’émotion. Et ceux qui demandent cela le font pour une bonne raison: ils espèrent pouvoir nous opposer des arguments contraires, et on peut débattre longtemps ainsi, comme le faisaient les anciens sophistes de Grèce, pendant que la planète se fait ravager. Bien entendu les arguments ont leur place, et nous continuerons de les utiliser dans nos actions de moustiques. Mais l’amour aussi. Car nous ne sommes pas que des machines pensantes. Alors osons dire que nous aimons la nature, les arbres, les animaux, les insectes et les fleurs sauvages. Osons montrer notre tendresse sans avoir peur d’être ridicule. Un rapport du ministère de l’agriculture paru en 2020 s’inquiète face à la montée dans l’opinion publique de la préoccupation de « bien-être végétal ». Cela veut tout dire. Ils n’ont pas envie qu’on se mette à aimer les arbres et à se soucier de ce qu’ils peuvent ressentir. Surtout pas ça. On les embête déjà assez avec le bien-être animal. Ce n’est pas nos arguments qui leur font peu, mais notre amour. Il pourrait bien faire grincer leurs belles machines de destruction si parfaitement huilées… Et ça, ça nous donne encore plus envie d’aimer!

Le Nemeton rayonne son mystère et sa magie dans la forêtLe Nemeton rayonne sa magie et son mystère dans la forêt.

 

Alors, amis moustiques, osons revendiquer notre amour pour la nature, et n’oublions pas de maintenir le monde éveillé… pour que nos enfants aient de belles histoires à raconter 😉

L’ennui

En ce début de printemps et ce troisième confinement, l’envie nous est venue de partager avec vous un peu d’ennui, et beaucoup de poésie, car les deux, voyez-vous, vont infiniment bien ensemble 😉

Que la vie vous soit douce, et que le printemps verse sur vous ses trésors verts !

C’est le soir sous la hêtraie, derniers rebonds de soleil vert.

Rester couchée là, les heures glissées sur les troncs lisses, couvées lentement dans les lichens. Rien ne se passe vraiment, le vent tourne en rond sagement, les hommes appellent cela l’ennui. C’est bon.

C’est comme si

J’avais un peu plus de place

Pour respirer

Juste là

Dans le feuillage entrouvert…

La poitrine trop grande soudain,

La lumière versée aux clairières ébahies

Où les insectes flottent,

Des milliers de poussières de nacre, des flocons

Egarés au printemps.

Les mouches sont des petits miracles

Quand on a le temps.

J’aime les heures creuses,

Les noires couronnées ronronnent

A mon cœur sans fenêtres.

Il n’y a rien à faire. Le téléphone, au fond de ma poche, est éteint. Pas de réseau ici, c’est un de ces derniers lieux un peu magiques où « ça ne capte pas ». Pas même une minuscule barre, c’est sans espoir. C’est bon. La terre transpire

Son parfum lourd des soirs de juin.

Un merle bavard

Raconte la même histoire

D’amour

Mille fois entendue, les arbres jamais ne se lassent.

Moi non plus.

Les hommes appellent cela l’ennui.

Je signerais bien

Pour une éternité ici.

 

magie de l’aubépine

Je suis allée à l’Aubépine, celle qui

attend entre les mondes.

Je me tiens avec elle au seuil de la forêt

quand la nuit

à pas de loup

sort du souffle des arbres

pour s’étaler dans la prairie.

La première chouette allume

un frisson de lune.

Je me penche sous le vieux tronc craquelé

car elle ne te laisse pas debout l’Aubépine,

elle pousse sur ton dos et t’invite à t’asseoir pour

filer la laine blanche des heures

avec elle.

Blanche aussi la brume qui monte

et avale dans sa bouche lente

les fenêtres dorées de ma maison lointaine.

Es-tu prête ? me dit la vieille ensanglantée, puis

tout a disparu. Le silence

étendu aux branches ébouriffées

s’égoutte. J’écoute

les baies rouges tomber

doucement sur l’herbe givrée.

Tout bas je murmure le nom ancien de l’arbre

Huathe, Huathe,

apprends-moi vieille mère

dans la froide nuit d’hiver

comment aimer ce monde brûlant.

Comment

le traverser en tenant

des fruits tendres au milieu des épines.

Et puis, dis-moi,

peut-on avoir peur ?

Naturellement ! a ri l’ancienne

mais cela ne doit pas t’empêcher de fleurir.

Alors j’ai posé ma main sur la blessure

qu’elle a en bas du tronc,

et nous sommes restées longtemps

sans plus rien dire.

La brume est partie

accrochant ses jupons pâles

aux branches piquantes.

Au-dessus de ma tête, des étoiles mouillées

suspendues au vieil arbre

Se sont mises à sécher.

La médecine du papillon

Je suis vieille ce matin, couchée dans l’ail des ours, sous les hêtres tranquilles.

Je me frotte, je me roule, dans le parfum frais et joyeux, les feuilles lisses crissent doucement en offrant leurs arômes. Je respire à plein nez, les araignées mêlent leurs fils d’argent à mes cheveux lâchés.

Je suis vieille, et libre, et malicieuse sous les éclaboussures du soleil de juin. Chaque jour, je trouve une nouvelle ride, un nouveau pli entre mes seins. Chaque jour

Je déploie un peu plus

Mes ailes froissées de papillon

Chaque jour un peu plus légère

Je me vois vieillir comme on vole.

Je n’y avais jamais pensé, et soudain, le papillon, qui rebondit de fleur en fleur, ivre de blancheur piquante, il me dit son âge. Un papillon est un vieil être vois-tu, et cette vie est la dernière. Ce vol lumineux, trébuchant aux rayons de soleil jetés entre les troncs, c’est ce qu’on appelle avec pudeur le troisième âge. Je n’ai jamais aimé la pudeur. Ni ce besoin d’une jeunesse éternelle et ennuyeuse. J’aime les mots vrais, même rugueux. Et les papillons qui disent leur grand âge.

Je suis vieille et je vole et

Je danse quand j’ai envie de danser

Je chante pour les arbres qui connaissent mon nom

Je parle à la lune et à la rosée

Je remercie la biche qui est passée

J’écoute mes pieds nus dans les violons de l’herbe, je me déshabille à la source

Et sourit à mes cuisses mutines

Que le vent printanier vient frôler.

Je cours, je virevolte, je butine, je me gorge du nectar des jours, j’embrasse à pleine bouche affamée, je dis oui aux petits riens jetés à grandes brassées sur mon chemin. Je dis non aussi, car parfois c’est bon.

J’ai été longtemps une chenille ronde et douce. Elles sont belles aussi, mystérieuses et patientes, dans leur cocon secret. La magie de leurs couleurs, et leurs ruses pour traverser le danger. Oui, une chenille habile. Et lisse, et bien élevée.

Ce matin je me fous d’être belle

Je me fous de l’approbation de ceux

Qui n’osent pas

Je veux juste voler

Encore encore encore ! Mes rides pleinement déployées !

Le vieux papillon se pose devant moi, sa trompe se plante dans le cœur palpitant d’une fleur d’ail des ours. Il boit lentement. Ses ailes s’ouvrent et se ferment, comme si elles respiraient la poussière de soleil versée entre les arbres. Je me recouche aux feuilles odorantes, les bras grand ouverts, j’écoute le souffle de la Terre dans mon ventre, et j’apprends. La médecine sage du vieux, très vieux papillon.

La magie de la neige

Marcher sur le ciel, au milieu des étoiles. Connaître le velours grave de leur chant d’hiver. Il fait beau, le soleil étale voluptueusement ses fourrures d’ambre sur le monde. Marcher, les yeux éblouis de froid, l’esprit lentement lavé à chaque pas. Je ne sens plus le bout de mon nez, je ne sens plus l’étoffe lourde des inquiétudes. Ni la morsure aveugle des hommes. Juste la terre blanche qui clignote en glissant sous les skis, comme un poisson malicieux dans la paume de main, une écume dérobée. Marcher sur la mer, un peu…

Il a neigé, et neigé encore. Sur le ventre rond du Plateau, le ciel a fini par se coucher, blême et fatigué. Je l’ai regardé s’endormir. Les hommes sont rentrés chez eux. Et ce matin, avec leurs pelles et leurs tracteurs, ils ôtent la neige, pressés de retrouver leurs tristes repères, leurs routes droites, leurs trottoirs lisses, leurs boulots monotones. Ils n’ont jamais le temps. Ils n’entendent plus la chanson de la neige. Je suis partie à pieds de la maison, j’aime ça, ne plus reconnaître les chemins, j’aime quand tout est délicieusement enseveli. Je suis seule avec le soleil revenu et je marche au milieu des étoiles. Qu’y a-t-il de plus important ?

Maintenant je ferme à demi les yeux pour mieux voir, à travers la frange fraîche des cils d’enfance, le nouveau jour qui m’est donné. Comme quand on était gamins, tu te souviens ? Et l’univers était un vieux mage au rire croustillant, il versait sur nous ses trésors, ses paillettes, ses promesses scintillantes. Plisse les yeux toi aussi veux-tu, juste un peu, juste un moment, cesse d’être si sérieux… Viens cueillir avec moi les diamants qui crépitent aux frissons des clairières ! Allons faire quelques glissades sur la poudreuse et le silence, des boules de neige lancées sous les vieux hêtres qui ruissellent, nos bouches grandes ouvertes et nos cheveux ébouriffés dans l’air limpide et miroitant. Puis courrons dans la neige, nos empreintes mêlées joyeusement. Allez, viens, juste un peu… La vie est vite passée, et la poudreuse est si légère. Marchons, dansons, skions, en traçant des sillons d’argent. Regardons naître sous nos pieds le long trait d’amour qui fait rire les étoiles.

Automne 2020, brame du cerf et alchimie

 

Etre photographe, c’est s’intéresser aussi au sens profond de cet art qu’on a fait sien. Savoir pourquoi on fait les choses, la plupart du temps cela aide à mieux les faire! Par certains côtés, la photographie est une forme de témoignage, une manière d’attraper un instant éphémère, d’en fixer la réalité et l’intensité. L’instant passe, mais l’image reste et parle. Elle est la gardienne de nos mémoires et de nos moments de vie. L’éclaircie qui perce la brume, les premiers sourires de notre enfant, et aussi la douleur de la guerre, ou celle d’une forêt en flammes. Mais la photographie est plus que cela: c’est une forme de créativité, et créer c’est transformer le réel, notre regard a ce pouvoir là. Et il suffit de regarder les photos des uns et des autres en stage, les différentes restitutions du même moment que nous avons tous partagé, pour voir que chaque image est un acte de création. 

Parfois c’est facile, la lumière est une bénédiction, le paysage est harmonieux, il n’y a qu’à appuyer sur le déclencheur, et hop! Mais parfois… La météo n’est pas ce que nous espérions, il y a cette clôture qui vient tout gâcher, ou l’animal qu’on attend depuis des heures et qui ne sort pas là où on l’espérait. C’est là que la photo peut devenir alchimie, transformer l’obstacle en opportunité, la déception en tremplin de l’imagination, et le plomb en or.

Lors de notre dernier stage photo en octobre, nous avons eu une invitée surprise, à laquelle nous n’avions pas envoyé de bulletin d’inscription: la tempête Alex! Pour être honnêtes, on a eu beaucoup de mal à s’extirper de notre lit le samedi matin, le vent avait sifflé toute la nuit à nos fenêtres, et la pluie tambouriné, et il faisait froid, et zut, et zut! Mais nos stagiaires nous attendaient, pleins d’espoir après avoir vu de magnifiques images sur le Vercors en automne, et on est parti tous ensemble vaille que vaille dans le vent hurlant et la pluie battante. 

Ce ne fut pas toujours simple, on a eu froid parfois, on a dû revoir le programme prévu, s’adapter, inventer, garder la foi et le sourire. Et l’alchimie s’est produite, le soleil qui perce, les nuages qui roulent sur les crêtes, la beauté sauvage du vent dans les arbres, la forêt qui se révèle, nappée de brumes et de mystères. De l’or! Notre or d’alchimiste issu des jours de plombs! Et en prime pour nous, des rencontres fortes avec des personnes passionnantes, des flots de chaleur humaine et de bonne humeur, nous sommes revenus heureux et reboostés pour des semaines! 

Nous vous invitons à une balade émerveillée sur ces trésors d’automne: retrouvez les images du stage et une sélection de nos photos de septembre et octobre sur le Vercors, dans la galerie ci-dessous. 

 

Séjour photo Ecosse 2019

Retrouvez ici notre sélection Ecosse 2019, avec nos meilleures images prises l’automne passée dans les Highlands et sur l’île de Skye. Des tempêtes de lumière, des forêts éblouissantes comme des peintures, des landes frileuses balayées d’averses, et comme toujours quelques rencontres magiques avec les cerfs. Nous avons en écrivant ces mots une tendre pensée pour le formidable groupe qui a partagé ces moments avec nous l’an passé, l’Ecosse est une terre qui crée des liens forts entre les hommes. On pense aussi à ceux qui devaient venir cette année, avant l’annulation du séjour à cause du Covid.On espère que la newsletter d’aujourd’hui leur mettra un peu de baume écossais sur le coeur 😉

Et on vous souhaite une féérique balade dans  ces ambiances qui nous sont chères!

Neige triste

 

Je ne sais pas à quel moment exactement

Il s’est arrêté

De battre

Mon cœur.

Peut-être lorsque j’ai commencé à creuser le trou, j’avais supplié la terre d’être douce, et elle s’est ouverte facilement, comme une bouche aimante lors d’un baiser. Elle s’est ouverte miraculeusement, la terre dure et rocailleuse de chez nous. Et c’était bon de creuser encore et encore, j’aurais pu continuer ainsi toujours. Et ne plus voir le reste.

Le trou était bien trop grand pour le petit corps que j’ai déposé là. Je n’avais pas compris jusqu’à cet instant je crois, comme elle était devenue maigre, notre chatte, comme la maladie l’avait vidée et abîmée. Je l’ai couchée sur le lit d’herbes sauvages et de fleurs que j’avais installé au fond, je me suis accrochée à la lourde pelle, et j’ai sangloté longuement sous la pluie qui commençait à tomber. Peut-être est-ce là…

Ou bien déjà la veille au soir, quand nous avons été la récupérer dans la benne à ordures. Les premières chouettes, irréelles, filaient le crépuscule de leur cri mélodieux, tandis que nous fouillions chaque poubelle. Je ne leur en veux pas, aux pauvres bougres qui l’ont jetée là. La mort de nos jours est tellement couverte de fards, qu’elle peut faire peur quand on la croise, simple et nue, couchée dans la cabane des enfants, à côté de la balançoire.

Nous l’avons trouvée, notre trésor, dans les détritus. Belle encore sous l’odeur qui me soulevait le cœur. Oui, peut-être est-ce là… Elle nous attendait depuis 36 heures. Et nous attendions qu’elle revienne miauler à la fenêtre du salon.

Nous l’avons veillée sous la demie lune qui entrebâillait le châle des nuages, nous avons écouté le vent souffler doucement sur son poil éteint, la pluie laver son corps osseux. J’ai appelé les bénédictions des éléments sur elle, et demandé à la Grande Mère de la recevoir. Je ne sais plus s’il battait encore, mon cœur, sous mes chants et mes prières.

Je ne sais plus mais les étoiles

Parfois

Venaient s’échouer aux rives noires du ciel.

Lorsque tout fut fini, c’est là que la douleur a ouvert sa grande gueule béante et j’ai plongé toute entière dans le puits sans fond des « si seulement » et des « pourquoi ».

Pourquoi est-elle allée mourir là-bas loin de nous ? Pourquoi n’ai-je pas senti que le moment était arrivé ? Si seulement ils étaient venus toquer à notre porte, ceux qui l’ont vue dans la cabane des voisins, agonisante, mais vivante encore. Si seulement je l’avais cherchée ce soir là… Elle serait morte dans nos bras, au creux de la maison de bois blond, j’aurais allumé un feu pour elle, je l’aurais couchée sur sa couverture préférée. Elle aurait senti, sous la terrible solitude de sa maladie incurable, comme nous l’aimions encore. Pourquoi ?

Je repasse en boucle tout ce que je n’ai pas fait, tout ce que je n’ai pas vu. Et je le sens se broyer, là sous mes côtes, mon cœur écrasé de reproches, mon cœur en miettes de regrets. Je voulais une belle mort pour elle, une mort dorée de tendre bougies, une mort chaude bercée de caresses. Parce que la vie, parfois, est une ogresse qui nous arrache tout, je voulais pour elle une mort comme une fête.

Elle n’avait que 4 ans, notre petite chatte, et la maladie était déjà là, tapie sous la lumière de son poil de chaton, quand nous l’avions accueillie chez nous. Ironie du sort, c’est un coronavirus qui a, lentement, impitoyablement, ravagé son corps et mangé sa lumière, comme cet autre qui ouvre le chaos dans notre monde en éteignant nos rêves.

On ne peut pas contrôler la vie, souffle mon amoureux dans mes cheveux mouillés de larmes. La mort non plus tu sais. Je sais. Pas de fête au coin du feu. Juste la solitude de la petite cabane et la benne à ordures.

Alors voilà. Quand il me dit, veux-tu que nous sortions un peu, je réponds oui pourquoi pas, sourire vide et yeux vagues, je vois la chatte en boule sur chaque rebord de fenêtre, dans chaque pli de couverture. Sur les plateaux, là-haut ? Oui oui.

La petite tombe est là dehors, sous ses mandalas de fleurs, puis les paysages somptueux jetés absurdement contre les vitres de la voiture, oui oui, les forêts familières que je ne reconnais plus, la marche coupée, aveugle, sans chansons ni parfums, mes jambes automates, oui oui. Je pourrais monter, encore et encore, infatigable comme la pelle hier matin dans la terre docile. Et puis…

Il a commencé à neiger. De gros flocons cotonneux qui se posent sur les feuilles encore vertes des hêtres et brouillent les capuches pointues des sapins. Qui m’attrapent par surprise au fond de mon chagrin. C’est beau, la mélodie feutrée de la neige, les flocons fondus à mes doigts. C’est beau ces brumes qui gambadent aux crêtes en faisant danser leurs queues pâles.

C’est là je crois

Sous les écharpes blancs murmures

Enroulées aux ronrons des arbres

Que je l’ai senti à nouveau

Tout doucement

Battre

Mon cœur.

 

Comme font les biches…

Je me suis couchée là, dans les feuilles d’automne,

Lovée en boule au milieu du taillis de hêtres,

Je me suis couchée comme font les biches,

Le sol lentement gratté, l’odeur de la terre,

Cette couche vivante où des êtres microscopiques, secrètement,

Recréent le monde,

Au pied du vieux sorbier qui ensanglante le ciel.

Je lui ai demandé de veiller sur moi – ainsi font les biches –

Mais n’ai pas eu le temps d’entendre sa réponse.

Je me suis laissée descendre comme une goutte de pluie

Dans ce creux ourlé d’ombre

Aux lèvres blondes de la clairière. Parfois

J’ai envie de bâtir des murailles de pierre

Alors qu’il suffit

D’un fourré léger et tranquille, où les mouches,

En noires armures, tournent.

J’ai dormi, confiante et vulnérable,

Comme font les biches.

J’ai goûté leur sommeil aux bras bruns de la terre.

Je les ai suivies à la lisière des mondes,

Tissant mes rêves au cri du pic noir,

Au parfum de l’humus, aux soubresauts

Du soleil de dix heures.

J’ai tiré sur moi la couverture des feuilles tintantes,

Des faînes poilues et du vent de septembre.

Je n’ai pas eu froid. Je n’ai pas eu peur, même quand

La terre a tremblé sous le sanglier.

Un lièvre, dans un cercle à côté s’est couché.

J’ai deviné les herbes sifflées aux flancs âcres du renard.

Et cru entendre le loup gris qui vit ici

Me regarder de ses yeux de silence.

Juste quand j’allais me réveiller, le pigeon ramier a murmuré

Sa berceuse rassurante

Prends ton temps je suis là, prends ton temps ça ira.

Alors

J’ai glissé ma main dans le drap doux des feuilles,

Bougé un peu dans ma couche chantante

Comme font les biches,

Et, doucement,

Commencé à lécher

Le sang de mes plaies.