Newsletter avril 2022: célébrer la vie !

Newsletter Avril 2022

Edito

Le printemps arrive, d’une démarche hésitante certes, mais il arrive. Je ne sais pas comment vous vivez ce retour de la saison de la vie, mais de notre côté nous ressentons un profond désir de danser avec, de saluer les premières fleurs, de sourire aux chants ivres des oiseaux, de fêter la naissance des renardeaux, de nous offrir la beauté et la joie. C’est pourtant, une fois de plus, un printemps étrange, et il peut être difficile de le célébrer alors que le monde semble à l’agonie, que des millions d’ukrainiens, aux portes de l’Europe, sont jetés sur les routes, que les villes bombardées sont jonchées de cadavres, et que la menace d’une guerre atomique plane… 

Voilà ce que j’ai envie de vous répondre: c’est justement lorsque la violence et la mort versent sur le monde leur chant d’ombre que nous devons, plus encore que d’habitude, honorer la vie. Etty Hillesum, auteur juive des Pays-bas, qui a vécu l’horreur du nazisme et est morte à Auschwitz pendant la seconde guerre mondiale, a laissé au monde un journal intime qui est une célébration de la vie au coeur même de l’insoutenable. Ses écrits inspirants m’ont souvent portée et remise sur le chemin de la joie dans les périodes difficiles. Elle écrit dans ses carnets: « J’ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration. Tout m’est connu, aucune information nouvelle ne m’angoisse plus. D’une façon ou d’une autre, je sais déjà tout. Et pourtant je trouve cette vie belle et riche de sens. A chaque instant. » 

C’est cela que nous voulons, une nouvelle fois, partager avec vous ici: la « vie belle et riche de sens ». La seule que nous avons et qui mérite d’être fêtée comme il se doit.

Au programme de cette Newsletter:

  • d’abord donc, un partage sur notre manière de célébrer la vie en ce moment, et une invitation pour vous à faire de même, à joindre votre chanson d’amour à la nôtre.
  • des nouvelles de nos stages et séjours photos pour la belle saison qui arrive, car nos stages sont de merveilleuses occasions de partager ensemble l’émerveillement, la fraicheur, la légèreté et la joie.
 

Célébrer la vie et le vivant 

Ce matin, comme chaque matin avant de commencer ma journée, je suis sortie dans la nature. Avec notre chienne ravie, sur le chemin encore tout couvert de cette neige qui est tombée en abondance ces derniers jours sur le Vercors. J’avoue que j’avais envie de tout sauf de neige. Je rêve de prairies fleuries et de danses en robe légère sous les étoiles, de papillons et de libellules, de la tendresse des premiers faons. Mais voilà. C’est la neige qui m’est donnée. Et si Ginka notre chienne arrive à apprécier ce matin malgré la neige, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas en faire autant. Ce n’était d’ailleurs pas bien difficile à aimer, ce paysage d’avril enneigé. Des voiles de brumes tissés de rayons dorés glissaient le long des falaises qui surplombent notre village. Tout était silencieux, la neige ayant le fabuleux avantage de faire taire les activités humaines. Dans une prairie au loin, un renard se tenait immobile comme une pierre, noir sur le blanc immaculé, guettant avec concentration la vie qui allait pouvoir nourrir la sienne, et mon coeur a bondi de joie devant cette vision, son premier bond de la journée 😉 J’ai marché lentement jusqu’aux Mariés, deux arbres soudés l’un à l’autre au milieu d’un pré: un merisier et un frêne. Dans quelques semaines, le merisier ouvrira ses fleurs blanches et légères et le frêne ses bourgeons de velours noir. Les Mariés, oui c’est ainsi que nous les appelons Matt et moi, et nous les considérons un peu comme les gardiens de notre amour. Nous venons souvent nous asseoir à leur pied et nous conversons gentiment tous les quatre. Ce sont de vieux arbres, et aussi de vieux amis,  nous les connaissons depuis plus de 12 ans. Je me suis assise avec eux, sur le petit cercle d’herbe qui entoure leurs troncs, le seul emplacement sans neige, et j’ai écouté le monde, mon activité favorite 😉 J’ai écouté avec tous mes sens, savourant la berceuse du pigeon ramier et le cri de la buse versé sur les nuages. J’ai goûté le vent d’avril sur mon visage, la douceur du soleil voilé, le parfum discret de l’herbe. J’ai trouvé quelques violettes qui sortaient bravement leurs petites têtes mauves de la neige en train de fondre, et mon coeur a fait son deuxième bond de la journée, car elles étaient à la fois si fragiles et résistantes. Elles étaient encore là après s’être pris presque un mètre de neige sur le nez! Elles m’ont fredonné leur promesse de printemps, une promesse aussi fluette que leur parfum, aussi solide que leur présence. Quand je m’assois ainsi le matin, chaque minuscule détail dans la nature autour de moi me rappelle comme la vie est belle. Souvent, j’offre alors un merci, puis deux, puis trois, puis des dizaines, pour toutes les merveilles qui sont là. Et un autre merci qui rassemble tous les autres, comme une ficelle dorée autour d’un bouquet: merci pour ce nouveau jour qui m’est offert.

 

 

Car nous l’oublions trop souvent, la chance incroyable que nous avons d’être ici! Nous faisons comme si cela allait de soi, cette vie sur terre, alors qu’elle est un vrai miracle. Bien souvent, nous laissons les merveilles qu’elle nous offre se faner sous nos pieds étourdis, sous notre coeur alourdi de peines. 

Je suis heureuse ce matin. Je le suis sans trahir les souffrances du monde, ni ma propre peine. Alors même que je vous parle de célébrer la vie, je dois traverser un nouveau deuil: mon oncle est mort il y a deux semaines, assassiné de manière violente dans sa maison de Siwa en Egypte. Toute notre famille est dévastée par ce décès, par cette fin aussi horrible qu’incompréhensible. Mon oncle était un homme adorable, doux et ouvert d’esprit. Un grand voyageur, un amoureux des arts et de la beauté. Il avait des amis partout dans le monde. Comment une telle absurdité est-elle possible? Lorsque j’étais sous les Mariés tout à l’heure, j’ai levé les yeux au ciel et j’ai pensé que son corps était à cet instant précis dans l’avion qui doit le ramener, dans un cercueil scellé, vers la France, pour que nous puissions l’enterrer. Les violettes, à côté de mes pieds, penchaient doucement leurs jolies têtes. Elles étaient toujours là. Je leur ai souri.

Célébrer la vie, ce n’est pas laisser de côté les tragédies et le désespoir. Je ne rêve pas d’une vie simple et facile, car je sais que ceci n’est pas la vie. Je sais, en passant tout ce temps dans le monde sauvage, que la mort violente et la souffrance y ont leur place. Il me suffit d’écouter les informations pour me souvenir qu’elles ont leur place aussi dans le monde des humains, même si nous faisons tout pour l’oublier. Je sais qu’être vivant sur cette terre, c’est signer pour les merveilles, mais aussi pour la maladie et les désastres. On ne peut prendre ceci et laisser cela. Et je signe, encore et encore, je signe chaque jour, avec mes yeux et mes oreilles, avec ma peau et la joie jusqu’au fond de mes os, car, même avec ses tragédies, la vie vaut infiniment la peine. 

Nous ne devons pas attendre que la vie soit simple et tranquille pour être heureux. Cela arrive parfois bien entendu, ces périodes de calme, cela arrive plus à certains qu’à d’autres, je ne pense pas que nous portions tous le même sac de douleurs, mais nous avons chacun notre sac à porter. Malgré tout, la vie peut être savourée même dans la tourmente. Etty Hillesum l’a célébrée avec ferveur au fond d’ un camp de concentration. Elle s’est réjouie d’un coucher de soleil derrière les grilles. De quelques brins d’herbes qui poussaient-là, au milieu de l’horreur. Des gestes de réconfort que les prisonniers s’offraient les uns aux autres.

Je me réjouis du passage d’un renard et des premières violettes. Je me réjouis de ma chienne fofolle qui court dans la neige, tandis que le vent soulève ses longs poils roux. Je me réjouis de ce rayon de soleil qui perce la brume. D’un poème que j’ai pris avec moi. De mon téléphone qui bip et m’avertit d’un nouveau message de mon amie Dany. Je suis heureuse ce matin. Avec les tragédies et avec les merveilles.

 

 

Et pour célébrer un peu la vie avec vous, je vous offre un poème. Pas un des miens, vous en aurez un plus loin dans cette Newsletter, mais un de ma poétesse préférée, Mary Oliver, une américaine encore non traduite en France, et que j’avais déjà citée en ouverture de notre livre Sensations. Mary Oliver, elle s’y connaît pour fêter la vie, mais aussi pour l’embrasser toute entière, avec ses velours et ses piquants; et voici son poème Oies Sauvages, que je traduis (de manière un peu libre) pour vous ici:

 

Tu n’as pas à être bon.

Tu n’as pas à marcher sur les genoux

pendant des centaines de kilomètres à travers le désert, en te repentant.

Tout ce que tu as à faire, c’est laisser le souple animal de ton corps

aimer ce qu’il aime.

Parle-moi du désespoir, le tien, et je te parlerai du mien.

En attendant le monde continue.

En attendant, le soleil et les graviers limpides de la pluie

traversent les paysages,

par-dessus les prairies et les arbres profonds,

les montagnes et les rivières.

En attendant, les oies sauvages, haut dans l’air bleu et lavé, 

se dirigent à nouveau vers leur demeure.

Peu importe qui tu es, peu importe combien tu te sens seul,

le monde s’offre à ton imagination,

il t’appelle comme les oies sauvages, rude et excitant-

encore et encore il annonce ta place

dans la famille des choses.

 

Ce poème est cher à mon coeur. J’ai passé les deux derniers mois au bord de l’océan, en Charente-Maritime, dans la maison de ma maman, pour avancer dans l’écriture de notre prochain livre. Pour me réparer aussi, après un hiver difficile (je l’avais évoqué dans la précédente Newsletter). Et les mots de Mary Oliver m’ont accompagnée, ils m’ont aidée à retrouver ma place « dans la famille des choses ». Là-bas, entre la forêt et les dunes, il y a des marais, où les oies sauvages viennent passer l’hiver. Chaque matin j’allais m’asseoir là, comme je l’ai fait ce matin sur le Vercors enneigé, et j’écoutais le monde. J’écoutais mon coeur faire des bonds de joie. J’écoutais les cris des oies, leur appel tapageur à la vie, leur célébration farouche de chaque instant, par-dessus le grondement  lointain de l’océan immuable. Je fêtais le nouveau jour avec elles, et parfois je leur lisais à voix haute ce poème. Je le lisais aussi aux aigrettes, qui semblaient l’apprécier. Et même les corbeaux, qui sont de grands amateurs de poésie, venaient pour écouter, et manifestaient bruyamment leur plaisir 😉 Je suis repartie chez moi avant les oies, mais la veille de mon départ je leur ai fait la promesse de continuer à honorer la vie, même au coeur de la détresse. Même dans le deuil. Même sous la neige d’avril. Et j’ai bien l’intention de tenir cette promesse-là.

 

 

Célébrer la vie, ce n’est jamais célébrer seul. Cela se partage avec le reste du vivant. Avec les oies sauvages ou avec les pigeons du square. Avec la libellule, les arbres et le bleu du ciel. Avez-vous déjà célébré la vie avec le vent? Avec l’eau de la rivière? Avec la pâquerette souriante? Avec l’humus noir de la forêt silencieuse? Quand on décide que chaque matin sera une fête au nouveau jour, on se rappelle combien chaque existence est précieuse, la nôtre bien entendu, mais aussi celle de tous les êtres qui partagent la terre avec nous. On descend de notre pyramide d’anthropocentrisme et de maître de la nature pour tourner dans la grande et riche ronde du monde, « la famille des choses » qu’évoque Mary Oliver. On a envie d’être doux et aimant, de prendre soin de chaque membre de cette famille: notre famille animale et humaine, notre famille végétale, notre famille minérale. On commence à sentir aussi combien chacun, juste en étant là, prend soin de nous. L’ aubépine avec ses minuscules bourgeons verts prend soin de moi ce matin. Les blaireaux qui ont tracé une piste dans la neige prennent soin de moi. Et aussi le merle joyeux. Et les buis qui versent le parfum de leurs fleurs sur la forêt. Nous célébrons la vie tous ensemble. Chaque parcelle de mon corps est avec eux. 

Je ne crois pas que l’oligarche russe, au bord de son yacht qui n’a pas encore été confisqué, célèbre la vie quand il s’assoit sur un luxueux fauteuil de cuir et ouvre une énième bouteille de champagne. Il ne sait pas écouter le monde. Il est tout rempli de lui-même et il n’entend que la vaine musique de ses désirs. Il ne sait pas prendre soin, et chacun de ses gestes est une offense à la terre. Ne le jugeons pas trop vite, nous avons tous un oligarche russe en nous, une partie de nous-mêmes qui se sent morte et vide et qui ne cherche pas la vie au bon endroit. Qui s’échappe dans des plaisirs futiles, qui n’arrive pas à savourer les choses simples. Nous avons tous cette part d’ombre en nous car nous sommes emmaillotés dans une civilisation qui a oublié les sentiers de la vie. Et qui, dans sa fuite éperdue vers la mauvaise direction, abîme le monde. Abîme les autres vies précieuses. Oui, ne jugeons pas… 

Tournons nous simplement à nouveau vers la joyeuse fête de la terre, revenons à la danse du vivant, et chantons avec notre famille. J’ai une petite pratique toute simple que j’aime faire pour vérifier que je ne me suis pas, une fois de plus, laissée prendre aux filets et aux mirages de la civilisation moderne. En fait, c’est juste une question que je pose, à moi-même, et au monde, de temps à autre: « Suis-je en train de célébrer la vie, là maintenant? ». Là, quand je marche sous les trembles, parmi les fougères? Là, quand l’envie de faire chauffer ma carte bleue me démange? Là, quand je râle? Là quand je danse? Là, quand je suis repartie dans mes ruminations? 

 

 

Avant-hier, j’étais tellement heureuse malgré mon deuil, je ne sais plus pourquoi – mais faut-il une raison pour être heureux?- je suis allée enlacer un hêtre dans la forêt, un de mes arbres amis, je l’appelle le hêtre des constellations car son écorce est couverte de centaines de petites taches pâles qui brillent comme des étoiles dans la nuit. Je l’ai enlacé juste pour partager ma joie avec lui. Partager les bonds de mon coeur. J’ai cru l’entendre chanter, mais peut-être était-ce le vent dans ses branches? Peut-être… J’ai cru entendre la voix  de mon oncle, quand il courait avec ma soeur et moi dans le jardin de mes grands-parents, ses mains dressées sur sa tête en forme de bois de cerfs, hurlant, bramant et riant comme le grand gamin d’un mètre quatre-vingt dix qu’il était. Ai-je rêvé derrière mes larmes? J’ai cru entendre aussi le cri des oies sauvages, comme si elles passaient très haut au-dessus de ma tête, volant à nouveau vers leur demeure lointaine du Nord. Ai-je rêvé là encore? Peut-être… Et c’est sans importance. Le plus important, c’est de tenir la promesse que j’ai faite aux oies farouches. La promesse que chaque arbre de la forêt et que chaque violette porte dans son coeur. Que chaque renard honore, et chaque lièvre, et chaque aubépine qui ouvre ses feuilles tendrement. La promesse que mon oncle a tenue jusqu’à son dernier souffle. Célébrer la vie.

 

 

Des nouvelles des stages photo

 

Dans deux jours, nous repartons enfin pour notre bien-aimée terre d’Ecosse, et mon coeur fait un nouveau bond à cette idée! Nous allons monter loin, très loin vers le Nord, sur la mystérieuse et sublime île de Harris & Lewis, où notre groupe de stagiaires nous retrouvera par la suite. Nous aurons le plaisir de partager avec eux les incroyables ambiances de celle que j’appelle l’île des déesses, car les montagnes y ressemblent à des femmes endormies, et chaque pierre chante une chanson sacrée. La mer y est d’un bleu que je n’ai jamais vu ailleurs, le sable blanc comme la neige, et la lande austère murmure des histoires très anciennes que nous raconterons le soir, Matt et moi, à la lueur de quelques bougies…

Séjours photo Ecosse et autres destinations

 

A notre retour d’Ecosse, en mai, nous retrouverons la magie du Vercors, et notre stage consacré à la flore printanière de nos montagnes: les belles sauvages aux mille couleurs éclatantes et les délicates orchidées remplies de secrets seront nos guides le temps d’un week-end sur notre chemin vers l’émerveillement. En écrivant ces mots, je crois déjà sentir le parfum de l’herbe froissée quand on se couche dans les prairies fleuries, tout près du chant du coucou, avec les lourdes montagnes tout autour qui semblent garder la beauté du monde.

stage photo flore de montagne et orchidées

 

Puis, dans le début luxuriant de l’été, nous avons nos deux séjours plus longs: La Forêt Enchantée ( en juin) et Rêves Nomades (en juillet). Nous adorons ces week-ends prolongés car nous avons vraiment le temps et l’espace de partager, en plus de la photographie, des pratiques variées de connexion à la nature. Et, tout ce que j’évoque dans nos Newsletter, ce lien fécond au monde, cette célébration intense de la vie et du vivant, nous pourrons Matt et moi les vivre avec vous, en créant pour vous des espaces pour vous offrir la vie pleine et vous relier à la beauté du sauvage, en vous transmettant nos pratiques personnelles de connexion, nos connaissances intimes des lieux, de la faune et de la flore, mais aussi en vous offrant des poèmes et des contes qui ouvriront grand les portes de votre âme. 

 

Stage Rêves Nomades
Stage/retraite photo La Forêt enchantée

 

Bref, tous nos stages de la belle saison à venir seront une célébration cette année, une grande fête de la vie précieuse, un festin de beauté et d’amour, car oui, nous  avons tous besoin de beauté et d’amour par les temps qui courent, dans ce monde qui ne cesse de trébucher. Nous en avons besoin, car, plus que jamais, notre terre attend que nous prenions soin d’elle. Et quand on est heureux, on prend beaucoup mieux soin de la terre. 

Voir tous nos stages

Marécages

 

Chaque matin je traverse

La forêt qui

dans ses plis d’ombre

couve des lueurs de mousse verte.

Chaque matin, l’odeur vivante des champignons. Les longs pins se cambrent

Parmi les chênes verts comme

des danseuses au-dessus d’un orchestre.

Chaque matin le même sentier

plein de détours puis

les trois troncs tombés

sur le chemin qui rejoint

la Vieille Mère du Marais.

 

Elle attend immobile et calme entre

La forêt bruissante, les hanches blondes des dunes,

Et la rumeur de l’océan.

Dans ce creux du monde elle attend

depuis mille matins.

Et chaque matin je viens m’asseoir ici,

étourdie de silence. Je la laisse faire

ce qu’elle sait faire.

Je laisse le marais salé,

de ses doigts gris de vieille femme,

raccommoder  mon cœur,

petit point après petit point.

Elle coud lentement tandis que le soleil

se lève sur ses cheveux d’argent.

Elle tisse la chanson des oiseaux des bois

à celle des oiseaux des mers. Je ne connais pas

de plus beau canevas que celui-là :

la grive musicienne mêlée au goéland,

le merle doux aux oies sauvages,

le cliquetis minuscule de la vase avec

le bleu de la mer au loin.

Je ne bouge pas, j’écoute

la Vieille Mère du Marais

repriser méticuleusement

mon cœur

petit point après petit point. Et parfois

pour la distraire un peu je chante

tout bas, ou bien je lui dis un poème,

une prière émerveillée, et nous tissons ensemble

le nouveau matin.

Nous tissons tandis que

les marées montent et descendent,

très doucement, sur les mains sévères et ridées

du marais salé.

 

Ce matin j’ai pris avec moi

un recueil de Mary Oliver

qui raconte un millier de matins, comme celui-ci,

précieux et uniques. J’ai lu un des poèmes

à la Vieille Mère, je crois

que cela lui a plu.

Elle a levé bien haut dans le soleil

mon cœur étrangement tissé

de fils colorés.

J’y ai retrouvé

tous les miracles cueillis là :

le rouge rouillé des salicornes et le parfum des immortelles,

le sable doux sous mon pas lent,

le vent salé, la brume, les empreintes des bêtes, le lever de la lune.

Et les deux petits pins,

fragiles et braves,

qui gardent le sanctuaire.

La vieille a dit, qu’en penses-tu ?

Je ne crois pas que ça ira, ai-je menti,

il me faudra encore au moins mille matins

comme celui-ci. Elle a souri.

Puis elle a pris

un fil d’araignée couvert de rosée,

et s’est remise à coudre.

Je la laisse faire

ce qu’elle sait faire.

Les oiseaux chantent.

 

Pendant ce temps, loin d’ici, mais est-ce si loin vraiment ?

monte une marée sombre.

A des milliers de kilomètres de ce matin tranquille et tendre

un fou jette des milliers de bombes

sur des milliers d’innocents.

Combien de matins

faudra-t-il pour guérir ceux-là?

Combien de mains silencieuses et patientes

pour raccommoder le monde

petit point après petit point ?

 

Newsletter Janvier 2022

Guérir de la brûlure 

Il y a mille et une manières de guérir, de même qu’il y a mille et une façons d’être malade. La guérison que nous avons envie de partager avec vous aujourd’hui, est celle d’une brûlure, non pas une brûlure soudaine que l’on va pouvoir traiter une bonne fois pour toutes, avant de reprendre le cours normal de notre vie, mais une brûlure répétée, qui revient sans cesse et à laquelle on ne peut échapper: Sandrine l’appelle dans ses textes la brûlure du monde. En écrivant ces mots, j’entends déjà les récriminations de ceux qui ne se sentent pas concernés, « non merci, pour moi ça va, ça ne me brûle pas, je suis blindé, vous devriez en faire autant ». Nous en connaissons tous de ces personnes qui avancent dans le monde sous leur scaphandre anti-feu et gardent le sourire au milieu de l’incendie qui ravage la terre. Elles représentent encore une bonne majorité de la population. Notre société nous offre des scaphandres très évolués, invisibles et efficaces, parfois coûteux, mais toujours très faciles à se procurer: allumer la télévision, aller faire les boutiques, s’offrir des vacances au soleil, consommer, se tuer au travail, se dire que tout va bien, consommer un peu plus, se dire que tout ne va pas bien mais qu’on ne peut rien y faire, consommer encore… Nous sommes très doués pour tourner notre regard ailleurs, alors même qu’on est en train de nous appliquer une brûlure au fer rouge. On ne la sent pas toujours sous notre scaphandre hyper sophistiqué, mais elle est bien là, qu’on se sente concerné ou pas, qu’on habite la campagne ou la ville, qu’on soit jeune ou vieux, riche ou pauvre. On est tous des habitants de la terre et, où qu’on marche, on marche droit vers l’incendie. 

 

 

Depuis des années, nous essayons, ici sur notre petit bout de Vercors, d’éteindre le feu, de faire notre minuscule part de colibri. Nos choix de vie peuvent être de formidables baumes de guérison, qui nous permettent de ne pas trop nous brûler les ailes. Aller vers une vie simple, en essayant d’éviter les courants fourbes de la société de consommation, prendre soin de la terre, parler pour elle. 

On ne parle bien que de ce qu’on connaît. Depuis 14 ans que nous sommes là, nous avons arpenté mille fois les mêmes crêtes rugueuses, nous nous sommes coulés dans les mêmes sentes animales, nous avons créé des liens avec les arbres, appris à reconnaître le passage du renard, le terrier du blaireau, la loge du pic, la piste du loup. Nous savons quand la biche est prête à mettre bas, quand les bois du brocard recommencent à pousser. Nous arrivons à reconnaître ce que nous appelons « les ciels de neige », et à prédire que cette dernière va arriver. Nous avons un lien si intime avec ces lieux que nous sentons en profondeur le moindre changement qui les affecte, la plus petite variation de leur humeur. 

C’est infiniment guérisseur, ce lien à la terre, qui nous fait nous sentir à notre place, au milieu du grand cercle de la vie, et qui fait aussi que nous pouvons  laisser la nature nous nourrir. Connaître le lieu où nous vivons, le connaître intimement, c’est ne plus être un étranger sur cette terre, c’est retrouver le lien trop souvent coupé, et qui est tellement nourrissant. Pour nous et pour le monde.

Mais parfois ça ne suffit pas. Parfois l’incendie vient à notre porte, très près du coeur, trop près… Et, avant de vous parler de notre guérison, nous devons vous confier notre brûlure. 

 

 

Cela a commencé avec des arbres coupés, là, juste derrière chez nous. Le sureau dont on allait cueillir les ombelles odorantes n’est plus là, ni le joli noisetier, ni les prunelliers aux épines sombres. Les arbres des chemins sont rasés. Puis ce sont ceux de la forêt: dans les grandes forêts du Vercors, les coupes s’intensifient. C’était prévisible, le gouvernement a décidé une augmentation massive des coupes de bois pour les années à venir, afin de soutenir l’industrie forestière, et de répondre aux besoins croissants de notre société; mais c’est brutal de voir ce qui n’était qu’une décision politique se manifester soudain de manière physique dans notre cadre de vie. Dans les bois qui entourent notre village, les grands arbres auxquels nous avions donné des noms disparaissent les uns après les autres, les alentours des terriers des blaireaux sont saccagés, la population de chevreuils diminue fortement. On continue notre petit travail de colibris, on essaie d’alerter, on arrive à sauver un cercle d’arbres, grâce à notre ami Michel, et le Nemeton dont on vous a déjà parlé dans une Newsletter au printemps dernier est toujours là. On garde espoir. 

 

Mais notre vie a changé, nous entendons désormais les tronçonneuses à longueur de journée, ah, le bonheur d’avoir une maison à l’orée de la forêt! Ce n’est pas vraiment comme ça que nous l’avions imaginé! A côté de ça, on n’échappe pas aux mauvaises nouvelles, et chaque jour amène une nouvelle brûlure faite à la terre, à la paix, aux liens. Les médias se délectent des propos fascistes et misogynes d’Eric Zémour, la forêt amazonienne continue d’être rasée pour que les grosses compagnies puissent augmenter leurs bénéfices, les divergences liées au covid créent en France des marées de haine, et la cop 21 est une mascarade. Dans notre vie personnelle, nous enchaînons les deuils, au sens figuré comme au sens propre, le covid a eu de lourdes conséquences sur notre activité professionnelle, nos finances sont au plus bas, nous n’avons pas pu voir notre famille britannique depuis 2019 et nous n’avons aucun espoir de les retrouver dans les mois à venir. Nous pleurons ceux que nous aimions et qui sont passés cette année de l’autre côté. 

Ça commence à brûler de plus en plus fort, mais on se dit que ça va encore. Qu’il faut se tourner vers la vie. Ne pas laisser trop longtemps couler nos larmes de deuil. Le vent du Nord souffle sa fraîcheur dessus, les dernières couleurs de l’automne sont un festival d’une beauté inouïe. Nous sommes toujours debout.

 

 

Et puis, un dimanche de novembre, nous sommes à terre. A genoux dans une prairie juste derrière chez nous. L’un de nos chats est mort là à la fin de l’été. Attrapé par un chien, broyé et secoué comme une poupée de chiffon. Malgré deux opérations, on n’a pas pu le sauver. Il y a un vieux pommier qui pousse là, et qui n’a pas encore été coupé. Je viens souvent ici, et je demande à l’arbre de dire à notre chat qu’on ne l’oublie pas, les pommiers sont paraît-il très bons pour ça. 

Mais ce dimanche là, j’ai perdu mes mots d’amour. Au milieu de la prairie, il y a le corps d’un brocard que les chasseurs viennent juste de tirer. Un chevreuil que nous suivions depuis plusieurs années, l’un de ces intimes auxquels nous donnons des noms. Celui-ci s’appelait Chevri. Notre Chevri. Assise à côté de son cadavre, je sens qu’une partie de moi s’en va, loin, très loin de la triste prairie. Quand Matt me rejoint, nous laissons la déferlante de rage nous traverser, et poursuivons les chasseurs de notre colère. Si ce n’était pas si tragique, ce serait vraiment drôle ces deux furies qui courent après des chasseurs abasourdis! Puis il ne reste plus que la tristesse. Une tristesse infinie dans la prairie vide. Nous l’appelons maintenant la prairie de la mort. Elle a bu deux fois le sang d’êtres que nous aimions. Elle n’y est pour rien. Le pommier non plus. Mais ce dimanche là j’ai reçu une brûlure de trop. Je perds ma joie et le langage du vieux pommier.

La peine nous éloigne de la vie parfois, nous emmène vers d’autres terres qu’il nous faut traverser. Nous avons traversé. Pendant de longues semaines nous avons laissé la douleur et le désespoir creuser leurs tunnels d’ombre en nous. Je n’ai pas peur de la douleur. J’ai je crois au fond de moi une immense confiance en la vie qui fait que je m’autorise à descendre dans ses gouffres, car je sens qu’elle me montrera une issue. Notre monde moderne est tourné vers la lumière comme un papillon de nuit autour d’un réverbère. Il ne veut pas voir l’ombre, comme il ne veut pas voir l’incendie. Mais l’ombre est une grande enseignante pour peu qu’on accepte de traverser ses voiles. Et l’incendie aussi, si seulement on veut bien regarder en face nos brûlures. La guérison commence ici, quand on accepte de regarder la maladie droit dans les yeux, et de cheminer avec elle.

 

 

Nous avons laissé notre tristesse incuber. Nous avons pris le temps de faire tous les deuils que nous avions à faire. Dans cette obscurité, nous nous sommes entourés d’amour: celui de notre famille qui partageait notre peine, celui de nos amis qui trouvaient les mots justes, et aussi l’immense gentillesse de certains d’entre vous, avec qui, au hasard d’un mail, nous avons partagé notre lourdeur et qui nous ont répondu avec chaleur et bienveillance. Nous nous sommes aussi entourés d’histoires, de vieux contes qui gardent les mémoires d’autres traversées obscures. De livres sur la nature. Plein, plein de livres. Mais nous sommes moins sortis dehors, nous ne supportions plus la forêt ravagée, nous n’arrivions plus à voir ce qui était encore là, nos yeux brûlés par tout ce qui manquait. Et puis nous avions peur de nous prendre une balle perdue. Une peur très légitime et raisonnable quand on voit les pratiques aberrantes des chasseurs. 

Pour guérir, il faut le temps qu’il faut. Il n’y a pas de règle. Mais, peu à peu, les tunnels d’ombre se transforment en chemins de lumière. Dans cette nuit de plusieurs mois, nous avons vu naître de nouvelles perspectives et trouvé le courage d’aller plus loin vers nos rêves. Et, avec toujours beaucoup d’appréhension, nous avons recommencé à marcher et nous immerger en nature.

Il y a une chose qui ne revenait pas pour moi. Ma joie. C’est elle que j’avais senti, physiquement senti, s’en aller au-dessus de la prairie en deuil, ce triste dimanche de novembre. Et depuis la mort de notre Chevri, j’étais comme coupée de ma connexion habituelle, de ce lien tellement évident pour moi et qui est mon cordon ombilical avec la terre, celui qui me nourrit dès que je suis en nature, celui qui fait couler mes mots comme une rivière. Nous portons tous ce cordon en nous, chaque moment heureux, chaque instant passé en nature le renforce. Mon cordon s’était brisé. Ma porte vers l’émerveillement restait fermée à double tour. 

 

 

J’avais une Newsletter à écrire sur la nature guérisseuse, et je ne pouvais pas parler de guérison sans avoir l’impression d’être dans l’imposture. Je ne pouvais pas évoquer ce lien quand je pensais l’avoir perdu. 

La semaine dernière, nous sommes allés marcher dans une forêt non loin de chez nous, la belle et sauvage forêt des Ecouges. Elle est difficile à parcourir cette forêt, avec ses pentes raides, ses ravins, ses torrents tumultueux, ses brèches d’ombre. Elle ne se laisse pas facilement apprivoiser. Mais il y a là un ancien ermitage de Chartreux tombé en ruines. Un ruisseau chantant, une cascade moussue, une source, et de vieux arbres que personne n’a coupés et qui sont morts de leur belle mort, devenant le refuge de centaines d’êtres, oiseaux  insectes, champignons, bactéries…  Dans le brouillard dense de cette journée d’hiver, ces arbres morts ressemblaient à de grandes pierres dressées, et le lieu baignait dans une ambiance solennelle. 

Juste derrière le monastère, pousse un très vieux hêtre que je voulais aller rencontrer depuis longtemps. Il est impossible de le manquer. Il est immense, large et imposant. Il nous est apparu comme un puissant et mystérieux gardien ce matin là, dans le silence blanc de la brume, avec la grande forêt farouche tout autour.

 

 

Je me suis approchée très doucement, j’en ai fait le tour, tout était tranquille, il n’y avait personne à part nous. Je me suis blottie à son tronc. J’ai posé ma joue contre son écorce. Et j’ai pleuré. Longuement. A chaque larme, c’était comme si la connexion revenait un peu plus, comme si les fils déchirés se ressoudaient. Comme si, à travers les doux lambeaux de voiles pâles accrochés aux branches, ma joie me revenait. L’arbre est encore avec moi depuis, dans chaque pas que je fais. Il chante avec les touches du clavier alors même que j’écris pour vous ces mots. Il est ma balise d’émerveillement. Il me montre les couleurs flamboyantes du coucher de soleil, la douceur de la terre sous mon pied quand la neige a fondu, les minuscules bois du chevreuil qui commencent à repousser sous la couche protectrice du velours, la magie des flocons qui reviennent; il me dit d’être attentive aux parfums des herbes sèches, à la caresse du vent du Sud. Il m’aide à réapprendre. Il ne me dit pas que tout va bien, que la brûlure du monde cessera, ni que je ne serai plus jamais désespérée. Mais simplement que je peux aller, le coeur relié et souriant, en tenant ma tristesse par une main, et ma colère par une autre, sur cette terre aux trois quarts dévastée. 

 

 

Nous n’avons pas, pour être heureux, à jeter aux oubliettes notre rage contre tous les salopards du monde ni à repousser notre peine. Mais nous devons reprendre notre joie, nous ne devons pas la leur laisser, même s’ils font de la terre une ruine. J’ai retrouvé ma joie derrière le tronc du hêtre. Il l’a gardée pour moi pendant ces longues semaines. Où est la vôtre, à vous qui venez de lire ces mots? L’avez-vous égarée vous aussi? Si c’est le cas, ce n’est pas grave, il y a quelqu’un, quelque part, qui la garde pour vous: un rayon de lumière à travers un nuage, le regard doré d’un renard, le chant flûté d’un merle, le vol lumineux d’une abeille, une pâquerette ouverte, l’éclat de rire d’un enfant, le tronc d’un arbre, les notes d’un violon… Qui garde votre joie? Quand le moment sera venu pour vous, allez la reprendre. Et marchez à nouveau. Marchez avec nous. 

La Cailleach souffle sur le Grand Blanc 2021

Un petit retour sur quelques images de l’hiver dernier. La vieille déesse de l’hiver a soufflé sur les hauts plateaux, un souffle givré qui glace la terre. Elle a étalé son châle, recouvrant les alpages et les forêts d’une épaisse couche de neige. D’un coup de baguette, elle a figé les pins à crochet, les transformant en géants de givre. Et c’était le Grand Blanc.

Nos deux stages de l’ hiver 2021 ont bien tenu leurs promesses de blancheur dans un Vercors fermement sous l’emprise des esprits du nord

La trace d’ un renard solitaire nous guide vers un pâle soleil: l’ esquisse une belle courbe sur une immense page blanche – l’ occasion de s’émerveiller, de rêver… et de travailler ses avant plans

Des ambiances magiques d’un Vercors épuré nous attendent au petit matin

Et d’étranges êtres tels des géants de givre occupent le plateau 

 

 

Les forêts se transforment en tableaux abstraits

Voici un retour en images sur les moments partagés lors de nos stages 2021

Je chante

Je suis debout sous le petit noisetier à la lisière du bois.
Ce n’est pas l’espoir. 
La nuit bleue s’enroule dans ses brumes froides,
J’allume une bougie, 
Non,
Ce n’est pas l’espoir. 
Je chante. 

Il s’appelle Chevri, 
Nous lui avons donné ce nom
mignon et enfantin, il lui va bien,  il vient 
Manger les blettes du jardin,
Et goûter les feuilles du vieux frêne,
Il vient gracieusement comme 
Une aurore qui se lève. 
Il joue avec nos chats près de la mare, 
Dans la rosée rêveuse de l’été…
Un museau blond rencontre un museau noir,
Et derrière ma fenêtre,  en souriant 
Je chante. 

Dans la forêt il gratte les feuilles brunes
Au pied des hêtres. La lune
Descend leurs échelles pâles et soyeuses 
Pour se blottir auprès de lui.
Elle l’enveloppe d’une berceuse. C’est pour cela
Que les chevreuils, dans leur couche, n’ont jamais froid.
Ils sont venus avec leurs tronçonneuses, 
Couper et couper, les vieux arbres sont

Tombés dans un

Déchirement de branches.
Dans les grandes balafres suintantes laissées par les engins
Je cherche ses empreintes en forme de cœur. 
Le pivert chante encore. 

Je le trouve aux pluies rousses d’octobre, 
Il lèche l’herbe verte et grasse, puis 
Redresse sa tête soudain, j’écoute avec lui
Cette vie tissée 
De délices mouillés et de dangers.
Depuis mon affût je murmure

son nom

tout bas pour le rassurer. 
Chevri. Je suis là mon ami. 

Nommer c’est allumer un lien,
Un fil d’araignée léger et dansant
D’un cœur à un autre. 
Je sens parfois le sien qui bat
Au galop étoilé de l’automne et aussi
Celui, étrange et lent, des arbres,
Chacun a un nom ici.
Et je sais qu’ils entendent mon cœur à moi
Quand je chante. 

Je l’ai senti se froisser, juste après la sieste 
Ce dimanche, j’ai dit
Que j’allais marcher jusqu’au petit noisetier 
Et attendre 
Que le vent du Nord emporte cette lourdeur soudaine. 
Que tout irait bien. 
Je les ai vus de loin
Au dessus du chemin, trop près de nos maisons…
Une ligne de vestes oranges, comme 
Des drapeaux criards enfoncés dans la terre.
Laids et contents, et certains 
Que j’allais passer bien gentiment,
En baissant la tête et serrant les dents. 

Mais il y a, dans la prairie,  entre eux et moi
Cette forme  doucement courbée,
Une lune grise échouée. 
Il y a mon cœur au galop,  mon cœur terrifié,
Mes pieds qui avancent, qui savent déjà.
Chevri.
J’ai dit son nom en tombant à genoux 

Dans l’herbe. 

J’ai vu le trou
Béant à sa poitrine, et le silence

Rouge du sang tout autour. 
Ils n’existent plus les autres, ils n’ont pas 

De nom,  ils flottent
Derrière le brouillard de ma douleur. 
Nous sommes tous les deux,
Toi et moi
Et la Terre qui nous porte,
Chevri mon ami.
Je trace sur ton front
Une rune de protection 
Et je chante pour toi
En pleurant. 

Ils attendent au-delà des larmes, 
Laids et gênés et certains 
Que je vais partir bien gentiment,
En te laissant là.

Je reste, où pourrais-je aller maintenant dis-moi.
Ils vont venir, 
Chevri mon ami, et je ne pourrai rien faire quand
Ils te ramasseront comme un tas de viande,
Et te marqueront du bracelet 
Qu’ils ont chèrement acheté. 
Ils diront que tu es à eux, en serrant
Fermement la ficelle autour de tes pattes

Délicates, 
Tes pattes d’argent qui semaient des cœurs enchantés 
Dans la fraîche forêt d’été.

Je ne pourrai rien faire mais ils devront l’entendre, 
Mon chant rouge et puissant,
Ma tristesse sauvage,
Mon cri de furie, ma colère,
Car ma voix maintenant est celle de la terre,

à laquelle aucun salaud n’échappe.
Elle poursuit les fantômes jusqu’à leurs 4×4 
Garés si près de nos maisons. 
Dedans ils ont jeté le petit corps,
La lune souillée,  la vie prise sans respect.

La mort donnée sans prière. 
Ils fuient, leurs pauvres fusils entre les jambes. Je hurle, ils se hâtent, ils essaient de répondre, ils disent que ce n’est pas chez moi ici, mais il n’y a plus de place pour leurs mots imbéciles. Il n’y a plus personne pour écouter.  Il n’y a plus personne pour avoir peur. J’ai disparu sous ma douleur, et je crie la chanson de la terre où mes pieds sont plantés.  Je suis chez moi. Ma terre est celle où je pleure. Et elle maudit leur laideur. Ils sont des voleurs, avec leurs droits injustes, leurs bracelets de mort et leurs comptes truqués. Car c’était le dernier, celui-ci, le dernier brocard de ce coin de forêt saccagé, tous les autres ont déjà été tués. Qui vont-ils tirer la prochaine fois, la petite voisine de huit ans avec ses jolies couettes? notre chien? Que vont-ils prendre puisqu’il n’y a plus rien? Avec quelle autre vie vont-ils jouer, là à cent mètres de nos maisons? Car c’est un jeu n’est-ce pas? Un loisir pour des fantômes qui ne savent plus être des humains. Je crie encore et encore, ils s’éloignent. Mes mots dansent dans la fumée de leurs gaz d’échappement.  Adieu Chevri. 

Je marche jusqu’au petit noisetier à la lisière du bois. 
La nuit est venue,  je ne veux pas 

Retourner chez moi. 
Je me tiens debout, avec tout le courage 
Que la Terre a soufflé en moi.
La Terre dévastée. 
Ce n’est pas l’espoir. 
J’allume la petite bougie, 
Elle mêle sa danse dorée au deuil bleu de la nuit.
J’entends venir les premières chauve-souris. 
Ce n’est pas l’espoir.  C’est comme 
La mère qui berce son enfant mourant,
La biche qui lèche le cadavre de son petit. 
Je n’ai plus d’espoir. 
Juste de l’amour. 
Cela suffit peut-être…
La lune gibbeuse passe dans le ciel comme

Une errante en chemise déchirée.
Je chante.
La chanson de Chevri. 

Equinoxe d’automne

Pour vous accompagner dans ce portail, voici un beau poème de Sandrine, qui raconte un de ces moments de connexion avec l’automne, et qui nous rappelle que, lorsque nous nous sommes éloignés du miracle de la vie, il y a toujours de minuscules gardiens autour de nous qui ne demandent qu’à nous prendre la main pour nous montrer à nouveau le chemin.

Y a-t-il un nom pour ces rêves-là,

dans la forêt aux matins fragiles d’automne,

qui barrent le chemin ?

Bruyants et fardés, venus de trop loin, ceux qui volent

la chanson familière des feuilles sèches,

les larmes de soleil sur les dernières campanules.

Elles dodelinent leurs têtes mauves en soupirant

si tu savais tout ce que tu ne vois pas

quand tu les laisses t’embobiner

une fois de plus

à leurs fils soyeux séduisants…

Ces rêves-là

t’emportent ailleurs.

Et la vie n’y est pas.

Je suis là moi, lance dans un velours d’ailes

le mignon troglodyte.

Il m’est passé sous le nez et s’est posé

un instant

à la branche d’argent du vieux frêne ganté de mousse.

C’est comme

un seau d’eau fraîche renversé sur

ma tête soudain.

Le minuscule malin

sautille et s’ébouriffe et papillonne

et m’éclabousse de toute

sa présence légère,

avant de s’évanouir derrière

les voiles bleus du ciel. 

Après lui

le chemin déroule ses cailloux blancs,

les hêtres secouent leurs plumes de cuivre,

les trembles

versent des parfums doux 

comme des frissons,

et je suis là,

cette feuille ronde dans ma main,

cette vraie feuille avec ses veines

blondes creusées dans l’ombre autour, 

et ses dents écorchées

par la saison passée.

Je suis là, il était temps

soufflent les campanules juste avant

de faner

doucement.

Nouvelles du stage Chercheurs du Lumière

Lumières magiques et un portail vers l’autre monde pour notre dernier stage chercheurs, juin 2021

Au moment de notre stage chercheurs de lumières, nous sommes le jour de la lune noir et au seuil de la solstice d’été. Cet autre monde, qui se tient entre crépuscule et aube, est plus sombre que jamais, mais bien sûr, c’est dans la nuit la plus sombre que l’on voit la lumière des étoiles briller. C’est une belle métaphore pour la vie et assurément un moment magique à partager au coeur de la réserve des hauts plateaux. Les millions d’étoiles sont autant de joyaux dans la voûte céleste, et parmi elles s’ouvre un portail juste au dessus du Mont Aiguille. J’ai toujours su qu’il cachait quelque chose de magique, quelque chose d’oublié, et sous la Voie lactée dans l’obscurité de la lune noir, il révèle son secret…

 

Le soleil se lève pour nous offrir un nouveau jour, et un spectacle merveilleux.

 

Le soleil se couche sur les hauts plateaux et le ciel s’embrasse comme une aurore rose

Les ambiances de sous bois révèlent aussi des secrets pour ceux qui prennent le temps et laissent leur regard aller à la rencontre des ambiances poétiques de narcisses et des dernières tulipes sauvages

Un immense merci à tous les participants pour ces moments de partage,  d’émerveillement, de connexion avec la nature et aussi pour votre confiance et votre enthousiasme bien sûr.

Voir toutes les images du weekend

Notre prochain stage Chercheurs de lumière aura lieu les 18 et 19 septembre 

Trouvez toutes les infos ici: Stage photo Chercheurs de Lumière

Newsletter mai 2021: une belle histoire et des moustiques

En ce début du mois de mai, nous avons envie de partager avec vous une belle histoire. Nous avons tous besoin d’entendre de belles histoires car nos oreilles depuis plus d’un an en ont entendu de bien tristes, et, le monde étant ce qu’il est, il y en a certainement d’autres qui nous attendent au tournant. Alors, de temps à autre, il est utile de déguster une belle histoire, et de sentir sa chaleur douce envahir tout notre coeur comme un chocolat chaud après la neige. Et en plus, la nôtre d’histoire, c’est une histoire vraie, une de celles qui ramènent l’espoir, qui donnent envie de danser et de chanter. C’est une histoire d’arbres, et d’amour, et aussi de moustiques, ce qui peut sembler un peu étrange de prime abord, mais si vous prenez le temps de vous asseoir pour l’entendre, vous verrez que chaque chose y est à sa place, les plus petites, comme les plus grandes…

 

Et un peu de sagesse minuscule pour démarrer…

Il y a un proverbe que nous aimons beaucoup et qui nous donne du courage dans les moments où nos bras ont tendance à se baisser. 

« Si tu as l’impression d’être trop petit pour faire une différence, essaye donc de dormir avec un moustique! »

Au lieu de passer notre vie à pester sur l’état du monde, nous pouvons choisir d’être des moustiques et de faire chanter nos petites ailes pour ne pas laisser l’humanité s’endormir.

Parfois c’est une chanson mélodieuse, comme ces Newsletter que nous vous envoyons et où nous essayons d’apporter un peu de lumière et d’optimisme. Parfois, ça grince un peu plus, et, qu’on se le dise une fois pour toute, il n’est pas toujours agréable d’être un moustique. Car être un moustique, c’est souvent être un emmerdeur. C’est piquer là où les autres n’ont pas envie qu’on vienne les déranger. Nous essayons d’être des moustiques pacifiques et ouverts, des moustiques raisonnables avec de bons arguments, mais nous avons beau faire, il arrive que ça gratte derrière 😉

Comme tous les bons moustiques, nous essayons de « faire une différence » dans le marécage où nous vivons, et la mairie de notre petit village en sait quelque chose 😉 Que ce soit pour interpeller sur la chasse le dimanche dans nos forêts magnifiques -et pleines de promeneurs émerveillés qui font des cibles faciles- ou bien pour protéger les haies bocagères, que nous parlions au nom des arbres, des oiseaux, des abeilles, des chevreuils, des blaireaux ou des cueilleurs de champignons, nous savons que, même en essayant d’y aller avec des pincettes, nous risquons de créer des tensions en soulevant les problèmes et de mettre nos élus, qui sont parfois aussi des amis, dans une situation délicate. Car il est bien difficile de maintenir la paix et l’harmonie dans les petites communes de campagne. Chacune de nos piqures peut être perçue comme un trouble à la paix sociale. 

Mais nous sommes qui nous sommes. Nous ne pouvons pas partager notre émerveillement pour la nature et regarder sans broncher les blessures qui lui sont faites. 

 

 

Une histoire qui commence bien …

C’est là qu’elle commence notre belle histoire. Après plusieurs piqures qui ont bien gratté, et quelques pulvérisations de bombe anti-moustiques qui nous avaient laissés un peu tristes et amers.

Ce matin de printemps, Sandrine revenait de plusieurs semaines de vadrouille à la rencontre de quelques belles forêts et vieux arbres de France, en rapport avec notre prochain livre qui paraîtra en 2022 et qui est tout entier consacré à la forêt. Comme toujours, lorsque nous avons été quelque temps éloignés l’un de l’autre, la première chose que nous faisons c’est d’aller retrouver les bois derrière chez nous, et les arbres que nous connaissons tellement bien qu’ils sont comme de vieux amis. Le soleil coulait à flots à travers les branches encore nues, et les oiseaux faisaient une fête radieuse. Nous étions heureux. Nous nous arrêtions à chaque clairière familière pour y goûter la lumière d’avril, grimpions aux jolis points de vue qui surplombent les falaises, écoutions le rire gracieux des pics, nous arrêtions pour examiner les empreintes d’un chevreuil, et, pour terminer en beauté, nous décidâmes de passer par un cercle d’arbres, dans un petit creux abrité. On trouve là de jolis sapins blancs et des épicéas entourés de hêtres, et, au milieu des arbres, un coeur couvert de mousse où nous aimons nous asseoir pour rêver, méditer, écrire, tailler du bois, ou faire des rituels. Un refuge de douceur. Nous avons donné un nom à ce lieu: nous l’appelons le Nemeton. Les Nemeton étaient les sanctuaires des anciens druides, dans les forêts profondes de l’antiquité: des clairières, des cercles d’arbres, parfois aussi quelques pierres dressées. Des temples naturels qui honoraient la terre sacrée et où l’être humain pouvait toucher le lien qui l’unissait à la nature. Des lieux intacts, où les bêtes sauvages côtoyaient les vieux sages, où les chansons des oiseaux se mêlaient à celles des hommes. 

Notre petit Nemeton, bien que plus récent, est tout aussi enchanté que les sanctuaires des anciens druides, et toutes les personnes à qui nous l’avons fait découvrir sont tombées sous le charme.

Imaginez, ce matin là, dans la lumière liquide de la forêt, la silhouette des grands sapins au loin, souriante comme une retrouvaille. La mélodie du merle, la paix déjà qui s’avance sur le chemin. 

 

Triste et seulement triste…

Et puis, nous ne les avions pas vu tout de suite, mais lorsque nous nous sommes approchés, ils nous ont troué le coeur aussi sûrement que des balles de chasseurs…

Des petits points rouges sur les troncs des arbres. Qui n’ont l’air de rien pour un promeneur étourdi. Des condamnations à mort. La moitié des arbres du Nemeton va être coupée. C’est comme si le soleil s’était noyé soudain. Printemps crucifié. Silence. Et le grand vide qui s’ouvre, là, dans la poitrine. Nous sommes rentrés à la maison sans un mot, murés chacun dans notre tristesse. La fête était finie. 

Sans un mot toujours, Sandrine est montée dans le bureau. Elle a commencé un mail pour la mairie. Pas trop long ce mail. Elle était secouée. Trop secouée pour sortir sa longue liste d’arguments en faveur de la préservation des vieux arbres, pour parler de leur rôle indispensable dans la biodiversité, du carbone qu’ils stockent dans leur tronc et leurs anciennes racines et qui peut nous sauver d’un trop grand bouleversement climatique, des nutriments qu’ils envoient à leurs enfants-arbres, de leur espérance de vie, qui est immense, mais que l’homme a réduite à une adolescence. Non, elle n’a rien dit de tout ça. Elle en avait marre d’être un moustique. Une emmerdeuse. Comme ils disent dans Avatar, elle était « triste, et seulement triste. » Elle n’y croyait pas, mais elle ne pouvait pas rester là sans rien faire. Même si les arbres allaient mourir, elle devait essayer tout de même de parler pour eux. 

Sans plus chercher à convaincre, elle a simplement dit: « ces arbres sont importants pour nous. » C’est l’argument le plus mauvais qu’un orateur pourrait trouver, on vous l’accorde. Mais nous avions déjà essayé tous les autres ces dernières années. Vu que nous savons que ces bois sont privés, elle a demandé le nom du propriétaire, pour essayer de plaider en faveur des grands sapins. D’expliquer qu’ils étaient nos amis. Elle a dit que c’était urgent. Vraiment urgent. une question de vie ou de mort.

La mairie a répondu quasi immédiatement. Avec un nom et un numéro de téléphone. Quand nous avons vu le nom, c’était comme une primevère ouverte sur un champ de ruine. On a recommencé à espérer…

Car le propriétaire des lieux était Michel, et franchement on n’aurait pas pu rêver mieux comme propriétaire. Michel, nous l’avons rencontré l’année dernière, après l’un de ces mails-moustiques où nous avions défendu les haies bocagères et qui avait fait beaucoup de vagues sur notre commune.  Des vagues d’agacement ou de colère. Des vagues aussi de soutien et de remerciements. Les vagues nous secouent mais parfois elles ont du bon: sans elles nous n’aurions pas rencontré Michel et vous ne seriez pas en train de lire cette histoire…

Le début de ce premier échange avec Michel avait été tendu: il n’était pas content, notre mail avait blessé l’un de ses proches, et il nous en a parlé. Nous avons écouté. Parfois cela suffit: l’un parle, l’autre écoute. Et par-delà nos désaccords nous nous découvrons des points communs. Nous avons gardé contact, nous envoyant régulièrement des messages, partageant des choses inspirantes. 

Quand Sandrine a vu le mail de la mairie, elle a tout de suite appelé Michel. Ils se sont donné rendez-vous au Nemeton. Et là, au milieu du cercle d’arbres, dans ce sanctuaire poétique où le soleil filtrait, les pieds enfoncés dans la mousse douce et le coeur battant, elle lui a répété ce qu’elle avait écrit dans le mail: que nous les aimions ces arbres. Et il n’en a pas fallu plus à Michel. « Comment je pourrais dire non à ça ? » a-t-il répondu. Puis, un peu plus tard dans la conversation, il a ajouté: « Quand on envoie de la lumière dans le monde, elle finit toujours par revenir sous une forme ou une autre. » C’est un chic type ce Michel, et nous lui en souhaitons plein, à lui aussi, de la lumière.

 

La morale de l’histoire …

Alors voilà, les arbres du Nemeton sont sauvés. Ils vont pouvoir grandir pendant quelques années encore, peut-être allez savoir pourront-ils atteindre un âge vénérable, et les futures générations du village continueront de venir y rêver et y savourer le miracle de la vie. Peut-être… 

Par-delà l’immense allégresse de savoir que ces sapins ne seront pas coupés, il y a pour nous plusieurs leçons derrière cette histoire:

> la première, on la connaît déjà, mais parfois le monde nous renvoie tellement de négativité qu’on peut l’oublier : il ne faut jamais perdre espoir et baisser les bras. On ne perd rien à essayer de changer le monde. Et même si 90% de nos efforts sont sans succès, les 10% restants valent le coup! 

> la deuxième, c’est qu’on ne peut jamais prévoir de quelle manière les énergies que nous envoyons dans le monde, par nos actions, nos paroles, nos manières d’être, vont finir par revenir vers nous, ni à quel moment cela va arriver. Nous sommes parfois déçus par les résultats de nos efforts, et, quand on défend une belle cause, on voudrait que ça marche. Que ça marche là tout de suite. On le voudrait tellement que parfois on s’épuise dans cette attente. Cela nous est souvent arrivé dans nos engagements pour la nature. Il y a un très ancien texte sacré de l’Inde, qui s’appelle la Bhagavad Gita, qui soulève ce problème (comme quoi, c’est pas nouveau…) et nous offre une belle réponse: Préoccupons-nous de nos actions, et pas du résultat de nos actions. Si une cause est juste, levons-nous pour elle, même si elle semble sans espoir, même si nous risquons de nous prendre une claque ou un coup de bombe anti-moustiques. Levons-nous, non pas pour que ça marche, mais parce que c’est pour ça que nous sommes ici. Pas pour que ça soit rentable. Pas pour la réussite. Pas pour la reconnaissance. Pour l’action simplement, celle qui parle à notre coeur et donne un sens à notre vie.  Faisons ce qui est bon et laissons le destin décider du reste. Cela vaut dans tous les domaines de l’existence.

> pour finir, la troisième leçon, et celle-ci nous avons bien l’intention de la garder en tête: l’amour parfois vaut tous les arguments. Car, ne nous y trompons pas, cette histoire est bien une histoire d’amour. Dans l’engagement écologique, les sentiments sont souvent moqués: si on parle de souffrance animale, ou, pire encore, de souffrance végétale (non mais quelle idée!), on se retrouve rapidement accusé de sensiblerie. On nous demande de vrais arguments.  Surtout pas de l’émotion. Et ceux qui demandent cela le font pour une bonne raison: ils espèrent pouvoir nous opposer des arguments contraires, et on peut débattre longtemps ainsi, comme le faisaient les anciens sophistes de Grèce, pendant que la planète se fait ravager. Bien entendu les arguments ont leur place, et nous continuerons de les utiliser dans nos actions de moustiques. Mais l’amour aussi. Car nous ne sommes pas que des machines pensantes. Alors osons dire que nous aimons la nature, les arbres, les animaux, les insectes et les fleurs sauvages. Osons montrer notre tendresse sans avoir peur d’être ridicule. Un rapport du ministère de l’agriculture paru en 2020 s’inquiète face à la montée dans l’opinion publique de la préoccupation de « bien-être végétal ». Cela veut tout dire. Ils n’ont pas envie qu’on se mette à aimer les arbres et à se soucier de ce qu’ils peuvent ressentir. Surtout pas ça. On les embête déjà assez avec le bien-être animal. Ce n’est pas nos arguments qui leur font peu, mais notre amour. Il pourrait bien faire grincer leurs belles machines de destruction si parfaitement huilées… Et ça, ça nous donne encore plus envie d’aimer!

Le Nemeton rayonne son mystère et sa magie dans la forêtLe Nemeton rayonne sa magie et son mystère dans la forêt.

 

Alors, amis moustiques, osons revendiquer notre amour pour la nature, et n’oublions pas de maintenir le monde éveillé… pour que nos enfants aient de belles histoires à raconter 😉

L’ennui

En ce début de printemps et ce troisième confinement, l’envie nous est venue de partager avec vous un peu d’ennui, et beaucoup de poésie, car les deux, voyez-vous, vont infiniment bien ensemble 😉

Que la vie vous soit douce, et que le printemps verse sur vous ses trésors verts !

C’est le soir sous la hêtraie, derniers rebonds de soleil vert.

Rester couchée là, les heures glissées sur les troncs lisses, couvées lentement dans les lichens. Rien ne se passe vraiment, le vent tourne en rond sagement, les hommes appellent cela l’ennui. C’est bon.

C’est comme si

J’avais un peu plus de place

Pour respirer

Juste là

Dans le feuillage entrouvert…

La poitrine trop grande soudain,

La lumière versée aux clairières ébahies

Où les insectes flottent,

Des milliers de poussières de nacre, des flocons

Egarés au printemps.

Les mouches sont des petits miracles

Quand on a le temps.

J’aime les heures creuses,

Les noires couronnées ronronnent

A mon cœur sans fenêtres.

Il n’y a rien à faire. Le téléphone, au fond de ma poche, est éteint. Pas de réseau ici, c’est un de ces derniers lieux un peu magiques où « ça ne capte pas ». Pas même une minuscule barre, c’est sans espoir. C’est bon. La terre transpire

Son parfum lourd des soirs de juin.

Un merle bavard

Raconte la même histoire

D’amour

Mille fois entendue, les arbres jamais ne se lassent.

Moi non plus.

Les hommes appellent cela l’ennui.

Je signerais bien

Pour une éternité ici.

 

magie de l’aubépine

Je suis allée à l’Aubépine, celle qui

attend entre les mondes.

Je me tiens avec elle au seuil de la forêt

quand la nuit

à pas de loup

sort du souffle des arbres

pour s’étaler dans la prairie.

La première chouette allume

un frisson de lune.

Je me penche sous le vieux tronc craquelé

car elle ne te laisse pas debout l’Aubépine,

elle pousse sur ton dos et t’invite à t’asseoir pour

filer la laine blanche des heures

avec elle.

Blanche aussi la brume qui monte

et avale dans sa bouche lente

les fenêtres dorées de ma maison lointaine.

Es-tu prête ? me dit la vieille ensanglantée, puis

tout a disparu. Le silence

étendu aux branches ébouriffées

s’égoutte. J’écoute

les baies rouges tomber

doucement sur l’herbe givrée.

Tout bas je murmure le nom ancien de l’arbre

Huathe, Huathe,

apprends-moi vieille mère

dans la froide nuit d’hiver

comment aimer ce monde brûlant.

Comment

le traverser en tenant

des fruits tendres au milieu des épines.

Et puis, dis-moi,

peut-on avoir peur ?

Naturellement ! a ri l’ancienne

mais cela ne doit pas t’empêcher de fleurir.

Alors j’ai posé ma main sur la blessure

qu’elle a en bas du tronc,

et nous sommes restées longtemps

sans plus rien dire.

La brume est partie

accrochant ses jupons pâles

aux branches piquantes.

Au-dessus de ma tête, des étoiles mouillées

suspendues au vieil arbre

Se sont mises à sécher.