Newsletter août 2022: la Gratitude

Edito

Alors que je prends à nouveau la plume pour vous écrire, nous nous apprêtons à célébrer Lughnasadh, la grande fête des récoltes qui, dans la tradition celte, prend place les premiers jours d’août. C’est un temps pour la joie et la gratitude : dans la plupart des cultures indigènes et dans les sociétés reliées à la nature, c’est le moment de remercier la terre pour ses bontés. Nos ancêtres offraient une petite partie de la récolte aux esprits protecteurs et aux dieux, ils dansaient et allumaient des feux, organisaient des jeux, prenaient le temps de se réjouir. Chaque année, chez nous, nous prenons ce temps aussi : de nous réjouir pour ce que nous avons reçu. De remercier. De savourer.

Cette Newsletter sera donc toute entière consacrée à cette célébration des petites et grandes bontés, et nous vous invitons à vous joindre à nous pour rassembler nos récoltes et remercier la vie. Ce ne sera pas une Newsletter rapide et bâclée. Préparez-vous un thé glacé pour la déguster, elle en vaut la peine, elle vous fera du bien si vous prenez le temps de cette lecture. Car la gratitude est une bénédiction. Une bénédiction pour nous-mêmes, pour les autres, et pour la terre. Alors c’est parti, offrons mille mercis !

Au programme de cette lettre:

  • nous partagerons avec vous nos gratitudes de cette année et nous verrons ensemble que remercier, c’est bon pour le moral
  • nous vous parlerons de la gratitude que nous pouvons cultiver envers la terre, notre belle terre qui a plus que jamais besoin de cette énergie-là, de notre présence, de nos mains guérisseuses et de notre amour.
  • Enfin, dans la rubrique : « Une image un texte » c’est les renards que nous allons remercier, car cet été ils nous ont fait de bien jolis cadeaux…

Apprendre à dire merci

En ce jour de Lughnasadh, mon premier merci va à la pluie qui est tombée ces jours derniers sur le Vercors. C’est étrange, n’est-ce pas, toutes ces personnes qui en ce moment remercient pour quelques gouttes de pluie, alors que nous avons tellement l’habitude de râler quand elle tombe. La canicule de cet été, les terribles incendies de forêts, et toutes les preuves de plus en plus évidentes du réchauffement climatique qui, pour beaucoup de monde, n’était jusqu’à présent qu’une théorie parmi d’autres, tout cela nous rappelle que la pluie est précieuse. Indispensable à la vie et à notre présence sur terre. Nous avons, depuis plusieurs siècles, oublié que l’eau est sacrée. Elle est une déesse féconde, qu’on l’appelle Danu, Yemaya, Anoukis ou Sedna. Nos ancêtres priaient les sources, les océans et les rivières, ils rendaient grâce aux nuages qui apportaient les gouttes miraculeuses. Ils savaient remercier… Depuis des jours je prie le vent d’apporter les sombres nuages, la fraîcheur et l’eau. Je prie tandis que la forêt, lentement, jaunit et perd ses feuilles comme en automne. Je prie tandis que les forêts landaises de mon enfance partent en cendres. Je joue du tambour, et j’apporte des offrandes d’eau aux arbres autour de chez moi. Je remplis notre mare avec l’eau stockée dans nos cuves ce printemps, pour que les animaux sauvages puissent venir y boire. Je pose ma main sur les troncs silencieux des grands hêtres et je leur murmure de tenir bon. Et, enfin, elle vient, la déesse mouillée.

Lorsque la pluie est venue chez nous, Matt et moi avons mis nos bottes et nos vestes imperméables, et nous sommes allés marcher dans la forêt. Nous sommes allés nous réjouir avec les arbres, avec les oiseaux, avec toutes les bêtes assoiffées. Nous avons mis nos langues sous les aiguilles des sapins pour recueillir les gouttes transparentes qui y étaient accrochées. Nous avons salué les mousses qui se gonflaient d’humidité sous nos yeux et repeignaient de vert les sous-bois. Nous avons ri. Nous avons remercié, encore et encore…. C’était bon, cette gratitude partagée avec le monde animal et végétal. Je crois que même les pierres remerciaient, elles dégageaient un parfum divin. Oui, toute la forêt offrait un arc-en-ciel d’odeurs. C’était vraiment bon. Je me suis rappelée que la gratitude, ça fait du bien.

J’ai commencé à m’intéresser à la gratitude il y a une dizaine d’années, d’abord en tant que pratique thérapeutique. C’était un moment difficile de notre vie familiale car notre fils traversait une période sombre de dépression et d’angoisse, avec des pulsions suicidaires, des crises de violence, de la phobie scolaire, des addictions… Pas vraiment de quoi remercier me direz-vous ? Mais justement, dans cette période douloureuse, ce qui m’a le plus aidé, c’était d’écrire chaque jour dans mon journal les petits bonheurs que j’avais pu récolter. Rien d’extraordinaire : une promenade avec la chienne, un rayon de soleil qui perçait les nuages, le parfum d’une averse, un bon repas partagé, une rencontre animalière, une soirée paisible, un dimanche d’automne à faire des confitures avec mes filles, dans la vieille bassine en cuivre de ma grand-mère, tandis que le parfum des framboises inondait la maison…

Chaque jour, je trouvais de quoi m’émerveiller et remercier. Cela n’avait pas ôté le désespoir de mon fils et mes angoisses, mais c’était comme une porte ouverte qui fait entrer un souffle de fraîcheur et qui rappelle que, même au fond du trou, il y a des fleurs à cueillir.

La gratitude, c’est une manière de se focaliser sur ce qui est beau et précieux dans nos vies, sur ce qui nous nourrit et nous met en joie. Alors que, trop souvent, nous ne voyons et parlons que de ce qui manque, de ce que nous n’avons plus, de ce que nous rêverions d’avoir.

Dire merci pour ce qu’on a, c’est utile dans les périodes difficiles, et aussi le reste du temps, dans la vie de tous les jours. C’est une façon merveilleuse de faire taire notre besoin d’une vie parfaite, avec la maison parfaite, le boulot parfait, la santé parfaite, le compagnon parfait – pour ce dernier, il est trop tard de toute manière, c’est moi qui l’ai trouvé 😉 Notre société nous renvoie des modèles de vie « juste », « idéale », des images d’un bonheur qui doit ressembler à ceci ou cela, et certaines personnes se pourrissent l’existence à vouloir à tout prix correspondre à cet idéal, ce bonheur en boîte vendu par la société. Et si on apprenait d’abord à remercier pour ce qu’on a, au lieu de sans cesse se projeter vers ce qu’on « devrait » avoir? Si on apprenait à savourer  nos vies imparfaites? J’ai une santé compliquée, avec une maladie chronique, une faible réserve d’énergie, des crises imprévisibles, et cela me force à renoncer à beaucoup de choses que je faisais avant, je n’ose plus prendre d’engagements importants, je dois vivre au jour le jour. Parfois cela me rend vraiment morose, et souvent dans ces cas-là, Matt s’inquiète et me demande ce qu’il peut faire. Alors je me souviens des cadeaux de la vie et je lui réponds « Simplement me serrer dans tes bras… Pour que je me souvienne de la chance incroyable que j’ai de t’avoir, d’avoir cette vie-là. Simplement ouvrir la fenêtre pour que je puisse voir la forêt qui vient baigner le bas de notre jardin comme un océan vert. Simplement m’apporter un de nos chats câlins, ou un de ces livres qui inondent mon cœur de gratitude, ou encore une tisane faite avec les herbes du jardin. » Je ne focalise plus sur ce qui me manque, mais sur ce que j’ai. Et quand Matt me dit que « c’est pas juste que tu aies cela à vivre », je lui réponds que si, c’est parfaitement juste. La vie heureuse, ce n’est pas de tout avoir. C’est de savoir savourer tout ce qu’on a.

Et vous, qu’avez-vous reçu, que peut-être vous ne voyez plus et qui est pourtant un vrai trésor ? Une bonne santé ? Un ami chaleureux ? La sécurité matérielle ? Un travail qui vous passionne ? Une famille ? La liberté ? Votre jardin ? Prenez le temps de remercier pour cela, de le savourer, d’en faire une fête. Et voyez comme ça peut vous rendre heureux, même dans votre vie « imparfaite » !

Le temps de la récolte

Cette fête de Lughnasadh, au cœur de l’été, c’est vraiment une formidable occasion de rassembler les belles choses que la vie nous a apportées, les belles réalisations de l’année, les gerbes de bonheurs que nous avons reçues, de recueillir tout ce que nous avons récolté de beauté, de sagesse, de joie, de tendresse… et d’en faire un bouquet. L’un de nos rituels de Lughnasadh, est de cueillir des fleurs dans notre jardin, et, pour chaque fleur cueillie, de poser un merci : pour quelque chose de beau dans notre vie, pour un événement qui nous a apporté de la joie, pour un projet réalisé, une aide que nous avons reçue, une guérison, et pour les bontés de la terre…. Mais aussi peut-être pour des choses plus difficiles, un échec qui nous donne un enseignement, un événement douloureux qui nous a poussé à faire un choix…  

Quand on prend le temps d’y réfléchir, nous avons tant de choses à célébrer! Avec ces fleurs, on fait un joli bouquet de gratitude. On peut le garder près de soi pour s’en souvenir. Nous, nous aimons bien aller l’offrir à la nature et accrocher notre petit bouquet dans les branches d’un arbre. Et de temps à autre, on va visiter l’arbre gardien, qui nous rappelle tout ce qu’il y a de bon dans notre vie. Un jour, le bouquet tombe et va nourrir la terre. 

J’ai des milliers de gratitudes pour cette année : Merci pour le Covid qui s’est calmé,  la possibilité de revoir mes amis, et de pouvoir travailler presque comme avant. Merci, après une période de grande insécurité financière pour nous, pour  le retour à un peu plus de stabilité. Pour ma santé qui a été meilleure. Pour nos retrouvailles avec l’Ecosse qui m’avait tellement manqué ! Merci pour  nos enfants qui avancent dans leur vie d’adultes. Pour les livres fabuleux que j’ai lus. Les innombrables moments de connexion passés dans la nature. Les belles personnes rencontrées sur nos stages. Mes amis chers avec qui j’ai des échanges nourrissants. Merci pour l’océan qui m’a enveloppée pendant plusieurs mois en fin d’hiver, et que je vais bientôt retrouver. Pour les centaines d’insectes qui butinent dans mon jardin, les arbres qui poussent, les généreuses fleurs sauvages. Merci  pour les nuits dans le wild avec Matt, à dormir dans notre tipi, pour les douches sauvages prises dans la forêt à l’eau de la source, pour les biches et les cerfs passés tout près de nous, pour les moments avec les pics noirs. Pour les étoiles qui nous ont guidés dans les nuits glacées de l’hiver, et pour celles qui nous inondent d’émerveillement dans les nuits d’été. Merci pour la source de notre village, qui coule encore abondamment malgré la canicule. Et merci pour cette coccinelle qui, alors que je partage ces mots avec Matt, court le long d’une feuille d’iris de notre mare, puis s’envole dans le vent. Oh oui merci! Car la vie est belle, fabuleusement belle!

Mon plus grand merci va à la vivante terre, qui est toujours là, infiniment généreuse encore, même sous les nombreuses blessures que notre démence lui inflige. La terre où mes pieds sont posés, qui me nourrit et répond à tous mes besoins, qui m’offre un air respirable malgré toutes les saloperies qui sont balancées dans son atmosphère, et qui fait jaillir l’eau pure de la source où je vais boire, la terre qui m’enveloppe d’émerveillement et de joie simple. La Terre… Ce grand être animé et respirant, cette mère tendre et féconde qui offre ses dons à ses innombrables enfants humains et non-humains. Lui offrir notre gratitude, c’est sortir de ce schéma de fonctionnement malsain et destructeur où nous prenons tout pour acquis, où tout nous est dû. Prendre le temps de célébrer nos récoltes, c’est nous souvenir de ce que nos ancêtres gardaient toujours à l’esprit: il peut ne pas y avoir de récolte, nous n’avons pas la toute-puissance sur tout. La fête de Lughnasadh est aussi une fête de l’humilité, qui est la petite soeur de la gratitude. Ces deux soeurs-là, la gratitude et l’humilité, peuvent nous prendre la main et nous conduire vers un monde bien plus riche et florissant que celui que nous avons construit.

Remercier et honorer la Terre

L’un des plus beaux livres que j’ai pu lire cette année est celui de la botaniste amérindienne Robin Wall Kimmerer, « Tresser les herbes sacrées ». je vous le conseille chaudement! L’auteur partage, en plus d’intéressantes connaissances naturalistes et biologiques, un magnifique rapport à la terre, tissé d’émerveillement, d’amour, de respect. Les amérindiens ont été pendant des milliers d’années les gardiens de la terre américaine, vivant en harmonie avec la nature autour d’eux et la révérant. La gratitude était, et est encore aujourd’hui,  au centre de leur rapport au monde. Dans un passage de ce livre, Robin Wall Kimmerer raconte en détail une magnifique pratique de gratitude, un discours de remerciement, une déclaration d’amour au monde, offerte aujourd’hui encore par la nation Haudenosaunee, et qui est aussi vieille que le peuple lui-même. Chaque rassemblement commence chez eux par cette action de grâce, et aussi chaque semaine d’école. Ce remerciement est connu, dans la langue haudenosaunee, comme « les Mots qui Viennent Avant Tout ». 

Ce ne sont pas quelques mots balancés vite fait avant de commencer la semaine ou la réunion. C’est un très long discours qui prend le temps de remercier la terre et toutes les formes de vie qu’elle abrite: l’eau, les poissons, les plantes et les arbres, les animaux des plaines et ceux du ciel, les quatre vents, le tonnerre, le soleil et la lune, les étoiles et les ancêtres, pour finir avec le Grand Esprit, l’âme du monde qui souffle la vie en toute chose. C’est un remerciement d’une beauté bouleversante, qui m’a fait venir les larmes aux yeux. Et le nom qu’on lui a donné, les « Mots qui Viennent Avant Tout », nous rappelle que c’est par là que nous devrions commencer nous aussi. Notre journée, notre vie, nos décisions, notre société, notre économie. Nous devrions commencer toujours par dire merci. Nous devrions être infusés de gratitude. Au moment où j’écris ces mots, dehors sur ma terrasse, un pic noir verse son chant mélancolique sur la forêt brûlée de canicule. J’appelle Matt qui vient l’écouter avec moi. Et tous deux, un sourire béat sur nos visages, nous remercions le pic pour sa chanson. 

Le monde aurait-il été différent si on nous avait appris à tous, dès notre plus tendre enfance, à remercier chaque jour la terre pour ses dons, comme le font les Haudenosaunee ? Si nous avions offert les « Mots qui Viennent Avant Tout », chaque matin, au monde, si nos dirigeants avaient été élevés avec ces mots, si les réunions ministérielles commençaient avec eux, le monde serait-il meilleur ? Je crois que oui… Je crois que, si nous n’avions pas oublié de dire merci, la terre serait encore l’oasis qu’elle était avant notre folie, je crois que l’atmosphère de notre belle planète aurait gardé sa fraîcheur. Que la canicule et les désastres qui l’accompagnent auraient été évités. Et que la belle forêt, en bas de mon jardin, serait encore verte le premier août.

La gratitude est une pratique et un état d’esprit qui manquent cruellement dans notre culture occidentale et notre civilisation du progrès. Si la gratitude était le fondement de nos sociétés, la terre serait-elle en si grand péril ? Si nous avions de la révérence pour tout ce qui provient de la terre, est-ce que nous serions en train d’épuiser ses ressources en les consommant à outrance? La gratitude est à l’opposé de la société de consommation qui veut toujours plus, qui puise sans compter dans les richesses de la planète, et qui n’accorde aucune valeur aux dons de la nature. Nous vivons dans un monde qui prend sans demander, fabrique sans amour, achète sans sagesse et jette aussitôt. Saviez-vous que, de toute la masse d’objets fabriqués par notre insatiable économie de croissance, seulement 1% est encore utilisé après 6 mois ?! Et que, juste sur les trois dernières décennies, un tiers des ressources de la planète a été consommé ? Je suis convaincue qu’il en serait autrement si nous savions dire merci. 

Car dire merci, c’est le premier pas pour entrer dans une relation de réciprocité avec le monde, où on a conscience du don qui est fait, et envie d’offrir en retour. Où l’on sait que ce qui est donné est précieux, et où on peut l’honorer comme tel. Les sociétés qui cultivent la gratitude ont un respect infini pour la vie, un respect qui repose sur l’idée que les ressources ne sont pas inépuisables, que chaque vie est sacrée et que rien sur terre ne nous appartient : on demande l’autorisation à l’arbre avant de le couper, on remercie pour la vie donnée en laissant une offrande, on utilise chaque partie sans rien laisser perdre pour honorer l’arbre, que l’on considère comme un égal. On ne prend que sa part, laissant une grande partie pour les autres enfants de la terre, nos compagnons autres qu’humains. On est bien loin des coupes à blanc de notre monde « civilisé » et des arbres arrachés avec des machines gigantesques, qui en une heure transforment une forêt en désert ! Bien loin de notre infernal besoin de rendement. Bien loin de notre croissance affamée qui pille la planète sans compter. 

Nous avons oublié la gratitude. Nous ne savons plus demander comme des amis. Nous prenons comme des voleurs. 

Quand nous achetons au supermarché des aliments issus d’une agriculture intensive qui épuise la terre, n’est-ce pas une forme de vol ? Quand nous « allons faire un tour » en voiture, ou en moto, pour le simple plaisir de rouler, utilisant le précieux carburant puisé dans les entrailles de la terre, est-ce une attitude respectueuse envers des ressources qui ont pris des millions d’années à se former? Et quand nous remplissons nos placards de vêtements dont nous n’avons pas vraiment besoin et qui ont été fabriqués en puisant encore la terre, dans des usines où le travail ressemble à de l’esclavage, peut-on parler de gratitude? Et que dire de la barquette de jambon venue d’un porc qui a été élevé dans une cage et n’a jamais vu la lumière du jour ? Sa vie a-t-elle été honorée ?

Il est très difficile de sortir de ce système devenu insensé, et être humain aujourd’hui, c’est faire partie du pillage général. Pourtant, il est possible de faire un pas de côté, et, tout doucement, geste après geste, achat après achat, vote après vote, d’adopter une autre position. 

En étant dans la gratitude pour ce que nous avons déjà, nous pouvons mettre un frein à notre besoin de consommation. Ai-je besoin de cette nouvelle robe ? De ce nouveau salon? De ce nouvel appareil photo ? Matt et moi, nous disons souvent en stage que nous sommes des photographes écolos parce que nous refusons d’acheter du matériel neuf tant que nos vieux boîtiers ou objectifs n’ont pas rendu l’âme. Le trépied que j’utilise a  plus de 15 ans, il a été rafistolé des dizaines de fois, il se ferme parfois brutalement et me coince les doigts, mais il fait encore son boulot, et je ne le changerai pour rien au monde. Notre canapé était là quand notre dernière fille Hannah est née : il a plus de 20 ans, il fait partie de la famille. Parfois nous avons eu envie d’en acheter un plus joli, mais il a suffi alors d’un regard sur la housse noire délavée, et de revoir toutes les soirées passées là au fil des années, pour sentir monter en nous cette merveilleuse gratitude, et nous dire que non, nous sommes heureux avec notre vieux canapé. 

En fait, le premier acte de gratitude que nous pouvons poser, c’est de ne pas acheter si ce n’est pas absolument nécessaire. Et quand nous devons acheter, d’aller vers des objets ou des aliments qui ne sont pas issus du « pillage général ». Faire de notre sobriété un merci. Un merci qui compte énormément pour la Terre.

Il y a mille et une autres manières de remercier la terre, et de revenir à une relation de réciprocité avec elle, une relation où l’on reçoit et où l’on donne. On peut commencer avec des mots, car les mots que nous prononçons façonnent déjà le monde que nous allons construire : je le fais chaque matin, les pieds nus dans l’herbe du jardin : j’offre ma déclaration d’amour au monde. Elle est un peu plus courte que l’action de grâce des Haudenosaunee, mais elle vient du fond de mon cœur et me rappelle les nombreux bienfaits de Mère Terre. Si vous êtes déjà venus sur l’un de nos stages, vous savez que Matt et moi avons pris l’habitude de remercier les lieux qui nous ont accueillis. Nous les savons animés, tissés de vie et imprégnés de mémoires. Les honorer est maintenant une évidence pour nous, et cette habitude a renforcé notre lien à ces lieux familiers: ils semblent nous donner encore plus en retour!

On peut aussi déposer des offrandes dans la nature, des bouquets de fleurs, des créations de land art, des mandalas de feuilles, de l’eau, des noisettes pour les écureuils, des graines pour les oiseaux l’hiver. Je l’avoue, je suis une grande fan des offrandes et des merci à la Terre. Où que j’aille, je laisse un petit quelque chose, un coeur autour d’une empreinte animalière, une création naturelle, une chanson, une prière… Au fil des années, j’ai senti que ces offrandes permanentes me mettaient dans un état d’esprit particulier, où la gratitude est continuellement présente en moi. Ce sont des pratiques humbles, mais sous ce côté minuscule, il y a un pouvoir puissant de transformation. Je me sens perpétuellement comblée quand je suis dans la nature, et du coup, j’ai beaucoup moins envie d’aller consommer pour remplir un vide que je ne ressens plus. Essayez vous aussi! Faites des offrandes à la belle Terre. Prenez-les en photo, savourez ces gestes minuscules, partagez-les. Versez autour de vous et en vous ces petites gouttes de lumière. Plein de gouttes réunies, cela fait au final une grande averse de pluie féconde!

Je partage avec vous ci-dessous quelques images d’offrandes, cela vous inspirera peut-être…

Petit pas après petit pas, on commence à donner en retour. On prend plaisir à offrir, à guérir. Arroser le jardin et s’occuper des plantes peut être vécu comme une offrande, et permet de tisser ce lien de respect et d’amour, où l’on donne et où l’on reçoit dans l’équilibre. Prendre le vélo au lieu de la voiture, c’est encore un autre pas, une manière de remercier pour l’air que nous respirons…

On peut exprimer notre gratitude en s’engageant dans un projet positif pour la terre,  en créant un potager de village, en adhérant à une association qui défend les animaux, les forêts, les océans. Ramasser les déchets sur les plages ou nettoyer les berges d’une rivière, cela aussi est un merveilleux geste de gratitude. Quand nous allons chez ma maman en Charente-Maritime, nous emmenons toujours avec nous, lorsque nous allons marcher au bord de l’océan, un petit sac pour ramasser les détritus. Nos enfants, qui nous ont toujours vu faire, font de même, et leurs amis aussi s’y mettent, c’est une magnifique chaîne de gratitude !

Toutes ces actions, lorsqu’elles commencent à tisser notre quotidien, ont un pouvoir magique : elles approfondissent notre connexion à la terre, nous rappelant les liens profonds et anciens qui nous unissent aux végétaux, aux animaux, à l’eau, à l’air… Quand nous sommes plus conscients de ces liens, nous avons envie de faire encore plus pour la terre, et cela devient un cercle vertueux. Et enfin, cette gratitude, comme la gratitude thérapeutique que j’évoquais plus haut, nous rend heureux ! On se sent comblé par l’infinie générosité de la terre, on la remercie en prenant soin d’elle, notre propre vie prend sens: nous sommes là, non pas pour remplir de plaisirs futiles une existence absurde, mais pour vivre en harmonie avec la belle nature, pour apporter notre part de lumière et de beauté. Cultiver ce lien de réciprocité avec notre belle planète vivante, c’est enfin le meilleur moyen de traverser l’eco-anxiété que l’état du monde génère en nous, et de ne pas sombrer dans le désespoir et la colère. Car si la terre a besoin que nous regardions bien en face les désastres que nous avons semé, elle n’a pas besoin en revanche d’humains complètement découragés. L’une des clés pour garder la foi et le courage, c’est la gratitude. Avec elle, nous pouvons devenir des gardiens de la terre, ce qui est tellement plus gratifiant que d’en être les pilleurs ! Nous pouvons briser le cercle infernal. Cela commence par un tout petit mot. Le « Mot qui Vient Avant Tout » : merci.

 

Une image, un texte: offrir quelque chose

Pour finir cette Newsletter, on voudrait offrir un dernier merci: aux renardeaux et à leur maman qui ont éclairé nos crépuscules d’été de leurs jeux et de leur beauté sauvage. L’été dernier, c’est une chouette hulotte qui avait choisi d’élever ses petits tout près de chez nous, nous offrant des cris farouches et des veloutés d’ailes de nuits par-dessus les étoiles. Cette année, le feu des renards est venu nous chercher, dans l’ombre des fougères et l’odeur sucrée des prairies fauchées, nous offrant quelques moments inoubliables et de jolies images. Je leur offre mes mots en retour, accompagnés de nos innombrables bénédictions…. Vous pouvez lire le texte en entier ici:

Renards du Vercors

 

Chers amis, chers amoureux de nature, nous vous souhaitons un radieux temps des récoltes, et des brassées de gratitude à offrir autour de vous: pour les dernières fleurs de l’été et les abeilles, la pluie et le soleil, pour ceux que vous aimez, pour les fruits sucrés d’août. Il y a encore tant d’abondance autour de nous! Honorons-la, remercions-la, entretenons-la tous ensemble!

Et un tout dernier merci pour votre soutien, vos messages, votre présence à nos côtés. Nous n’avons pas toujours le temps de répondre à tous vos retours sur nos Newsletters, car vous êtes nombreux à vous manifester, mais vous lire nous fait toujours chaud au coeur!

Prenez soin de vous, prenez soin du monde!

Chaleureusement,

Sandrine et Matt