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Newsletter mai 2021: une belle histoire et des moustiques

En ce début du mois de mai, nous avons envie de partager avec vous une belle histoire. Nous avons tous besoin d’entendre de belles histoires car nos oreilles depuis plus d’un an en ont entendu de bien tristes, et, le monde étant ce qu’il est, il y en a certainement d’autres qui nous attendent au tournant. Alors, de temps à autre, il est utile de déguster une belle histoire, et de sentir sa chaleur douce envahir tout notre coeur comme un chocolat chaud après la neige. Et en plus, la nôtre d’histoire, c’est une histoire vraie, une de celles qui ramènent l’espoir, qui donnent envie de danser et de chanter. C’est une histoire d’arbres, et d’amour, et aussi de moustiques, ce qui peut sembler un peu étrange de prime abord, mais si vous prenez le temps de vous asseoir pour l’entendre, vous verrez que chaque chose y est à sa place, les plus petites, comme les plus grandes…

 

Et un peu de sagesse minuscule pour démarrer…

Il y a un proverbe que nous aimons beaucoup et qui nous donne du courage dans les moments où nos bras ont tendance à se baisser. 

« Si tu as l’impression d’être trop petit pour faire une différence, essaye donc de dormir avec un moustique! »

Au lieu de passer notre vie à pester sur l’état du monde, nous pouvons choisir d’être des moustiques et de faire chanter nos petites ailes pour ne pas laisser l’humanité s’endormir.

Parfois c’est une chanson mélodieuse, comme ces Newsletter que nous vous envoyons et où nous essayons d’apporter un peu de lumière et d’optimisme. Parfois, ça grince un peu plus, et, qu’on se le dise une fois pour toute, il n’est pas toujours agréable d’être un moustique. Car être un moustique, c’est souvent être un emmerdeur. C’est piquer là où les autres n’ont pas envie qu’on vienne les déranger. Nous essayons d’être des moustiques pacifiques et ouverts, des moustiques raisonnables avec de bons arguments, mais nous avons beau faire, il arrive que ça gratte derrière 😉

Comme tous les bons moustiques, nous essayons de « faire une différence » dans le marécage où nous vivons, et la mairie de notre petit village en sait quelque chose 😉 Que ce soit pour interpeller sur la chasse le dimanche dans nos forêts magnifiques -et pleines de promeneurs émerveillés qui font des cibles faciles- ou bien pour protéger les haies bocagères, que nous parlions au nom des arbres, des oiseaux, des abeilles, des chevreuils, des blaireaux ou des cueilleurs de champignons, nous savons que, même en essayant d’y aller avec des pincettes, nous risquons de créer des tensions en soulevant les problèmes et de mettre nos élus, qui sont parfois aussi des amis, dans une situation délicate. Car il est bien difficile de maintenir la paix et l’harmonie dans les petites communes de campagne. Chacune de nos piqures peut être perçue comme un trouble à la paix sociale. 

Mais nous sommes qui nous sommes. Nous ne pouvons pas partager notre émerveillement pour la nature et regarder sans broncher les blessures qui lui sont faites. 

 

 

Une histoire qui commence bien …

C’est là qu’elle commence notre belle histoire. Après plusieurs piqures qui ont bien gratté, et quelques pulvérisations de bombe anti-moustiques qui nous avaient laissés un peu tristes et amers.

Ce matin de printemps, Sandrine revenait de plusieurs semaines de vadrouille à la rencontre de quelques belles forêts et vieux arbres de France, en rapport avec notre prochain livre qui paraîtra en 2022 et qui est tout entier consacré à la forêt. Comme toujours, lorsque nous avons été quelque temps éloignés l’un de l’autre, la première chose que nous faisons c’est d’aller retrouver les bois derrière chez nous, et les arbres que nous connaissons tellement bien qu’ils sont comme de vieux amis. Le soleil coulait à flots à travers les branches encore nues, et les oiseaux faisaient une fête radieuse. Nous étions heureux. Nous nous arrêtions à chaque clairière familière pour y goûter la lumière d’avril, grimpions aux jolis points de vue qui surplombent les falaises, écoutions le rire gracieux des pics, nous arrêtions pour examiner les empreintes d’un chevreuil, et, pour terminer en beauté, nous décidâmes de passer par un cercle d’arbres, dans un petit creux abrité. On trouve là de jolis sapins blancs et des épicéas entourés de hêtres, et, au milieu des arbres, un coeur couvert de mousse où nous aimons nous asseoir pour rêver, méditer, écrire, tailler du bois, ou faire des rituels. Un refuge de douceur. Nous avons donné un nom à ce lieu: nous l’appelons le Nemeton. Les Nemeton étaient les sanctuaires des anciens druides, dans les forêts profondes de l’antiquité: des clairières, des cercles d’arbres, parfois aussi quelques pierres dressées. Des temples naturels qui honoraient la terre sacrée et où l’être humain pouvait toucher le lien qui l’unissait à la nature. Des lieux intacts, où les bêtes sauvages côtoyaient les vieux sages, où les chansons des oiseaux se mêlaient à celles des hommes. 

Notre petit Nemeton, bien que plus récent, est tout aussi enchanté que les sanctuaires des anciens druides, et toutes les personnes à qui nous l’avons fait découvrir sont tombées sous le charme.

Imaginez, ce matin là, dans la lumière liquide de la forêt, la silhouette des grands sapins au loin, souriante comme une retrouvaille. La mélodie du merle, la paix déjà qui s’avance sur le chemin. 

 

Triste et seulement triste…

Et puis, nous ne les avions pas vu tout de suite, mais lorsque nous nous sommes approchés, ils nous ont troué le coeur aussi sûrement que des balles de chasseurs…

Des petits points rouges sur les troncs des arbres. Qui n’ont l’air de rien pour un promeneur étourdi. Des condamnations à mort. La moitié des arbres du Nemeton va être coupée. C’est comme si le soleil s’était noyé soudain. Printemps crucifié. Silence. Et le grand vide qui s’ouvre, là, dans la poitrine. Nous sommes rentrés à la maison sans un mot, murés chacun dans notre tristesse. La fête était finie. 

Sans un mot toujours, Sandrine est montée dans le bureau. Elle a commencé un mail pour la mairie. Pas trop long ce mail. Elle était secouée. Trop secouée pour sortir sa longue liste d’arguments en faveur de la préservation des vieux arbres, pour parler de leur rôle indispensable dans la biodiversité, du carbone qu’ils stockent dans leur tronc et leurs anciennes racines et qui peut nous sauver d’un trop grand bouleversement climatique, des nutriments qu’ils envoient à leurs enfants-arbres, de leur espérance de vie, qui est immense, mais que l’homme a réduite à une adolescence. Non, elle n’a rien dit de tout ça. Elle en avait marre d’être un moustique. Une emmerdeuse. Comme ils disent dans Avatar, elle était « triste, et seulement triste. » Elle n’y croyait pas, mais elle ne pouvait pas rester là sans rien faire. Même si les arbres allaient mourir, elle devait essayer tout de même de parler pour eux. 

Sans plus chercher à convaincre, elle a simplement dit: « ces arbres sont importants pour nous. » C’est l’argument le plus mauvais qu’un orateur pourrait trouver, on vous l’accorde. Mais nous avions déjà essayé tous les autres ces dernières années. Vu que nous savons que ces bois sont privés, elle a demandé le nom du propriétaire, pour essayer de plaider en faveur des grands sapins. D’expliquer qu’ils étaient nos amis. Elle a dit que c’était urgent. Vraiment urgent. une question de vie ou de mort.

La mairie a répondu quasi immédiatement. Avec un nom et un numéro de téléphone. Quand nous avons vu le nom, c’était comme une primevère ouverte sur un champ de ruine. On a recommencé à espérer…

Car le propriétaire des lieux était Michel, et franchement on n’aurait pas pu rêver mieux comme propriétaire. Michel, nous l’avons rencontré l’année dernière, après l’un de ces mails-moustiques où nous avions défendu les haies bocagères et qui avait fait beaucoup de vagues sur notre commune.  Des vagues d’agacement ou de colère. Des vagues aussi de soutien et de remerciements. Les vagues nous secouent mais parfois elles ont du bon: sans elles nous n’aurions pas rencontré Michel et vous ne seriez pas en train de lire cette histoire…

Le début de ce premier échange avec Michel avait été tendu: il n’était pas content, notre mail avait blessé l’un de ses proches, et il nous en a parlé. Nous avons écouté. Parfois cela suffit: l’un parle, l’autre écoute. Et par-delà nos désaccords nous nous découvrons des points communs. Nous avons gardé contact, nous envoyant régulièrement des messages, partageant des choses inspirantes. 

Quand Sandrine a vu le mail de la mairie, elle a tout de suite appelé Michel. Ils se sont donné rendez-vous au Nemeton. Et là, au milieu du cercle d’arbres, dans ce sanctuaire poétique où le soleil filtrait, les pieds enfoncés dans la mousse douce et le coeur battant, elle lui a répété ce qu’elle avait écrit dans le mail: que nous les aimions ces arbres. Et il n’en a pas fallu plus à Michel. « Comment je pourrais dire non à ça ? » a-t-il répondu. Puis, un peu plus tard dans la conversation, il a ajouté: « Quand on envoie de la lumière dans le monde, elle finit toujours par revenir sous une forme ou une autre. » C’est un chic type ce Michel, et nous lui en souhaitons plein, à lui aussi, de la lumière.

 

La morale de l’histoire …

Alors voilà, les arbres du Nemeton sont sauvés. Ils vont pouvoir grandir pendant quelques années encore, peut-être allez savoir pourront-ils atteindre un âge vénérable, et les futures générations du village continueront de venir y rêver et y savourer le miracle de la vie. Peut-être… 

Par-delà l’immense allégresse de savoir que ces sapins ne seront pas coupés, il y a pour nous plusieurs leçons derrière cette histoire:

> la première, on la connaît déjà, mais parfois le monde nous renvoie tellement de négativité qu’on peut l’oublier : il ne faut jamais perdre espoir et baisser les bras. On ne perd rien à essayer de changer le monde. Et même si 90% de nos efforts sont sans succès, les 10% restants valent le coup! 

> la deuxième, c’est qu’on ne peut jamais prévoir de quelle manière les énergies que nous envoyons dans le monde, par nos actions, nos paroles, nos manières d’être, vont finir par revenir vers nous, ni à quel moment cela va arriver. Nous sommes parfois déçus par les résultats de nos efforts, et, quand on défend une belle cause, on voudrait que ça marche. Que ça marche là tout de suite. On le voudrait tellement que parfois on s’épuise dans cette attente. Cela nous est souvent arrivé dans nos engagements pour la nature. Il y a un très ancien texte sacré de l’Inde, qui s’appelle la Bhagavad Gita, qui soulève ce problème (comme quoi, c’est pas nouveau…) et nous offre une belle réponse: Préoccupons-nous de nos actions, et pas du résultat de nos actions. Si une cause est juste, levons-nous pour elle, même si elle semble sans espoir, même si nous risquons de nous prendre une claque ou un coup de bombe anti-moustiques. Levons-nous, non pas pour que ça marche, mais parce que c’est pour ça que nous sommes ici. Pas pour que ça soit rentable. Pas pour la réussite. Pas pour la reconnaissance. Pour l’action simplement, celle qui parle à notre coeur et donne un sens à notre vie.  Faisons ce qui est bon et laissons le destin décider du reste. Cela vaut dans tous les domaines de l’existence.

> pour finir, la troisième leçon, et celle-ci nous avons bien l’intention de la garder en tête: l’amour parfois vaut tous les arguments. Car, ne nous y trompons pas, cette histoire est bien une histoire d’amour. Dans l’engagement écologique, les sentiments sont souvent moqués: si on parle de souffrance animale, ou, pire encore, de souffrance végétale (non mais quelle idée!), on se retrouve rapidement accusé de sensiblerie. On nous demande de vrais arguments.  Surtout pas de l’émotion. Et ceux qui demandent cela le font pour une bonne raison: ils espèrent pouvoir nous opposer des arguments contraires, et on peut débattre longtemps ainsi, comme le faisaient les anciens sophistes de Grèce, pendant que la planète se fait ravager. Bien entendu les arguments ont leur place, et nous continuerons de les utiliser dans nos actions de moustiques. Mais l’amour aussi. Car nous ne sommes pas que des machines pensantes. Alors osons dire que nous aimons la nature, les arbres, les animaux, les insectes et les fleurs sauvages. Osons montrer notre tendresse sans avoir peur d’être ridicule. Un rapport du ministère de l’agriculture paru en 2020 s’inquiète face à la montée dans l’opinion publique de la préoccupation de « bien-être végétal ». Cela veut tout dire. Ils n’ont pas envie qu’on se mette à aimer les arbres et à se soucier de ce qu’ils peuvent ressentir. Surtout pas ça. On les embête déjà assez avec le bien-être animal. Ce n’est pas nos arguments qui leur font peu, mais notre amour. Il pourrait bien faire grincer leurs belles machines de destruction si parfaitement huilées… Et ça, ça nous donne encore plus envie d’aimer!

Le Nemeton rayonne son mystère et sa magie dans la forêtLe Nemeton rayonne sa magie et son mystère dans la forêt.

 

Alors, amis moustiques, osons revendiquer notre amour pour la nature, et n’oublions pas de maintenir le monde éveillé… pour que nos enfants aient de belles histoires à raconter 😉

L’ennui

En ce début de printemps et ce troisième confinement, l’envie nous est venue de partager avec vous un peu d’ennui, et beaucoup de poésie, car les deux, voyez-vous, vont infiniment bien ensemble 😉

Que la vie vous soit douce, et que le printemps verse sur vous ses trésors verts !

C’est le soir sous la hêtraie, derniers rebonds de soleil vert.

Rester couchée là, les heures glissées sur les troncs lisses, couvées lentement dans les lichens. Rien ne se passe vraiment, le vent tourne en rond sagement, les hommes appellent cela l’ennui. C’est bon.

C’est comme si

J’avais un peu plus de place

Pour respirer

Juste là

Dans le feuillage entrouvert…

La poitrine trop grande soudain,

La lumière versée aux clairières ébahies

Où les insectes flottent,

Des milliers de poussières de nacre, des flocons

Egarés au printemps.

Les mouches sont des petits miracles

Quand on a le temps.

J’aime les heures creuses,

Les noires couronnées ronronnent

A mon cœur sans fenêtres.

Il n’y a rien à faire. Le téléphone, au fond de ma poche, est éteint. Pas de réseau ici, c’est un de ces derniers lieux un peu magiques où « ça ne capte pas ». Pas même une minuscule barre, c’est sans espoir. C’est bon. La terre transpire

Son parfum lourd des soirs de juin.

Un merle bavard

Raconte la même histoire

D’amour

Mille fois entendue, les arbres jamais ne se lassent.

Moi non plus.

Les hommes appellent cela l’ennui.

Je signerais bien

Pour une éternité ici.

 

magie de l’aubépine

Je suis allée à l’Aubépine, celle qui

attend entre les mondes.

Je me tiens avec elle au seuil de la forêt

quand la nuit

à pas de loup

sort du souffle des arbres

pour s’étaler dans la prairie.

La première chouette allume

un frisson de lune.

Je me penche sous le vieux tronc craquelé

car elle ne te laisse pas debout l’Aubépine,

elle pousse sur ton dos et t’invite à t’asseoir pour

filer la laine blanche des heures

avec elle.

Blanche aussi la brume qui monte

et avale dans sa bouche lente

les fenêtres dorées de ma maison lointaine.

Es-tu prête ? me dit la vieille ensanglantée, puis

tout a disparu. Le silence

étendu aux branches ébouriffées

s’égoutte. J’écoute

les baies rouges tomber

doucement sur l’herbe givrée.

Tout bas je murmure le nom ancien de l’arbre

Huathe, Huathe,

apprends-moi vieille mère

dans la froide nuit d’hiver

comment aimer ce monde brûlant.

Comment

le traverser en tenant

des fruits tendres au milieu des épines.

Et puis, dis-moi,

peut-on avoir peur ?

Naturellement ! a ri l’ancienne

mais cela ne doit pas t’empêcher de fleurir.

Alors j’ai posé ma main sur la blessure

qu’elle a en bas du tronc,

et nous sommes restées longtemps

sans plus rien dire.

La brume est partie

accrochant ses jupons pâles

aux branches piquantes.

Au-dessus de ma tête, des étoiles mouillées

suspendues au vieil arbre

Se sont mises à sécher.

La médecine du papillon

Je suis vieille ce matin, couchée dans l’ail des ours, sous les hêtres tranquilles.

Je me frotte, je me roule, dans le parfum frais et joyeux, les feuilles lisses crissent doucement en offrant leurs arômes. Je respire à plein nez, les araignées mêlent leurs fils d’argent à mes cheveux lâchés.

Je suis vieille, et libre, et malicieuse sous les éclaboussures du soleil de juin. Chaque jour, je trouve une nouvelle ride, un nouveau pli entre mes seins. Chaque jour

Je déploie un peu plus

Mes ailes froissées de papillon

Chaque jour un peu plus légère

Je me vois vieillir comme on vole.

Je n’y avais jamais pensé, et soudain, le papillon, qui rebondit de fleur en fleur, ivre de blancheur piquante, il me dit son âge. Un papillon est un vieil être vois-tu, et cette vie est la dernière. Ce vol lumineux, trébuchant aux rayons de soleil jetés entre les troncs, c’est ce qu’on appelle avec pudeur le troisième âge. Je n’ai jamais aimé la pudeur. Ni ce besoin d’une jeunesse éternelle et ennuyeuse. J’aime les mots vrais, même rugueux. Et les papillons qui disent leur grand âge.

Je suis vieille et je vole et

Je danse quand j’ai envie de danser

Je chante pour les arbres qui connaissent mon nom

Je parle à la lune et à la rosée

Je remercie la biche qui est passée

J’écoute mes pieds nus dans les violons de l’herbe, je me déshabille à la source

Et sourit à mes cuisses mutines

Que le vent printanier vient frôler.

Je cours, je virevolte, je butine, je me gorge du nectar des jours, j’embrasse à pleine bouche affamée, je dis oui aux petits riens jetés à grandes brassées sur mon chemin. Je dis non aussi, car parfois c’est bon.

J’ai été longtemps une chenille ronde et douce. Elles sont belles aussi, mystérieuses et patientes, dans leur cocon secret. La magie de leurs couleurs, et leurs ruses pour traverser le danger. Oui, une chenille habile. Et lisse, et bien élevée.

Ce matin je me fous d’être belle

Je me fous de l’approbation de ceux

Qui n’osent pas

Je veux juste voler

Encore encore encore ! Mes rides pleinement déployées !

Le vieux papillon se pose devant moi, sa trompe se plante dans le cœur palpitant d’une fleur d’ail des ours. Il boit lentement. Ses ailes s’ouvrent et se ferment, comme si elles respiraient la poussière de soleil versée entre les arbres. Je me recouche aux feuilles odorantes, les bras grand ouverts, j’écoute le souffle de la Terre dans mon ventre, et j’apprends. La médecine sage du vieux, très vieux papillon.

Solstice d’hiver, pratiques et rituel

 

C’est une période à part, un peu magique, que l’être humain a célébrée depuis des milliers d’années: ce moment de bascule au coeur de l’hiver où les jours devenus très courts, commencent imperceptiblement à rallonger. Le temps s’arrête, comme entre deux respirations. Et dans cette suspension, il y a quelque chose de très fort, pour ceux qui veulent bien y prêter attention. Le solstice d’hiver est une grande fête du soleil, au coeur même de la nuit. Nos ancêtres partout dans le monde ont construit des monuments magnifiques pour honorer les cycles solaires et le retour de la lumière, ce moment unique du solstice d’hiver. Et ce n’est pas un hasard si la fête de Noël a été placée dans le calendrier quelques jours après le solstice, car on fête avec la naissance de Jésus le retour de la lumière et de l’espoir. D’ailleurs, le saviez-vous, Noël viendrait du gaulois Noio Hel, qui signifie « nouveau soleil ». C’est le moment des nouveaux départs et des renaissances! Des voeux et des espoirs. Des rêves et des projets. C’est le moment d’y croire à nouveau. 

Le solstice d’hiver, qui a lieu le 21 ou le 22 décembre selon les années, est aussi appelé Yule ou Alban Arthan. C’est un moment sacré depuis l’aube de l’humanité, un temps pour la quiétude, la réflexion, et le retour vers l’intériorité. Le solstice d’hiver marque le jour le plus court de l’année, le moment où l’obscurité semble remporter la victoire, juste avant la renaissance du soleil et le lent cheminement vers le retour de la lumière. La période de l’hiver peut parfois être difficile pour certains d’entre nous. Elle l’était en tout cas pour nos ancêtres, qui devaient faire face aux maladies et aux disettes. Le solstice leur rappelait, au coeur des ténèbres, que la lumière finirait par revenir. 

Et nous avons nous aussi besoin de nous en souvenir aujourd’hui, même si les défis que nous avons à relever sont très différents de ceux que les anciens ont traversés. 

La lumière est donc à l’honneur pour Yule, mais pas la lumière ivre et abondante de l’été. Ce que nous célébrons au solstice, c’est un minuscule souffle qui repart, une graine qui palpite dans le noir, une conception qui a lieu au plus profond de la nuit. Si vous souhaitez rencontrer l’énergie de ce moment, il faut aller la chercher dans le repos, l’hibernation, la paix, la lenteur, le rêve. Prendre le temps du silence, de la réflexion, du recueillement. Quitter un instant la frénésie des fêtes de fin d’année. Voici quelques pratiques pour vous connecter à la magie et à la douce puissance du solstice d’hiver:

Les jours qui précèdent le solstice

– Chaque soir, à partir du 1er décembre, ou à partir du moment que vous préférez, retirez-vous dans une pièce au calme, sans lumière. Prenez le temps de vous recentrer, puis allumez en conscience une bougie. Voyez comme sa lumière ténue vient apporter sa beauté et sa chaleur dans la pièce. Restez là le temps qui vous convient, en sentant comme cet instant de calme est précieux, et méditez sur tout ce que cette lumière évoque pour vous. Puis, soufflez la bougie en conscience.

-Essayez de vous coucher plus tôt le soir, et autorisez-vous plus de repos.

-Prenez du recul avec les écrans et la télévision, avec les news et les réseaux sociaux, et réfléchissez à des manières différentes de passer vos soirées: lecture, activités créatives, soirées contes avec vos proches… Réduisez l’éclairage dans vos maisons le soir, utilisez des lumières tamisées: cela va réduire les stimuli sur votre corps, vous détendre et vous préparer au sommeil. Et cela amène une ambiance plus douce et propice à la méditation. 

-Chaque soir, essayez de sortir un moment dans la nuit, même quelques minutes. C’est assez facile vu que le soleil se couche très tôt. Reliez-vous à la paix et au mystère de la nuit, de préférence en nature, ou dans votre jardin, ou dans un petit parc si vous êtes en ville. Observez le ciel, écoutez les sons de la nuit, sentez l’air froid, les odeurs de l’hiver…

Le soir du solstice

-Une très belle pratique venue des anciens celtes consiste à plonger toute la maison dans le noir ce soir là. Les habitants restent dans la nuit quelques minutes, en silence, en sentant l’énergie de cette obscurité, sa paix, et aussi toutes les émotions qu’elle fait naître. Puis on allume une grande bougie, qui symbolise la renaissance de la lumière. On peut faire une prière à ce moment-là, ou bien dire quelques mots sur le retour du soleil et de la lumière sur la terre et dans nos vies. Les anciens transportaient ensuite cette bougie dans chaque pièce de la maison et rallumaient les chandelles à cette flamme. Et chaque habitant de la maisonnée avait une bougie personnelle pour le solstice qu’il allumait ensuite à la grande bougie. C’est une pratique très belle, qui plaira aux grands et aux petits 🙂

-Pour la nuit de Yule, que le ciel soit constellé d’étoiles ou pluvieux, que l’air soit doux ou que le vent d’hiver rugisse, sortez dehors, si possible dans un coin de nature sauvage. Marchez dans la nuit à la frontale ou avec des torches, et reliez-vous à la magie de la nuit la plus longue de l’année, comme l’ont fait avant vous des millions d’êtres humains. 

-Faites un rituel pour vous relier encore plus profondément à l’énergie de ce moment, au sacré, à l’espoir du renouveau. Cf proposition ci-dessous

Rituel pour le solstice d’hiver

Vous pouvez faire ce rituel chez vous, seul ou en groupe, ou bien en nature. Nous faisons chaque année un rituel assez élaboré, en extérieur autour d’un feu. Nous partageons ici avec vous une version simplifiée et accessible aux personnes n’ayant jamais fait de rituel. Que vous soyez à l’intérieur ou dehors, prévoyez une source lumineuse naturelle: feu, bougies, lanternes… Prévoyez aussi de quoi écrire.

1/ Prenez le temps d’entrer dans le rituel: c’est un espace/temps à part. Dans le druidisme, nous traçons un cercle sacré, saluons les quatre directions, faisons des prières, des chants, afin de nous aider à laisser de côté les préoccupations du quotidien pour nous relier aux énergies de la Terre. Vous pouvez aussi tout simplement prendre un temps de silence, allumer de l’encens, chanter…

2/ Dans le silence toujours, ou alors en écoutant un morceau de musique qui vous inspire, ou de tambour chamanique, fermez les yeux, et laissez défiler les images de l’année écoulée, les bons moments, et les moins bons, les projets que vous aviez et qui ont été réalisés ou pas, vos réussites et les échecs. Revoyez l’année saison après saison, sans rien forcer, laissez juste venir les images, les mots ou les sensations.

3/ A la fin de cette méditation, prenez un moment pour laisser partir l’année écoulée: ces saisons sont maintenant derrière vous, que les expériences qui y sont liées aient été agréables ou non. C’est fini. Il faut que quelque chose se termine pour qu’autre chose puisse renaître. Dites adieu et laissez mourir ce qui doit mourir.

4/ Pour ce solstice d’hiver de 2020, qui a été une année pleine de bouleversements pour le monde et aussi souvent dans nos vies individuelles, on vous propose une petite pratique que nous ne faisons pas toujours, mais qui est merveilleuse pour transformer l’obscurité en lumière, et le plomb de nos expériences douloureuses en or. Faites la liste de vos réussites pour l’année écoulée. Pas les réussites financières ou les gratifications de l’égo. Mais plutôt les belles choses que vous avez réussi à accomplir, et qui ont apporté de la lumière en vous et autour de vous. Nous avons tous la mauvaise manie de nous souvenir prioritairement de nos échecs et de tout ce qui s’est mal passé dans nos vies. Avec cet exercice on fait l’inverse. Ecrivez tout ce qui vient, et si rien ne vient au départ, soyez patients et indulgents envers vous-mêmes. Un mot gentil qui a redonné le sourire à un voisin, c’est une réussite! Avoir traversé une période très difficile, une maladie, une séparation, un deuil, et être encore là, c’est une réussite! Avoir eu le courage d’une décision difficile, c’est une réussite! Il ne s’agit pas du tout ici de flatter notre ego, mais de prendre/reprendre conscience de notre pouvoir, au sens noble du terme. Notre pouvoir de réaliser de belles choses, pour nous et pour le monde, aussi minuscules soient-elles. Notre pouvoir de relever les défis que la vie nous envoie. Notre pouvoir de reconnaître nos erreurs et de les corriger. De donner une direction plus juste à notre vie. D’écouter l’appel de notre âme. C’est un exercice qui nous reconnecte à notre force intérieure et nous rappelle que nous pouvons naviguer même dans les tempêtes.

5/ Quand vous avez fini votre liste, prenez le temps de remercier pour l’énergie et le soutien qui vous ont été donnés et qui vous ont aidés à traverser l’année. Car, aussi fort qu’on puisse être, on n’avance jamais tout seul 😉

6/ Il est temps maintenant de vous tourner vers l’année à venir.  Après le bilan que vous venez de faire, comment avez-vous envie de rêver cette année? Reliez-vous à la lumière en plongeant votre regard dans le feu, ou dans la flamme d’une bougie, et laissez la danse de la lumière vous montrer le chemin. Ecoutez votre coeur. Où veut-il aller pour les mois à venir? Qu’est-ce qui est vraiment important pour vous? Que vous murmure votre âme? Restez le temps qu’il faut avec ces questions. Les réponses peuvent venir sur le coup, ou quelques jours après, et tout est juste.

7/ Lorsque vous aurez trouvé les réponses, retenez trois intentions, trois directions pour l’année à venir, et écrivez-les en double exemplaire sur deux morceaux de papiers. L’un des morceaux de papiers sera conservé pendant toute l’année, et vous pourrez le relire quand vous sentirez qu’il vous faut garder votre cap. L’autre morceau de papier sera confié à la Terre, qui en sera la gardienne. Le soir-même après le rituel, ou le lendemain, allez enterrer ces intentions dans un lieu qui fait sens pour vous, et demandez à la terre de veiller sur elles. Vous pouvez aussi les confier au feu, ou au vent en les accrochant à un arbre, comme on le fait avec les drapeaux de prières. Faites ce qui vous inspire. Le plus important avec les rituels, c’est qu’ils parlent notre langage 😉

8/ Pour terminer le rituel, prenez un moment pour remercier la terre, la vie, Dieu ou les dieux, le soleil qui renaît, les esprits du lieu qui vous a accueilli, bref, ce qui vous parle à vous. Et en éteignant le feu ou les bougies, demandez que l’ énergie de ce moment sacré vienne nourrir le monde. Ou envoyez l’énergie du rituel à un être ou un groupe d’êtres qui en auraient besoin. 

Nous vous souhaitons un heureux solstice d’hiver!

Que la paix, la sagesse et la joie fleurissent sous chacun de vos pas pour le nouveau cycle à venir  🙂

 

 

 

La magie de la neige

Marcher sur le ciel, au milieu des étoiles. Connaître le velours grave de leur chant d’hiver. Il fait beau, le soleil étale voluptueusement ses fourrures d’ambre sur le monde. Marcher, les yeux éblouis de froid, l’esprit lentement lavé à chaque pas. Je ne sens plus le bout de mon nez, je ne sens plus l’étoffe lourde des inquiétudes. Ni la morsure aveugle des hommes. Juste la terre blanche qui clignote en glissant sous les skis, comme un poisson malicieux dans la paume de main, une écume dérobée. Marcher sur la mer, un peu…

Il a neigé, et neigé encore. Sur le ventre rond du Plateau, le ciel a fini par se coucher, blême et fatigué. Je l’ai regardé s’endormir. Les hommes sont rentrés chez eux. Et ce matin, avec leurs pelles et leurs tracteurs, ils ôtent la neige, pressés de retrouver leurs tristes repères, leurs routes droites, leurs trottoirs lisses, leurs boulots monotones. Ils n’ont jamais le temps. Ils n’entendent plus la chanson de la neige. Je suis partie à pieds de la maison, j’aime ça, ne plus reconnaître les chemins, j’aime quand tout est délicieusement enseveli. Je suis seule avec le soleil revenu et je marche au milieu des étoiles. Qu’y a-t-il de plus important ?

Maintenant je ferme à demi les yeux pour mieux voir, à travers la frange fraîche des cils d’enfance, le nouveau jour qui m’est donné. Comme quand on était gamins, tu te souviens ? Et l’univers était un vieux mage au rire croustillant, il versait sur nous ses trésors, ses paillettes, ses promesses scintillantes. Plisse les yeux toi aussi veux-tu, juste un peu, juste un moment, cesse d’être si sérieux… Viens cueillir avec moi les diamants qui crépitent aux frissons des clairières ! Allons faire quelques glissades sur la poudreuse et le silence, des boules de neige lancées sous les vieux hêtres qui ruissellent, nos bouches grandes ouvertes et nos cheveux ébouriffés dans l’air limpide et miroitant. Puis courrons dans la neige, nos empreintes mêlées joyeusement. Allez, viens, juste un peu… La vie est vite passée, et la poudreuse est si légère. Marchons, dansons, skions, en traçant des sillons d’argent. Regardons naître sous nos pieds le long trait d’amour qui fait rire les étoiles.

Automne 2020, brame du cerf et alchimie

 

Etre photographe, c’est s’intéresser aussi au sens profond de cet art qu’on a fait sien. Savoir pourquoi on fait les choses, la plupart du temps cela aide à mieux les faire! Par certains côtés, la photographie est une forme de témoignage, une manière d’attraper un instant éphémère, d’en fixer la réalité et l’intensité. L’instant passe, mais l’image reste et parle. Elle est la gardienne de nos mémoires et de nos moments de vie. L’éclaircie qui perce la brume, les premiers sourires de notre enfant, et aussi la douleur de la guerre, ou celle d’une forêt en flammes. Mais la photographie est plus que cela: c’est une forme de créativité, et créer c’est transformer le réel, notre regard a ce pouvoir là. Et il suffit de regarder les photos des uns et des autres en stage, les différentes restitutions du même moment que nous avons tous partagé, pour voir que chaque image est un acte de création. 

Parfois c’est facile, la lumière est une bénédiction, le paysage est harmonieux, il n’y a qu’à appuyer sur le déclencheur, et hop! Mais parfois… La météo n’est pas ce que nous espérions, il y a cette clôture qui vient tout gâcher, ou l’animal qu’on attend depuis des heures et qui ne sort pas là où on l’espérait. C’est là que la photo peut devenir alchimie, transformer l’obstacle en opportunité, la déception en tremplin de l’imagination, et le plomb en or.

Lors de notre dernier stage photo en octobre, nous avons eu une invitée surprise, à laquelle nous n’avions pas envoyé de bulletin d’inscription: la tempête Alex! Pour être honnêtes, on a eu beaucoup de mal à s’extirper de notre lit le samedi matin, le vent avait sifflé toute la nuit à nos fenêtres, et la pluie tambouriné, et il faisait froid, et zut, et zut! Mais nos stagiaires nous attendaient, pleins d’espoir après avoir vu de magnifiques images sur le Vercors en automne, et on est parti tous ensemble vaille que vaille dans le vent hurlant et la pluie battante. 

Ce ne fut pas toujours simple, on a eu froid parfois, on a dû revoir le programme prévu, s’adapter, inventer, garder la foi et le sourire. Et l’alchimie s’est produite, le soleil qui perce, les nuages qui roulent sur les crêtes, la beauté sauvage du vent dans les arbres, la forêt qui se révèle, nappée de brumes et de mystères. De l’or! Notre or d’alchimiste issu des jours de plombs! Et en prime pour nous, des rencontres fortes avec des personnes passionnantes, des flots de chaleur humaine et de bonne humeur, nous sommes revenus heureux et reboostés pour des semaines! 

Nous vous invitons à une balade émerveillée sur ces trésors d’automne: retrouvez les images du stage et une sélection de nos photos de septembre et octobre sur le Vercors, dans la galerie ci-dessous. 

 

Samhain

Samhain: le portail de l’ombre 

La fin de l’automne est une porte d’entrée dans l’hiver, les anciens celtes l’appelaient Samhain: c’était une grande fête sacrée, qui avait lieu autour du 31 octobre: les hommes se préparaient, comme le fait depuis toujours la nature, à la grande traversée obscure et au temps du repos. Cette sagesse des cycles, nous nous en sommes bien souvent éloignés, et pourtant elle est riche d’enseignements, d’équilibre, d’harmonie et de guérison. Les arbres laissent mourir leurs feuilles à l’automne, les tempêtes arrachent les vieilles branches, la terre s’endort et ralentit, et nous sommes invités à entrer dans cette danse de l’ombre, à ralentir nous aussi, à revenir à l’intérieur, au silence. Et à laisser mourir ce qui nous pèse, ce qui ne nous est plus utile. Faire le vide, pour plus tard laisser de la place au nouveau: c’est ainsi que fonctionne la vie: la mort fait partie de son cycle éternel, elle est honorée et célébrée car elle est toujours suivie d’une renaissance. Cette période est le moment de réfléchir à ce qui dans nos vies doit mourir: parfois c’est un emploi qui ne nous convient plus, une relation qui nous fait souffrir, une douleur trop longtemps portée. Parfois c’est aussi le moment de faire le deuil de ce que nous avons perdu pour avancer de nouveau. Ou d’une période de notre vie qui s’achève. 

En Ecosse, il y a des tas d’histoires sur une très vieille déesse, qui est la gardienne de Samhain et de cette période hivernale. On l’appelle la Cailleach. Nous lui avons consacré une grande et belle exposition en 2019, qui recommencera à tourner en France dès que cela sera à nouveau possible.

Qui est-elle exactement, cette Cailleach au nom barbare, venue du fond des âges, et qui se tient à la porte de Samhain?

Elle est la voilée, la sombre, la mystérieuse. Elle est vieille, aussi vieille que la terre. Elle en est la gardienne farouche et solitaire. On la dit très laide et effrayante: Sa peau bleue nuit est sillonnée de rides, son oeil unique perce tous les secrets, ses dents gâtées sont tachées de lignes rouges, ses cheveux blancs s’enroulent autour des branches et les couvrent de glace. Chaque année elle renaît au moment où le monde se prépare à mourir, car elle préside au royaume de l’ombre. Elle inquiète et fascine les hommes. Mais ceux qui savent, ceux qui voient par-delà les rideaux de pluie, connaissent la promesse de sa lumière. La Cailleach réveille notre sagesse et notre courage,  celui qui accepte de la regarder en face, il pourra découvrir la vérité sous les voiles. Elle est la Cailleach Bheur, l’une des plus anciennes déesses celtes, elle est déesse mère, celle qui a créé les innombrables montagnes d’Ecosse, et que le rêveur peut encore apercevoir, les soirs d’automne, bondir de sommet en sommet. C’est elle encore qui souffle les tempêtes, protège les animaux sauvages dans les forêts, étale ses voiles blancs sur les pics des montagnes, et fait fleurir le givre sur les herbes fanées. 

 Quand nous marchons à la saison dorée sur les landes écossaises, au moment de la fête de Samhain, toujours elle nous accompagne : elle hurle sa renaissance avec le vent, danse dans les pluies de lumière, et chaque loch, quand il reflète le ciel tourmenté, se souvient de son oeil unique. Lorsque le cerf brame son cri rauque, c’est elle qui rit son long rire de nuit. 

Ceux qui sont déjà venus en Ecosse avec nous connaissent la Cailleach, Sandrine ne manque jamais d’en parler, de raconter une des innombrables légendes qui l’évoquent, ou de lire un poème qu’elle a écrit sur la vieille, très vieille déesse, qui tient la main de ceux qui traversent l’ombre. Vous pourrez retrouver ci-dessous l’un de ces textes écrits en Ecosse et inspiré par l’esprit de Samhain.

SAMHAIN

Samhain, Oh ma saison de nuit, de mystère, de sauvages silences… 

Octobre s’évanouit dans un râle, et je retrouve la lande âpre et les sentiers boueux. 

J’ai laissé mes fardeaux derrière moi et je marche d’un pas heureux sous le ciel gris, les paysages glissent, les falaises surgissent et disparaissent. Le monde passe. La chanson des cascades. Le frisson sur la peau mouillée. Les rideaux de pluie lentement descendus sur les tourbières. La pluie ici n’est jamais triste et morne. Toujours elle est soufflée d’espérance, ourlée de lumière. Comme la Cailleach qui rit à l’ombre de ses voiles. Elle court et déjà s’évanouit, dans un murmure de robe de soie. 

 

Samhain, Oh ma saison vulnérable et puissante, tes larmes lavent les âmes trébuchées. Les rayons du soleil s’abattent sur les reliefs comme des flèches, découpant les lignes acérées, ouvrant des blessures sombres dans les plis des roches de basalte. Des trouées où l’on a envie de poser doucement la main, comme sur le flanc d’un animal frémissant. Elles sont bonnes mes mains quand elles se posent ainsi, pâles sur la pierre noire, et que déjà elles racontent la guérison. La confiance par-delà les yeux brouillés.

 

Samhain, Oh mon tendre crépuscule, aux mondes fondus nos différences évanouies. Je regarde venir le repos de la Terre, elle palpite sous la lumière, géant couché mais vibrant encore, les yeux limpides de ses lochs ouverts sur les ciels d’argent. Je m’ assois et me laisse endormir avec elle, tranquille sur la lande ruisselante, mon souffle noyé aux vents de pourpre et d’or. Prête pour la longue nuit d’hiver. La traversée obscure qui ne se refuse pas. J’ai un peu peur derrière mon courage… Mais tu vois, Samhain, je suis là.

 

Séjour photo Ecosse 2019

Retrouvez ici notre sélection Ecosse 2019, avec nos meilleures images prises l’automne passée dans les Highlands et sur l’île de Skye. Des tempêtes de lumière, des forêts éblouissantes comme des peintures, des landes frileuses balayées d’averses, et comme toujours quelques rencontres magiques avec les cerfs. Nous avons en écrivant ces mots une tendre pensée pour le formidable groupe qui a partagé ces moments avec nous l’an passé, l’Ecosse est une terre qui crée des liens forts entre les hommes. On pense aussi à ceux qui devaient venir cette année, avant l’annulation du séjour à cause du Covid.On espère que la newsletter d’aujourd’hui leur mettra un peu de baume écossais sur le coeur 😉

Et on vous souhaite une féérique balade dans  ces ambiances qui nous sont chères!

Neige triste

 

Je ne sais pas à quel moment exactement

Il s’est arrêté

De battre

Mon cœur.

Peut-être lorsque j’ai commencé à creuser le trou, j’avais supplié la terre d’être douce, et elle s’est ouverte facilement, comme une bouche aimante lors d’un baiser. Elle s’est ouverte miraculeusement, la terre dure et rocailleuse de chez nous. Et c’était bon de creuser encore et encore, j’aurais pu continuer ainsi toujours. Et ne plus voir le reste.

Le trou était bien trop grand pour le petit corps que j’ai déposé là. Je n’avais pas compris jusqu’à cet instant je crois, comme elle était devenue maigre, notre chatte, comme la maladie l’avait vidée et abîmée. Je l’ai couchée sur le lit d’herbes sauvages et de fleurs que j’avais installé au fond, je me suis accrochée à la lourde pelle, et j’ai sangloté longuement sous la pluie qui commençait à tomber. Peut-être est-ce là…

Ou bien déjà la veille au soir, quand nous avons été la récupérer dans la benne à ordures. Les premières chouettes, irréelles, filaient le crépuscule de leur cri mélodieux, tandis que nous fouillions chaque poubelle. Je ne leur en veux pas, aux pauvres bougres qui l’ont jetée là. La mort de nos jours est tellement couverte de fards, qu’elle peut faire peur quand on la croise, simple et nue, couchée dans la cabane des enfants, à côté de la balançoire.

Nous l’avons trouvée, notre trésor, dans les détritus. Belle encore sous l’odeur qui me soulevait le cœur. Oui, peut-être est-ce là… Elle nous attendait depuis 36 heures. Et nous attendions qu’elle revienne miauler à la fenêtre du salon.

Nous l’avons veillée sous la demie lune qui entrebâillait le châle des nuages, nous avons écouté le vent souffler doucement sur son poil éteint, la pluie laver son corps osseux. J’ai appelé les bénédictions des éléments sur elle, et demandé à la Grande Mère de la recevoir. Je ne sais plus s’il battait encore, mon cœur, sous mes chants et mes prières.

Je ne sais plus mais les étoiles

Parfois

Venaient s’échouer aux rives noires du ciel.

Lorsque tout fut fini, c’est là que la douleur a ouvert sa grande gueule béante et j’ai plongé toute entière dans le puits sans fond des « si seulement » et des « pourquoi ».

Pourquoi est-elle allée mourir là-bas loin de nous ? Pourquoi n’ai-je pas senti que le moment était arrivé ? Si seulement ils étaient venus toquer à notre porte, ceux qui l’ont vue dans la cabane des voisins, agonisante, mais vivante encore. Si seulement je l’avais cherchée ce soir là… Elle serait morte dans nos bras, au creux de la maison de bois blond, j’aurais allumé un feu pour elle, je l’aurais couchée sur sa couverture préférée. Elle aurait senti, sous la terrible solitude de sa maladie incurable, comme nous l’aimions encore. Pourquoi ?

Je repasse en boucle tout ce que je n’ai pas fait, tout ce que je n’ai pas vu. Et je le sens se broyer, là sous mes côtes, mon cœur écrasé de reproches, mon cœur en miettes de regrets. Je voulais une belle mort pour elle, une mort dorée de tendre bougies, une mort chaude bercée de caresses. Parce que la vie, parfois, est une ogresse qui nous arrache tout, je voulais pour elle une mort comme une fête.

Elle n’avait que 4 ans, notre petite chatte, et la maladie était déjà là, tapie sous la lumière de son poil de chaton, quand nous l’avions accueillie chez nous. Ironie du sort, c’est un coronavirus qui a, lentement, impitoyablement, ravagé son corps et mangé sa lumière, comme cet autre qui ouvre le chaos dans notre monde en éteignant nos rêves.

On ne peut pas contrôler la vie, souffle mon amoureux dans mes cheveux mouillés de larmes. La mort non plus tu sais. Je sais. Pas de fête au coin du feu. Juste la solitude de la petite cabane et la benne à ordures.

Alors voilà. Quand il me dit, veux-tu que nous sortions un peu, je réponds oui pourquoi pas, sourire vide et yeux vagues, je vois la chatte en boule sur chaque rebord de fenêtre, dans chaque pli de couverture. Sur les plateaux, là-haut ? Oui oui.

La petite tombe est là dehors, sous ses mandalas de fleurs, puis les paysages somptueux jetés absurdement contre les vitres de la voiture, oui oui, les forêts familières que je ne reconnais plus, la marche coupée, aveugle, sans chansons ni parfums, mes jambes automates, oui oui. Je pourrais monter, encore et encore, infatigable comme la pelle hier matin dans la terre docile. Et puis…

Il a commencé à neiger. De gros flocons cotonneux qui se posent sur les feuilles encore vertes des hêtres et brouillent les capuches pointues des sapins. Qui m’attrapent par surprise au fond de mon chagrin. C’est beau, la mélodie feutrée de la neige, les flocons fondus à mes doigts. C’est beau ces brumes qui gambadent aux crêtes en faisant danser leurs queues pâles.

C’est là je crois

Sous les écharpes blancs murmures

Enroulées aux ronrons des arbres

Que je l’ai senti à nouveau

Tout doucement

Battre

Mon cœur.