Quatre saisons en Vercors

 

Qu’il fait bon vivre ici, sur cette île de calcaire, parmi les mers de brume… Par-delà les blessures du monde et la folie des humains, la nature reste un baume de guérison.

Voici notre dernière sélection d’images sur le Vercors, cette terre qui nous abrite depuis plus de 14 ans maintenant! Nous vous offrons ce voyage merveilleux et enivrant aux quatre saisons des Hauts-Plateaux. Des hivers austères et silencieux, aux étés radieux et exubérants, des printemps bénis par l’ail des ours et les cris des pics noirs, aux automnes d’or fiévreux et de brames mouillés. D’averses rageuses, en pleines lunes douces, de nuits bénies d’étoiles, en fééries de champignons, que l’on regarde vers le ciel ou vers la terre, que l’on se tourne vers le Nord ou le Sud, l’Ouest ou l’Est… chaque pas posé sur ces plateaux est une bénédiction. 

Nous dédions ces images à la terre ancienne et sacrée du Vercors, aux montagnes farouches et aux forêts qui gardent les mémoires du monde, aux animaux sauvages dont nous croisons le chemin avec émerveillement et humilité,  aux humains qui oeuvrent pour la protection de cette nature et parlent pour elle.

 

Newsletter août 2022: la Gratitude

Edito

Alors que je prends à nouveau la plume pour vous écrire, nous nous apprêtons à célébrer Lughnasadh, la grande fête des récoltes qui, dans la tradition celte, prend place les premiers jours d’août. C’est un temps pour la joie et la gratitude : dans la plupart des cultures indigènes et dans les sociétés reliées à la nature, c’est le moment de remercier la terre pour ses bontés. Nos ancêtres offraient une petite partie de la récolte aux esprits protecteurs et aux dieux, ils dansaient et allumaient des feux, organisaient des jeux, prenaient le temps de se réjouir. Chaque année, chez nous, nous prenons ce temps aussi : de nous réjouir pour ce que nous avons reçu. De remercier. De savourer.

Cette Newsletter sera donc toute entière consacrée à cette célébration des petites et grandes bontés, et nous vous invitons à vous joindre à nous pour rassembler nos récoltes et remercier la vie. Ce ne sera pas une Newsletter rapide et bâclée. Préparez-vous un thé glacé pour la déguster, elle en vaut la peine, elle vous fera du bien si vous prenez le temps de cette lecture. Car la gratitude est une bénédiction. Une bénédiction pour nous-mêmes, pour les autres, et pour la terre. Alors c’est parti, offrons mille mercis !

Au programme de cette lettre:

  • nous partagerons avec vous nos gratitudes de cette année et nous verrons ensemble que remercier, c’est bon pour le moral
  • nous vous parlerons de la gratitude que nous pouvons cultiver envers la terre, notre belle terre qui a plus que jamais besoin de cette énergie-là, de notre présence, de nos mains guérisseuses et de notre amour.
  • Enfin, dans la rubrique : « Une image un texte » c’est les renards que nous allons remercier, car cet été ils nous ont fait de bien jolis cadeaux…

Apprendre à dire merci

En ce jour de Lughnasadh, mon premier merci va à la pluie qui est tombée ces jours derniers sur le Vercors. C’est étrange, n’est-ce pas, toutes ces personnes qui en ce moment remercient pour quelques gouttes de pluie, alors que nous avons tellement l’habitude de râler quand elle tombe. La canicule de cet été, les terribles incendies de forêts, et toutes les preuves de plus en plus évidentes du réchauffement climatique qui, pour beaucoup de monde, n’était jusqu’à présent qu’une théorie parmi d’autres, tout cela nous rappelle que la pluie est précieuse. Indispensable à la vie et à notre présence sur terre. Nous avons, depuis plusieurs siècles, oublié que l’eau est sacrée. Elle est une déesse féconde, qu’on l’appelle Danu, Yemaya, Anoukis ou Sedna. Nos ancêtres priaient les sources, les océans et les rivières, ils rendaient grâce aux nuages qui apportaient les gouttes miraculeuses. Ils savaient remercier… Depuis des jours je prie le vent d’apporter les sombres nuages, la fraîcheur et l’eau. Je prie tandis que la forêt, lentement, jaunit et perd ses feuilles comme en automne. Je prie tandis que les forêts landaises de mon enfance partent en cendres. Je joue du tambour, et j’apporte des offrandes d’eau aux arbres autour de chez moi. Je remplis notre mare avec l’eau stockée dans nos cuves ce printemps, pour que les animaux sauvages puissent venir y boire. Je pose ma main sur les troncs silencieux des grands hêtres et je leur murmure de tenir bon. Et, enfin, elle vient, la déesse mouillée.

Lorsque la pluie est venue chez nous, Matt et moi avons mis nos bottes et nos vestes imperméables, et nous sommes allés marcher dans la forêt. Nous sommes allés nous réjouir avec les arbres, avec les oiseaux, avec toutes les bêtes assoiffées. Nous avons mis nos langues sous les aiguilles des sapins pour recueillir les gouttes transparentes qui y étaient accrochées. Nous avons salué les mousses qui se gonflaient d’humidité sous nos yeux et repeignaient de vert les sous-bois. Nous avons ri. Nous avons remercié, encore et encore…. C’était bon, cette gratitude partagée avec le monde animal et végétal. Je crois que même les pierres remerciaient, elles dégageaient un parfum divin. Oui, toute la forêt offrait un arc-en-ciel d’odeurs. C’était vraiment bon. Je me suis rappelée que la gratitude, ça fait du bien.

J’ai commencé à m’intéresser à la gratitude il y a une dizaine d’années, d’abord en tant que pratique thérapeutique. C’était un moment difficile de notre vie familiale car notre fils traversait une période sombre de dépression et d’angoisse, avec des pulsions suicidaires, des crises de violence, de la phobie scolaire, des addictions… Pas vraiment de quoi remercier me direz-vous ? Mais justement, dans cette période douloureuse, ce qui m’a le plus aidé, c’était d’écrire chaque jour dans mon journal les petits bonheurs que j’avais pu récolter. Rien d’extraordinaire : une promenade avec la chienne, un rayon de soleil qui perçait les nuages, le parfum d’une averse, un bon repas partagé, une rencontre animalière, une soirée paisible, un dimanche d’automne à faire des confitures avec mes filles, dans la vieille bassine en cuivre de ma grand-mère, tandis que le parfum des framboises inondait la maison…

Chaque jour, je trouvais de quoi m’émerveiller et remercier. Cela n’avait pas ôté le désespoir de mon fils et mes angoisses, mais c’était comme une porte ouverte qui fait entrer un souffle de fraîcheur et qui rappelle que, même au fond du trou, il y a des fleurs à cueillir.

La gratitude, c’est une manière de se focaliser sur ce qui est beau et précieux dans nos vies, sur ce qui nous nourrit et nous met en joie. Alors que, trop souvent, nous ne voyons et parlons que de ce qui manque, de ce que nous n’avons plus, de ce que nous rêverions d’avoir.

Dire merci pour ce qu’on a, c’est utile dans les périodes difficiles, et aussi le reste du temps, dans la vie de tous les jours. C’est une façon merveilleuse de faire taire notre besoin d’une vie parfaite, avec la maison parfaite, le boulot parfait, la santé parfaite, le compagnon parfait – pour ce dernier, il est trop tard de toute manière, c’est moi qui l’ai trouvé 😉 Notre société nous renvoie des modèles de vie « juste », « idéale », des images d’un bonheur qui doit ressembler à ceci ou cela, et certaines personnes se pourrissent l’existence à vouloir à tout prix correspondre à cet idéal, ce bonheur en boîte vendu par la société. Et si on apprenait d’abord à remercier pour ce qu’on a, au lieu de sans cesse se projeter vers ce qu’on « devrait » avoir? Si on apprenait à savourer  nos vies imparfaites? J’ai une santé compliquée, avec une maladie chronique, une faible réserve d’énergie, des crises imprévisibles, et cela me force à renoncer à beaucoup de choses que je faisais avant, je n’ose plus prendre d’engagements importants, je dois vivre au jour le jour. Parfois cela me rend vraiment morose, et souvent dans ces cas-là, Matt s’inquiète et me demande ce qu’il peut faire. Alors je me souviens des cadeaux de la vie et je lui réponds « Simplement me serrer dans tes bras… Pour que je me souvienne de la chance incroyable que j’ai de t’avoir, d’avoir cette vie-là. Simplement ouvrir la fenêtre pour que je puisse voir la forêt qui vient baigner le bas de notre jardin comme un océan vert. Simplement m’apporter un de nos chats câlins, ou un de ces livres qui inondent mon cœur de gratitude, ou encore une tisane faite avec les herbes du jardin. » Je ne focalise plus sur ce qui me manque, mais sur ce que j’ai. Et quand Matt me dit que « c’est pas juste que tu aies cela à vivre », je lui réponds que si, c’est parfaitement juste. La vie heureuse, ce n’est pas de tout avoir. C’est de savoir savourer tout ce qu’on a.

Et vous, qu’avez-vous reçu, que peut-être vous ne voyez plus et qui est pourtant un vrai trésor ? Une bonne santé ? Un ami chaleureux ? La sécurité matérielle ? Un travail qui vous passionne ? Une famille ? La liberté ? Votre jardin ? Prenez le temps de remercier pour cela, de le savourer, d’en faire une fête. Et voyez comme ça peut vous rendre heureux, même dans votre vie « imparfaite » !

Le temps de la récolte

Cette fête de Lughnasadh, au cœur de l’été, c’est vraiment une formidable occasion de rassembler les belles choses que la vie nous a apportées, les belles réalisations de l’année, les gerbes de bonheurs que nous avons reçues, de recueillir tout ce que nous avons récolté de beauté, de sagesse, de joie, de tendresse… et d’en faire un bouquet. L’un de nos rituels de Lughnasadh, est de cueillir des fleurs dans notre jardin, et, pour chaque fleur cueillie, de poser un merci : pour quelque chose de beau dans notre vie, pour un événement qui nous a apporté de la joie, pour un projet réalisé, une aide que nous avons reçue, une guérison, et pour les bontés de la terre…. Mais aussi peut-être pour des choses plus difficiles, un échec qui nous donne un enseignement, un événement douloureux qui nous a poussé à faire un choix…  

Quand on prend le temps d’y réfléchir, nous avons tant de choses à célébrer! Avec ces fleurs, on fait un joli bouquet de gratitude. On peut le garder près de soi pour s’en souvenir. Nous, nous aimons bien aller l’offrir à la nature et accrocher notre petit bouquet dans les branches d’un arbre. Et de temps à autre, on va visiter l’arbre gardien, qui nous rappelle tout ce qu’il y a de bon dans notre vie. Un jour, le bouquet tombe et va nourrir la terre. 

J’ai des milliers de gratitudes pour cette année : Merci pour le Covid qui s’est calmé,  la possibilité de revoir mes amis, et de pouvoir travailler presque comme avant. Merci, après une période de grande insécurité financière pour nous, pour  le retour à un peu plus de stabilité. Pour ma santé qui a été meilleure. Pour nos retrouvailles avec l’Ecosse qui m’avait tellement manqué ! Merci pour  nos enfants qui avancent dans leur vie d’adultes. Pour les livres fabuleux que j’ai lus. Les innombrables moments de connexion passés dans la nature. Les belles personnes rencontrées sur nos stages. Mes amis chers avec qui j’ai des échanges nourrissants. Merci pour l’océan qui m’a enveloppée pendant plusieurs mois en fin d’hiver, et que je vais bientôt retrouver. Pour les centaines d’insectes qui butinent dans mon jardin, les arbres qui poussent, les généreuses fleurs sauvages. Merci  pour les nuits dans le wild avec Matt, à dormir dans notre tipi, pour les douches sauvages prises dans la forêt à l’eau de la source, pour les biches et les cerfs passés tout près de nous, pour les moments avec les pics noirs. Pour les étoiles qui nous ont guidés dans les nuits glacées de l’hiver, et pour celles qui nous inondent d’émerveillement dans les nuits d’été. Merci pour la source de notre village, qui coule encore abondamment malgré la canicule. Et merci pour cette coccinelle qui, alors que je partage ces mots avec Matt, court le long d’une feuille d’iris de notre mare, puis s’envole dans le vent. Oh oui merci! Car la vie est belle, fabuleusement belle!

Mon plus grand merci va à la vivante terre, qui est toujours là, infiniment généreuse encore, même sous les nombreuses blessures que notre démence lui inflige. La terre où mes pieds sont posés, qui me nourrit et répond à tous mes besoins, qui m’offre un air respirable malgré toutes les saloperies qui sont balancées dans son atmosphère, et qui fait jaillir l’eau pure de la source où je vais boire, la terre qui m’enveloppe d’émerveillement et de joie simple. La Terre… Ce grand être animé et respirant, cette mère tendre et féconde qui offre ses dons à ses innombrables enfants humains et non-humains. Lui offrir notre gratitude, c’est sortir de ce schéma de fonctionnement malsain et destructeur où nous prenons tout pour acquis, où tout nous est dû. Prendre le temps de célébrer nos récoltes, c’est nous souvenir de ce que nos ancêtres gardaient toujours à l’esprit: il peut ne pas y avoir de récolte, nous n’avons pas la toute-puissance sur tout. La fête de Lughnasadh est aussi une fête de l’humilité, qui est la petite soeur de la gratitude. Ces deux soeurs-là, la gratitude et l’humilité, peuvent nous prendre la main et nous conduire vers un monde bien plus riche et florissant que celui que nous avons construit.

Remercier et honorer la Terre

L’un des plus beaux livres que j’ai pu lire cette année est celui de la botaniste amérindienne Robin Wall Kimmerer, « Tresser les herbes sacrées ». je vous le conseille chaudement! L’auteur partage, en plus d’intéressantes connaissances naturalistes et biologiques, un magnifique rapport à la terre, tissé d’émerveillement, d’amour, de respect. Les amérindiens ont été pendant des milliers d’années les gardiens de la terre américaine, vivant en harmonie avec la nature autour d’eux et la révérant. La gratitude était, et est encore aujourd’hui,  au centre de leur rapport au monde. Dans un passage de ce livre, Robin Wall Kimmerer raconte en détail une magnifique pratique de gratitude, un discours de remerciement, une déclaration d’amour au monde, offerte aujourd’hui encore par la nation Haudenosaunee, et qui est aussi vieille que le peuple lui-même. Chaque rassemblement commence chez eux par cette action de grâce, et aussi chaque semaine d’école. Ce remerciement est connu, dans la langue haudenosaunee, comme « les Mots qui Viennent Avant Tout ». 

Ce ne sont pas quelques mots balancés vite fait avant de commencer la semaine ou la réunion. C’est un très long discours qui prend le temps de remercier la terre et toutes les formes de vie qu’elle abrite: l’eau, les poissons, les plantes et les arbres, les animaux des plaines et ceux du ciel, les quatre vents, le tonnerre, le soleil et la lune, les étoiles et les ancêtres, pour finir avec le Grand Esprit, l’âme du monde qui souffle la vie en toute chose. C’est un remerciement d’une beauté bouleversante, qui m’a fait venir les larmes aux yeux. Et le nom qu’on lui a donné, les « Mots qui Viennent Avant Tout », nous rappelle que c’est par là que nous devrions commencer nous aussi. Notre journée, notre vie, nos décisions, notre société, notre économie. Nous devrions commencer toujours par dire merci. Nous devrions être infusés de gratitude. Au moment où j’écris ces mots, dehors sur ma terrasse, un pic noir verse son chant mélancolique sur la forêt brûlée de canicule. J’appelle Matt qui vient l’écouter avec moi. Et tous deux, un sourire béat sur nos visages, nous remercions le pic pour sa chanson. 

Le monde aurait-il été différent si on nous avait appris à tous, dès notre plus tendre enfance, à remercier chaque jour la terre pour ses dons, comme le font les Haudenosaunee ? Si nous avions offert les « Mots qui Viennent Avant Tout », chaque matin, au monde, si nos dirigeants avaient été élevés avec ces mots, si les réunions ministérielles commençaient avec eux, le monde serait-il meilleur ? Je crois que oui… Je crois que, si nous n’avions pas oublié de dire merci, la terre serait encore l’oasis qu’elle était avant notre folie, je crois que l’atmosphère de notre belle planète aurait gardé sa fraîcheur. Que la canicule et les désastres qui l’accompagnent auraient été évités. Et que la belle forêt, en bas de mon jardin, serait encore verte le premier août.

La gratitude est une pratique et un état d’esprit qui manquent cruellement dans notre culture occidentale et notre civilisation du progrès. Si la gratitude était le fondement de nos sociétés, la terre serait-elle en si grand péril ? Si nous avions de la révérence pour tout ce qui provient de la terre, est-ce que nous serions en train d’épuiser ses ressources en les consommant à outrance? La gratitude est à l’opposé de la société de consommation qui veut toujours plus, qui puise sans compter dans les richesses de la planète, et qui n’accorde aucune valeur aux dons de la nature. Nous vivons dans un monde qui prend sans demander, fabrique sans amour, achète sans sagesse et jette aussitôt. Saviez-vous que, de toute la masse d’objets fabriqués par notre insatiable économie de croissance, seulement 1% est encore utilisé après 6 mois ?! Et que, juste sur les trois dernières décennies, un tiers des ressources de la planète a été consommé ? Je suis convaincue qu’il en serait autrement si nous savions dire merci. 

Car dire merci, c’est le premier pas pour entrer dans une relation de réciprocité avec le monde, où on a conscience du don qui est fait, et envie d’offrir en retour. Où l’on sait que ce qui est donné est précieux, et où on peut l’honorer comme tel. Les sociétés qui cultivent la gratitude ont un respect infini pour la vie, un respect qui repose sur l’idée que les ressources ne sont pas inépuisables, que chaque vie est sacrée et que rien sur terre ne nous appartient : on demande l’autorisation à l’arbre avant de le couper, on remercie pour la vie donnée en laissant une offrande, on utilise chaque partie sans rien laisser perdre pour honorer l’arbre, que l’on considère comme un égal. On ne prend que sa part, laissant une grande partie pour les autres enfants de la terre, nos compagnons autres qu’humains. On est bien loin des coupes à blanc de notre monde « civilisé » et des arbres arrachés avec des machines gigantesques, qui en une heure transforment une forêt en désert ! Bien loin de notre infernal besoin de rendement. Bien loin de notre croissance affamée qui pille la planète sans compter. 

Nous avons oublié la gratitude. Nous ne savons plus demander comme des amis. Nous prenons comme des voleurs. 

Quand nous achetons au supermarché des aliments issus d’une agriculture intensive qui épuise la terre, n’est-ce pas une forme de vol ? Quand nous « allons faire un tour » en voiture, ou en moto, pour le simple plaisir de rouler, utilisant le précieux carburant puisé dans les entrailles de la terre, est-ce une attitude respectueuse envers des ressources qui ont pris des millions d’années à se former? Et quand nous remplissons nos placards de vêtements dont nous n’avons pas vraiment besoin et qui ont été fabriqués en puisant encore la terre, dans des usines où le travail ressemble à de l’esclavage, peut-on parler de gratitude? Et que dire de la barquette de jambon venue d’un porc qui a été élevé dans une cage et n’a jamais vu la lumière du jour ? Sa vie a-t-elle été honorée ?

Il est très difficile de sortir de ce système devenu insensé, et être humain aujourd’hui, c’est faire partie du pillage général. Pourtant, il est possible de faire un pas de côté, et, tout doucement, geste après geste, achat après achat, vote après vote, d’adopter une autre position. 

En étant dans la gratitude pour ce que nous avons déjà, nous pouvons mettre un frein à notre besoin de consommation. Ai-je besoin de cette nouvelle robe ? De ce nouveau salon? De ce nouvel appareil photo ? Matt et moi, nous disons souvent en stage que nous sommes des photographes écolos parce que nous refusons d’acheter du matériel neuf tant que nos vieux boîtiers ou objectifs n’ont pas rendu l’âme. Le trépied que j’utilise a  plus de 15 ans, il a été rafistolé des dizaines de fois, il se ferme parfois brutalement et me coince les doigts, mais il fait encore son boulot, et je ne le changerai pour rien au monde. Notre canapé était là quand notre dernière fille Hannah est née : il a plus de 20 ans, il fait partie de la famille. Parfois nous avons eu envie d’en acheter un plus joli, mais il a suffi alors d’un regard sur la housse noire délavée, et de revoir toutes les soirées passées là au fil des années, pour sentir monter en nous cette merveilleuse gratitude, et nous dire que non, nous sommes heureux avec notre vieux canapé. 

En fait, le premier acte de gratitude que nous pouvons poser, c’est de ne pas acheter si ce n’est pas absolument nécessaire. Et quand nous devons acheter, d’aller vers des objets ou des aliments qui ne sont pas issus du « pillage général ». Faire de notre sobriété un merci. Un merci qui compte énormément pour la Terre.

Il y a mille et une autres manières de remercier la terre, et de revenir à une relation de réciprocité avec elle, une relation où l’on reçoit et où l’on donne. On peut commencer avec des mots, car les mots que nous prononçons façonnent déjà le monde que nous allons construire : je le fais chaque matin, les pieds nus dans l’herbe du jardin : j’offre ma déclaration d’amour au monde. Elle est un peu plus courte que l’action de grâce des Haudenosaunee, mais elle vient du fond de mon cœur et me rappelle les nombreux bienfaits de Mère Terre. Si vous êtes déjà venus sur l’un de nos stages, vous savez que Matt et moi avons pris l’habitude de remercier les lieux qui nous ont accueillis. Nous les savons animés, tissés de vie et imprégnés de mémoires. Les honorer est maintenant une évidence pour nous, et cette habitude a renforcé notre lien à ces lieux familiers: ils semblent nous donner encore plus en retour!

On peut aussi déposer des offrandes dans la nature, des bouquets de fleurs, des créations de land art, des mandalas de feuilles, de l’eau, des noisettes pour les écureuils, des graines pour les oiseaux l’hiver. Je l’avoue, je suis une grande fan des offrandes et des merci à la Terre. Où que j’aille, je laisse un petit quelque chose, un coeur autour d’une empreinte animalière, une création naturelle, une chanson, une prière… Au fil des années, j’ai senti que ces offrandes permanentes me mettaient dans un état d’esprit particulier, où la gratitude est continuellement présente en moi. Ce sont des pratiques humbles, mais sous ce côté minuscule, il y a un pouvoir puissant de transformation. Je me sens perpétuellement comblée quand je suis dans la nature, et du coup, j’ai beaucoup moins envie d’aller consommer pour remplir un vide que je ne ressens plus. Essayez vous aussi! Faites des offrandes à la belle Terre. Prenez-les en photo, savourez ces gestes minuscules, partagez-les. Versez autour de vous et en vous ces petites gouttes de lumière. Plein de gouttes réunies, cela fait au final une grande averse de pluie féconde!

Je partage avec vous ci-dessous quelques images d’offrandes, cela vous inspirera peut-être…

Petit pas après petit pas, on commence à donner en retour. On prend plaisir à offrir, à guérir. Arroser le jardin et s’occuper des plantes peut être vécu comme une offrande, et permet de tisser ce lien de respect et d’amour, où l’on donne et où l’on reçoit dans l’équilibre. Prendre le vélo au lieu de la voiture, c’est encore un autre pas, une manière de remercier pour l’air que nous respirons…

On peut exprimer notre gratitude en s’engageant dans un projet positif pour la terre,  en créant un potager de village, en adhérant à une association qui défend les animaux, les forêts, les océans. Ramasser les déchets sur les plages ou nettoyer les berges d’une rivière, cela aussi est un merveilleux geste de gratitude. Quand nous allons chez ma maman en Charente-Maritime, nous emmenons toujours avec nous, lorsque nous allons marcher au bord de l’océan, un petit sac pour ramasser les détritus. Nos enfants, qui nous ont toujours vu faire, font de même, et leurs amis aussi s’y mettent, c’est une magnifique chaîne de gratitude !

Toutes ces actions, lorsqu’elles commencent à tisser notre quotidien, ont un pouvoir magique : elles approfondissent notre connexion à la terre, nous rappelant les liens profonds et anciens qui nous unissent aux végétaux, aux animaux, à l’eau, à l’air… Quand nous sommes plus conscients de ces liens, nous avons envie de faire encore plus pour la terre, et cela devient un cercle vertueux. Et enfin, cette gratitude, comme la gratitude thérapeutique que j’évoquais plus haut, nous rend heureux ! On se sent comblé par l’infinie générosité de la terre, on la remercie en prenant soin d’elle, notre propre vie prend sens: nous sommes là, non pas pour remplir de plaisirs futiles une existence absurde, mais pour vivre en harmonie avec la belle nature, pour apporter notre part de lumière et de beauté. Cultiver ce lien de réciprocité avec notre belle planète vivante, c’est enfin le meilleur moyen de traverser l’eco-anxiété que l’état du monde génère en nous, et de ne pas sombrer dans le désespoir et la colère. Car si la terre a besoin que nous regardions bien en face les désastres que nous avons semé, elle n’a pas besoin en revanche d’humains complètement découragés. L’une des clés pour garder la foi et le courage, c’est la gratitude. Avec elle, nous pouvons devenir des gardiens de la terre, ce qui est tellement plus gratifiant que d’en être les pilleurs ! Nous pouvons briser le cercle infernal. Cela commence par un tout petit mot. Le « Mot qui Vient Avant Tout » : merci.

 

Une image, un texte: offrir quelque chose

Pour finir cette Newsletter, on voudrait offrir un dernier merci: aux renardeaux et à leur maman qui ont éclairé nos crépuscules d’été de leurs jeux et de leur beauté sauvage. L’été dernier, c’est une chouette hulotte qui avait choisi d’élever ses petits tout près de chez nous, nous offrant des cris farouches et des veloutés d’ailes de nuits par-dessus les étoiles. Cette année, le feu des renards est venu nous chercher, dans l’ombre des fougères et l’odeur sucrée des prairies fauchées, nous offrant quelques moments inoubliables et de jolies images. Je leur offre mes mots en retour, accompagnés de nos innombrables bénédictions…. Vous pouvez lire le texte en entier ici:

Renards du Vercors

 

Chers amis, chers amoureux de nature, nous vous souhaitons un radieux temps des récoltes, et des brassées de gratitude à offrir autour de vous: pour les dernières fleurs de l’été et les abeilles, la pluie et le soleil, pour ceux que vous aimez, pour les fruits sucrés d’août. Il y a encore tant d’abondance autour de nous! Honorons-la, remercions-la, entretenons-la tous ensemble!

Et un tout dernier merci pour votre soutien, vos messages, votre présence à nos côtés. Nous n’avons pas toujours le temps de répondre à tous vos retours sur nos Newsletters, car vous êtes nombreux à vous manifester, mais vous lire nous fait toujours chaud au coeur!

Prenez soin de vous, prenez soin du monde!

Chaleureusement,

Sandrine et Matt

Renards du Vercors

Histoires tressées….

 

L’as-tu senti toi aussi le parfum de l’achillée ? Cela remonte avec l’odeur de la terre de juillet, dès que le soleil descend derrière les hêtres. Cela arrive avec les premiers moustiques, c’est comme un relâchement soudain, comme un soupir. Lentement, je quitte l’ombre ciselée et crissante.

L’as-tu entendu le murmure froissé des fougères ? Je glisse là, dans les tunnels que mon passage a dessinés jour après jour. Il y a tant de chemins que vous ignorez, vous autres… tant d’histoires que vous n’entendez pas… Mais tu es venue t’asseoir sous les arbres. Tu es venue pour apprendre. Tu laisses les moustiques te piquer en remerciant les parfums du soir. Tu es venue les autres soirs aussi, te tenir debout sous cet arbre double que tu appelles les Mariés. Je t’ai écoutée quand tu leur parlais tout bas. Il y a tant de choses qu’on entend, à l’abri des fougères… On y apprend tous les noms, épelés par ceux qui passent, tendrement épelés dans le silence. C’est un joli nom, les Mariés…
 
Tu attends et tu offres un peu de ton sang aux moustiques. Il faut toujours offrir quelque chose vois-tu. Tes Mariés offrent des merises. Elles tombent dans un son étouffé au milieu des achillées, leur chair savoureuse s’ouvre et j’avale les fruits mûrs l’un après l’autre. Je zigzague en me goinfrant avec délectation sous ton arbre double. Pour moi, son nom n’est pas les Mariés, je l’appelle Mère de l’été, je l’appelle Joie-Jus sucré, je l’appelle Toit Nourissant, il y a tant d’histoires pour un seul arbre de la forêt. Tant de dons ! Et j’offre moi aussi tu sais… J’emporte ses noyaux dans mon ventre, et je les sème au gré de mes chemins de fougères, pour que d’autres merisiers grandissent. Un jour peut-être, quelqu’un comme toi leur parlera tout bas…
 
L’as-tu entendu l’homme au chien qui est passé un peu plus loin ? Je l’ai perçu bien avant toi, et tu te demandes pourquoi je n’ai pas fui tout de suite. Mes oreilles savent mieux que les tiennes, elles me disent que j’ai encore le temps pour quelques merises. Puis je déguerpis en un éclair, mais je ne vais pas loin, je me tapis dans mes tunnels secrets, tout près de toi. L’homme au chien passe, nous l’écoutons ensemble, tu te blottis un peu plus sous les feuilles qui t’abritent, tes sens en alerte. Ils ne te voient pas. Tu souris, car tu te sens un peu renard n’est-ce pas ? Collée contre le tapis de feuilles mortes, tu es invisible et vivante. Maintenant tu commences à entendre les histoires.
 
 
Tu te remémores des bribes de celle de ma mère. Vos regards croisés à l’automne dernier, alors que tu étais assise sous le petit noisetier, à la lisière de la forêt. La pointe blanche de sa queue qui disparaît en clignotant dans les fourrés. Tu es venue ensuite, de temps à autre, déposer des offrandes dans un creux de racine, des petits animaux morts que tu avais trouvés, des os de poulet. Elle laissait une crotte à côté, ou une empreinte dans la neige, car il faut toujours offrir quelque chose en retour, et ainsi tu savais qu’elle était toujours vivante. Cela te suffisait. Tu n’as jamais cherché à la voir. J’ai goûté tes offrandes, cela tu l’ignorais. Je les ai savourées quand je grandissais dans le ventre chaud de la renarde, avec mon frère. Oui, tu commences à comprendre cette histoire…
 
Les minutes passent, gorgées de bruits et d’odeurs, tu attends, vais-je ressortir ? L’homme et son chien sont partis depuis longtemps. Tu te dandines d’une fesse à une autre. Ta tête se remplit de questions. La mienne est encore pleine du goût des merises, même si mon ventre grogne. Les sauterelles versent leurs violons brûlants sur la prairie. Les oiseaux se taisent. Ce n’est pas encore le moment. D’autres vont venir.
Regarde, les voilà. Le père a une voix enjouée, son gamin est perché sur ses épaules, ils rient tous les deux. Ils marchent jusqu’à notre arbre. Ils lui parlent eux aussi. Ils ne l’appellent pas Joie-Jus sucré, ils ne l’appellent pas les Mariés. L’adulte dit ; « Salut, Arbre aux oiseaux, cela fait longtemps que nous ne sommes pas venus. » Puis il dépose son enfant par terre, et les petits pieds foulent la blancheur des achillées, en font remonter le parfum doux amer. Le père touche le tronc double, il explique que ce sont deux espèces d’arbres différentes, le gamin lève la tête vers les feuilles emmêlées tout là-haut, frêne et merisier. Tu n’en reviens pas d’entendre d’autres humains parler à cet arbre, nommer cet arbre, aimer cet arbre. Je te l’ai dit, il y a tant d’histoires. Les arbres en savent encore plus que moi…
 
 
Ils sont repartis avec leurs voix joyeuses. Ils n’ont pas vu les merises déposées dans l’herbe comme des perles rouges et scintillantes. Ce n’est pas un trésor pour eux. Tu restes assise tandis que les moustiques s’offrent un banquet grinçant. Tu restes car tu sais que je vais revenir. Tu connais le trésor caché ici. Toi et moi ce soir, nous partageons un minuscule morceau d’histoire.
L’as-tu entendu mon pas léger de renardeau quand j’ai quitté à nouveau l’ombre des fougères ? As-tu senti mon odeur te frôler ? J’ai retrouvé les blanches achillées et les perles rouges, et je cours de droite à gauche sous l’arbre aux mille noms. Je bondis, je virevolte, mon ventre se remplit de vie, je m’assieds pour me gratter, j’avance à nouveau aux aguets, une patte suspendue, ton cœur accroché à ma patte, tes yeux vrillés aux lueurs d’ombre de ma fourrure. Je te tiens en haleine, c’est ainsi avec toutes les bonnes histoires n’est-ce pas ? Je t’emmène de bonds en rebondissements.
Puis je m’arrête. Je te regarde. Cela tu ne t’y attendais pas. Assis près de tes Mariés, tranquille dans les derniers rayons, je t’offre ce regard-là, infiniment paisible, je te l’offre longuement, comme un merci, que tu n’oublieras jamais. Dans la nuit qui approche, nous le racontons tous les deux, chacun à notre manière : Il faut toujours offrir quelque chose.
 

Newsletter avril 2022: célébrer la vie !

Newsletter Avril 2022

Edito

Le printemps arrive, d’une démarche hésitante certes, mais il arrive. Je ne sais pas comment vous vivez ce retour de la saison de la vie, mais de notre côté nous ressentons un profond désir de danser avec, de saluer les premières fleurs, de sourire aux chants ivres des oiseaux, de fêter la naissance des renardeaux, de nous offrir la beauté et la joie. C’est pourtant, une fois de plus, un printemps étrange, et il peut être difficile de le célébrer alors que le monde semble à l’agonie, que des millions d’ukrainiens, aux portes de l’Europe, sont jetés sur les routes, que les villes bombardées sont jonchées de cadavres, et que la menace d’une guerre atomique plane… 

Voilà ce que j’ai envie de vous répondre: c’est justement lorsque la violence et la mort versent sur le monde leur chant d’ombre que nous devons, plus encore que d’habitude, honorer la vie. Etty Hillesum, auteur juive des Pays-bas, qui a vécu l’horreur du nazisme et est morte à Auschwitz pendant la seconde guerre mondiale, a laissé au monde un journal intime qui est une célébration de la vie au coeur même de l’insoutenable. Ses écrits inspirants m’ont souvent portée et remise sur le chemin de la joie dans les périodes difficiles. Elle écrit dans ses carnets: « J’ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration. Tout m’est connu, aucune information nouvelle ne m’angoisse plus. D’une façon ou d’une autre, je sais déjà tout. Et pourtant je trouve cette vie belle et riche de sens. A chaque instant. » 

C’est cela que nous voulons, une nouvelle fois, partager avec vous ici: la « vie belle et riche de sens ». La seule que nous avons et qui mérite d’être fêtée comme il se doit.

Au programme de cette Newsletter:

  • d’abord donc, un partage sur notre manière de célébrer la vie en ce moment, et une invitation pour vous à faire de même, à joindre votre chanson d’amour à la nôtre.
  • des nouvelles de nos stages et séjours photos pour la belle saison qui arrive, car nos stages sont de merveilleuses occasions de partager ensemble l’émerveillement, la fraicheur, la légèreté et la joie.
 

Célébrer la vie et le vivant 

Ce matin, comme chaque matin avant de commencer ma journée, je suis sortie dans la nature. Avec notre chienne ravie, sur le chemin encore tout couvert de cette neige qui est tombée en abondance ces derniers jours sur le Vercors. J’avoue que j’avais envie de tout sauf de neige. Je rêve de prairies fleuries et de danses en robe légère sous les étoiles, de papillons et de libellules, de la tendresse des premiers faons. Mais voilà. C’est la neige qui m’est donnée. Et si Ginka notre chienne arrive à apprécier ce matin malgré la neige, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas en faire autant. Ce n’était d’ailleurs pas bien difficile à aimer, ce paysage d’avril enneigé. Des voiles de brumes tissés de rayons dorés glissaient le long des falaises qui surplombent notre village. Tout était silencieux, la neige ayant le fabuleux avantage de faire taire les activités humaines. Dans une prairie au loin, un renard se tenait immobile comme une pierre, noir sur le blanc immaculé, guettant avec concentration la vie qui allait pouvoir nourrir la sienne, et mon coeur a bondi de joie devant cette vision, son premier bond de la journée 😉 J’ai marché lentement jusqu’aux Mariés, deux arbres soudés l’un à l’autre au milieu d’un pré: un merisier et un frêne. Dans quelques semaines, le merisier ouvrira ses fleurs blanches et légères et le frêne ses bourgeons de velours noir. Les Mariés, oui c’est ainsi que nous les appelons Matt et moi, et nous les considérons un peu comme les gardiens de notre amour. Nous venons souvent nous asseoir à leur pied et nous conversons gentiment tous les quatre. Ce sont de vieux arbres, et aussi de vieux amis,  nous les connaissons depuis plus de 12 ans. Je me suis assise avec eux, sur le petit cercle d’herbe qui entoure leurs troncs, le seul emplacement sans neige, et j’ai écouté le monde, mon activité favorite 😉 J’ai écouté avec tous mes sens, savourant la berceuse du pigeon ramier et le cri de la buse versé sur les nuages. J’ai goûté le vent d’avril sur mon visage, la douceur du soleil voilé, le parfum discret de l’herbe. J’ai trouvé quelques violettes qui sortaient bravement leurs petites têtes mauves de la neige en train de fondre, et mon coeur a fait son deuxième bond de la journée, car elles étaient à la fois si fragiles et résistantes. Elles étaient encore là après s’être pris presque un mètre de neige sur le nez! Elles m’ont fredonné leur promesse de printemps, une promesse aussi fluette que leur parfum, aussi solide que leur présence. Quand je m’assois ainsi le matin, chaque minuscule détail dans la nature autour de moi me rappelle comme la vie est belle. Souvent, j’offre alors un merci, puis deux, puis trois, puis des dizaines, pour toutes les merveilles qui sont là. Et un autre merci qui rassemble tous les autres, comme une ficelle dorée autour d’un bouquet: merci pour ce nouveau jour qui m’est offert.

 

 

Car nous l’oublions trop souvent, la chance incroyable que nous avons d’être ici! Nous faisons comme si cela allait de soi, cette vie sur terre, alors qu’elle est un vrai miracle. Bien souvent, nous laissons les merveilles qu’elle nous offre se faner sous nos pieds étourdis, sous notre coeur alourdi de peines. 

Je suis heureuse ce matin. Je le suis sans trahir les souffrances du monde, ni ma propre peine. Alors même que je vous parle de célébrer la vie, je dois traverser un nouveau deuil: mon oncle est mort il y a deux semaines, assassiné de manière violente dans sa maison de Siwa en Egypte. Toute notre famille est dévastée par ce décès, par cette fin aussi horrible qu’incompréhensible. Mon oncle était un homme adorable, doux et ouvert d’esprit. Un grand voyageur, un amoureux des arts et de la beauté. Il avait des amis partout dans le monde. Comment une telle absurdité est-elle possible? Lorsque j’étais sous les Mariés tout à l’heure, j’ai levé les yeux au ciel et j’ai pensé que son corps était à cet instant précis dans l’avion qui doit le ramener, dans un cercueil scellé, vers la France, pour que nous puissions l’enterrer. Les violettes, à côté de mes pieds, penchaient doucement leurs jolies têtes. Elles étaient toujours là. Je leur ai souri.

Célébrer la vie, ce n’est pas laisser de côté les tragédies et le désespoir. Je ne rêve pas d’une vie simple et facile, car je sais que ceci n’est pas la vie. Je sais, en passant tout ce temps dans le monde sauvage, que la mort violente et la souffrance y ont leur place. Il me suffit d’écouter les informations pour me souvenir qu’elles ont leur place aussi dans le monde des humains, même si nous faisons tout pour l’oublier. Je sais qu’être vivant sur cette terre, c’est signer pour les merveilles, mais aussi pour la maladie et les désastres. On ne peut prendre ceci et laisser cela. Et je signe, encore et encore, je signe chaque jour, avec mes yeux et mes oreilles, avec ma peau et la joie jusqu’au fond de mes os, car, même avec ses tragédies, la vie vaut infiniment la peine. 

Nous ne devons pas attendre que la vie soit simple et tranquille pour être heureux. Cela arrive parfois bien entendu, ces périodes de calme, cela arrive plus à certains qu’à d’autres, je ne pense pas que nous portions tous le même sac de douleurs, mais nous avons chacun notre sac à porter. Malgré tout, la vie peut être savourée même dans la tourmente. Etty Hillesum l’a célébrée avec ferveur au fond d’ un camp de concentration. Elle s’est réjouie d’un coucher de soleil derrière les grilles. De quelques brins d’herbes qui poussaient-là, au milieu de l’horreur. Des gestes de réconfort que les prisonniers s’offraient les uns aux autres.

Je me réjouis du passage d’un renard et des premières violettes. Je me réjouis de ma chienne fofolle qui court dans la neige, tandis que le vent soulève ses longs poils roux. Je me réjouis de ce rayon de soleil qui perce la brume. D’un poème que j’ai pris avec moi. De mon téléphone qui bip et m’avertit d’un nouveau message de mon amie Dany. Je suis heureuse ce matin. Avec les tragédies et avec les merveilles.

 

 

Et pour célébrer un peu la vie avec vous, je vous offre un poème. Pas un des miens, vous en aurez un plus loin dans cette Newsletter, mais un de ma poétesse préférée, Mary Oliver, une américaine encore non traduite en France, et que j’avais déjà citée en ouverture de notre livre Sensations. Mary Oliver, elle s’y connaît pour fêter la vie, mais aussi pour l’embrasser toute entière, avec ses velours et ses piquants; et voici son poème Oies Sauvages, que je traduis (de manière un peu libre) pour vous ici:

 

Tu n’as pas à être bon.

Tu n’as pas à marcher sur les genoux

pendant des centaines de kilomètres à travers le désert, en te repentant.

Tout ce que tu as à faire, c’est laisser le souple animal de ton corps

aimer ce qu’il aime.

Parle-moi du désespoir, le tien, et je te parlerai du mien.

En attendant le monde continue.

En attendant, le soleil et les graviers limpides de la pluie

traversent les paysages,

par-dessus les prairies et les arbres profonds,

les montagnes et les rivières.

En attendant, les oies sauvages, haut dans l’air bleu et lavé, 

se dirigent à nouveau vers leur demeure.

Peu importe qui tu es, peu importe combien tu te sens seul,

le monde s’offre à ton imagination,

il t’appelle comme les oies sauvages, rude et excitant-

encore et encore il annonce ta place

dans la famille des choses.

 

Ce poème est cher à mon coeur. J’ai passé les deux derniers mois au bord de l’océan, en Charente-Maritime, dans la maison de ma maman, pour avancer dans l’écriture de notre prochain livre. Pour me réparer aussi, après un hiver difficile (je l’avais évoqué dans la précédente Newsletter). Et les mots de Mary Oliver m’ont accompagnée, ils m’ont aidée à retrouver ma place « dans la famille des choses ». Là-bas, entre la forêt et les dunes, il y a des marais, où les oies sauvages viennent passer l’hiver. Chaque matin j’allais m’asseoir là, comme je l’ai fait ce matin sur le Vercors enneigé, et j’écoutais le monde. J’écoutais mon coeur faire des bonds de joie. J’écoutais les cris des oies, leur appel tapageur à la vie, leur célébration farouche de chaque instant, par-dessus le grondement  lointain de l’océan immuable. Je fêtais le nouveau jour avec elles, et parfois je leur lisais à voix haute ce poème. Je le lisais aussi aux aigrettes, qui semblaient l’apprécier. Et même les corbeaux, qui sont de grands amateurs de poésie, venaient pour écouter, et manifestaient bruyamment leur plaisir 😉 Je suis repartie chez moi avant les oies, mais la veille de mon départ je leur ai fait la promesse de continuer à honorer la vie, même au coeur de la détresse. Même dans le deuil. Même sous la neige d’avril. Et j’ai bien l’intention de tenir cette promesse-là.

 

 

Célébrer la vie, ce n’est jamais célébrer seul. Cela se partage avec le reste du vivant. Avec les oies sauvages ou avec les pigeons du square. Avec la libellule, les arbres et le bleu du ciel. Avez-vous déjà célébré la vie avec le vent? Avec l’eau de la rivière? Avec la pâquerette souriante? Avec l’humus noir de la forêt silencieuse? Quand on décide que chaque matin sera une fête au nouveau jour, on se rappelle combien chaque existence est précieuse, la nôtre bien entendu, mais aussi celle de tous les êtres qui partagent la terre avec nous. On descend de notre pyramide d’anthropocentrisme et de maître de la nature pour tourner dans la grande et riche ronde du monde, « la famille des choses » qu’évoque Mary Oliver. On a envie d’être doux et aimant, de prendre soin de chaque membre de cette famille: notre famille animale et humaine, notre famille végétale, notre famille minérale. On commence à sentir aussi combien chacun, juste en étant là, prend soin de nous. L’ aubépine avec ses minuscules bourgeons verts prend soin de moi ce matin. Les blaireaux qui ont tracé une piste dans la neige prennent soin de moi. Et aussi le merle joyeux. Et les buis qui versent le parfum de leurs fleurs sur la forêt. Nous célébrons la vie tous ensemble. Chaque parcelle de mon corps est avec eux. 

Je ne crois pas que l’oligarche russe, au bord de son yacht qui n’a pas encore été confisqué, célèbre la vie quand il s’assoit sur un luxueux fauteuil de cuir et ouvre une énième bouteille de champagne. Il ne sait pas écouter le monde. Il est tout rempli de lui-même et il n’entend que la vaine musique de ses désirs. Il ne sait pas prendre soin, et chacun de ses gestes est une offense à la terre. Ne le jugeons pas trop vite, nous avons tous un oligarche russe en nous, une partie de nous-mêmes qui se sent morte et vide et qui ne cherche pas la vie au bon endroit. Qui s’échappe dans des plaisirs futiles, qui n’arrive pas à savourer les choses simples. Nous avons tous cette part d’ombre en nous car nous sommes emmaillotés dans une civilisation qui a oublié les sentiers de la vie. Et qui, dans sa fuite éperdue vers la mauvaise direction, abîme le monde. Abîme les autres vies précieuses. Oui, ne jugeons pas… 

Tournons nous simplement à nouveau vers la joyeuse fête de la terre, revenons à la danse du vivant, et chantons avec notre famille. J’ai une petite pratique toute simple que j’aime faire pour vérifier que je ne me suis pas, une fois de plus, laissée prendre aux filets et aux mirages de la civilisation moderne. En fait, c’est juste une question que je pose, à moi-même, et au monde, de temps à autre: « Suis-je en train de célébrer la vie, là maintenant? ». Là, quand je marche sous les trembles, parmi les fougères? Là, quand l’envie de faire chauffer ma carte bleue me démange? Là, quand je râle? Là quand je danse? Là, quand je suis repartie dans mes ruminations? 

 

 

Avant-hier, j’étais tellement heureuse malgré mon deuil, je ne sais plus pourquoi – mais faut-il une raison pour être heureux?- je suis allée enlacer un hêtre dans la forêt, un de mes arbres amis, je l’appelle le hêtre des constellations car son écorce est couverte de centaines de petites taches pâles qui brillent comme des étoiles dans la nuit. Je l’ai enlacé juste pour partager ma joie avec lui. Partager les bonds de mon coeur. J’ai cru l’entendre chanter, mais peut-être était-ce le vent dans ses branches? Peut-être… J’ai cru entendre la voix  de mon oncle, quand il courait avec ma soeur et moi dans le jardin de mes grands-parents, ses mains dressées sur sa tête en forme de bois de cerfs, hurlant, bramant et riant comme le grand gamin d’un mètre quatre-vingt dix qu’il était. Ai-je rêvé derrière mes larmes? J’ai cru entendre aussi le cri des oies sauvages, comme si elles passaient très haut au-dessus de ma tête, volant à nouveau vers leur demeure lointaine du Nord. Ai-je rêvé là encore? Peut-être… Et c’est sans importance. Le plus important, c’est de tenir la promesse que j’ai faite aux oies farouches. La promesse que chaque arbre de la forêt et que chaque violette porte dans son coeur. Que chaque renard honore, et chaque lièvre, et chaque aubépine qui ouvre ses feuilles tendrement. La promesse que mon oncle a tenue jusqu’à son dernier souffle. Célébrer la vie.

 

 

Des nouvelles des stages photo

 

Dans deux jours, nous repartons enfin pour notre bien-aimée terre d’Ecosse, et mon coeur fait un nouveau bond à cette idée! Nous allons monter loin, très loin vers le Nord, sur la mystérieuse et sublime île de Harris & Lewis, où notre groupe de stagiaires nous retrouvera par la suite. Nous aurons le plaisir de partager avec eux les incroyables ambiances de celle que j’appelle l’île des déesses, car les montagnes y ressemblent à des femmes endormies, et chaque pierre chante une chanson sacrée. La mer y est d’un bleu que je n’ai jamais vu ailleurs, le sable blanc comme la neige, et la lande austère murmure des histoires très anciennes que nous raconterons le soir, Matt et moi, à la lueur de quelques bougies…

Séjours photo Ecosse et autres destinations

 

A notre retour d’Ecosse, en mai, nous retrouverons la magie du Vercors, et notre stage consacré à la flore printanière de nos montagnes: les belles sauvages aux mille couleurs éclatantes et les délicates orchidées remplies de secrets seront nos guides le temps d’un week-end sur notre chemin vers l’émerveillement. En écrivant ces mots, je crois déjà sentir le parfum de l’herbe froissée quand on se couche dans les prairies fleuries, tout près du chant du coucou, avec les lourdes montagnes tout autour qui semblent garder la beauté du monde.

stage photo flore de montagne et orchidées

 

Puis, dans le début luxuriant de l’été, nous avons nos deux séjours plus longs: La Forêt Enchantée ( en juin) et Rêves Nomades (en juillet). Nous adorons ces week-ends prolongés car nous avons vraiment le temps et l’espace de partager, en plus de la photographie, des pratiques variées de connexion à la nature. Et, tout ce que j’évoque dans nos Newsletter, ce lien fécond au monde, cette célébration intense de la vie et du vivant, nous pourrons Matt et moi les vivre avec vous, en créant pour vous des espaces pour vous offrir la vie pleine et vous relier à la beauté du sauvage, en vous transmettant nos pratiques personnelles de connexion, nos connaissances intimes des lieux, de la faune et de la flore, mais aussi en vous offrant des poèmes et des contes qui ouvriront grand les portes de votre âme. 

 

Stage Rêves Nomades
Stage/retraite photo La Forêt enchantée

 

Bref, tous nos stages de la belle saison à venir seront une célébration cette année, une grande fête de la vie précieuse, un festin de beauté et d’amour, car oui, nous  avons tous besoin de beauté et d’amour par les temps qui courent, dans ce monde qui ne cesse de trébucher. Nous en avons besoin, car, plus que jamais, notre terre attend que nous prenions soin d’elle. Et quand on est heureux, on prend beaucoup mieux soin de la terre. 

Voir tous nos stages

Marécages

 

Chaque matin je traverse

La forêt qui

dans ses plis d’ombre

couve des lueurs de mousse verte.

Chaque matin, l’odeur vivante des champignons. Les longs pins se cambrent

Parmi les chênes verts comme

des danseuses au-dessus d’un orchestre.

Chaque matin le même sentier

plein de détours puis

les trois troncs tombés

sur le chemin qui rejoint

la Vieille Mère du Marais.

 

Elle attend immobile et calme entre

La forêt bruissante, les hanches blondes des dunes,

Et la rumeur de l’océan.

Dans ce creux du monde elle attend

depuis mille matins.

Et chaque matin je viens m’asseoir ici,

étourdie de silence. Je la laisse faire

ce qu’elle sait faire.

Je laisse le marais salé,

de ses doigts gris de vieille femme,

raccommoder  mon cœur,

petit point après petit point.

Elle coud lentement tandis que le soleil

se lève sur ses cheveux d’argent.

Elle tisse la chanson des oiseaux des bois

à celle des oiseaux des mers. Je ne connais pas

de plus beau canevas que celui-là :

la grive musicienne mêlée au goéland,

le merle doux aux oies sauvages,

le cliquetis minuscule de la vase avec

le bleu de la mer au loin.

Je ne bouge pas, j’écoute

la Vieille Mère du Marais

repriser méticuleusement

mon cœur

petit point après petit point. Et parfois

pour la distraire un peu je chante

tout bas, ou bien je lui dis un poème,

une prière émerveillée, et nous tissons ensemble

le nouveau matin.

Nous tissons tandis que

les marées montent et descendent,

très doucement, sur les mains sévères et ridées

du marais salé.

 

Ce matin j’ai pris avec moi

un recueil de Mary Oliver

qui raconte un millier de matins, comme celui-ci,

précieux et uniques. J’ai lu un des poèmes

à la Vieille Mère, je crois

que cela lui a plu.

Elle a levé bien haut dans le soleil

mon cœur étrangement tissé

de fils colorés.

J’y ai retrouvé

tous les miracles cueillis là :

le rouge rouillé des salicornes et le parfum des immortelles,

le sable doux sous mon pas lent,

le vent salé, la brume, les empreintes des bêtes, le lever de la lune.

Et les deux petits pins,

fragiles et braves,

qui gardent le sanctuaire.

La vieille a dit, qu’en penses-tu ?

Je ne crois pas que ça ira, ai-je menti,

il me faudra encore au moins mille matins

comme celui-ci. Elle a souri.

Puis elle a pris

un fil d’araignée couvert de rosée,

et s’est remise à coudre.

Je la laisse faire

ce qu’elle sait faire.

Les oiseaux chantent.

 

Pendant ce temps, loin d’ici, mais est-ce si loin vraiment ?

monte une marée sombre.

A des milliers de kilomètres de ce matin tranquille et tendre

un fou jette des milliers de bombes

sur des milliers d’innocents.

Combien de matins

faudra-t-il pour guérir ceux-là?

Combien de mains silencieuses et patientes

pour raccommoder le monde

petit point après petit point ?

 

Newsletter Janvier 2022

Guérir de la brûlure 

Il y a mille et une manières de guérir, de même qu’il y a mille et une façons d’être malade. La guérison que nous avons envie de partager avec vous aujourd’hui, est celle d’une brûlure, non pas une brûlure soudaine que l’on va pouvoir traiter une bonne fois pour toutes, avant de reprendre le cours normal de notre vie, mais une brûlure répétée, qui revient sans cesse et à laquelle on ne peut échapper: Sandrine l’appelle dans ses textes la brûlure du monde. En écrivant ces mots, j’entends déjà les récriminations de ceux qui ne se sentent pas concernés, « non merci, pour moi ça va, ça ne me brûle pas, je suis blindé, vous devriez en faire autant ». Nous en connaissons tous de ces personnes qui avancent dans le monde sous leur scaphandre anti-feu et gardent le sourire au milieu de l’incendie qui ravage la terre. Elles représentent encore une bonne majorité de la population. Notre société nous offre des scaphandres très évolués, invisibles et efficaces, parfois coûteux, mais toujours très faciles à se procurer: allumer la télévision, aller faire les boutiques, s’offrir des vacances au soleil, consommer, se tuer au travail, se dire que tout va bien, consommer un peu plus, se dire que tout ne va pas bien mais qu’on ne peut rien y faire, consommer encore… Nous sommes très doués pour tourner notre regard ailleurs, alors même qu’on est en train de nous appliquer une brûlure au fer rouge. On ne la sent pas toujours sous notre scaphandre hyper sophistiqué, mais elle est bien là, qu’on se sente concerné ou pas, qu’on habite la campagne ou la ville, qu’on soit jeune ou vieux, riche ou pauvre. On est tous des habitants de la terre et, où qu’on marche, on marche droit vers l’incendie. 

 

 

Depuis des années, nous essayons, ici sur notre petit bout de Vercors, d’éteindre le feu, de faire notre minuscule part de colibri. Nos choix de vie peuvent être de formidables baumes de guérison, qui nous permettent de ne pas trop nous brûler les ailes. Aller vers une vie simple, en essayant d’éviter les courants fourbes de la société de consommation, prendre soin de la terre, parler pour elle. 

On ne parle bien que de ce qu’on connaît. Depuis 14 ans que nous sommes là, nous avons arpenté mille fois les mêmes crêtes rugueuses, nous nous sommes coulés dans les mêmes sentes animales, nous avons créé des liens avec les arbres, appris à reconnaître le passage du renard, le terrier du blaireau, la loge du pic, la piste du loup. Nous savons quand la biche est prête à mettre bas, quand les bois du brocard recommencent à pousser. Nous arrivons à reconnaître ce que nous appelons « les ciels de neige », et à prédire que cette dernière va arriver. Nous avons un lien si intime avec ces lieux que nous sentons en profondeur le moindre changement qui les affecte, la plus petite variation de leur humeur. 

C’est infiniment guérisseur, ce lien à la terre, qui nous fait nous sentir à notre place, au milieu du grand cercle de la vie, et qui fait aussi que nous pouvons  laisser la nature nous nourrir. Connaître le lieu où nous vivons, le connaître intimement, c’est ne plus être un étranger sur cette terre, c’est retrouver le lien trop souvent coupé, et qui est tellement nourrissant. Pour nous et pour le monde.

Mais parfois ça ne suffit pas. Parfois l’incendie vient à notre porte, très près du coeur, trop près… Et, avant de vous parler de notre guérison, nous devons vous confier notre brûlure. 

 

 

Cela a commencé avec des arbres coupés, là, juste derrière chez nous. Le sureau dont on allait cueillir les ombelles odorantes n’est plus là, ni le joli noisetier, ni les prunelliers aux épines sombres. Les arbres des chemins sont rasés. Puis ce sont ceux de la forêt: dans les grandes forêts du Vercors, les coupes s’intensifient. C’était prévisible, le gouvernement a décidé une augmentation massive des coupes de bois pour les années à venir, afin de soutenir l’industrie forestière, et de répondre aux besoins croissants de notre société; mais c’est brutal de voir ce qui n’était qu’une décision politique se manifester soudain de manière physique dans notre cadre de vie. Dans les bois qui entourent notre village, les grands arbres auxquels nous avions donné des noms disparaissent les uns après les autres, les alentours des terriers des blaireaux sont saccagés, la population de chevreuils diminue fortement. On continue notre petit travail de colibris, on essaie d’alerter, on arrive à sauver un cercle d’arbres, grâce à notre ami Michel, et le Nemeton dont on vous a déjà parlé dans une Newsletter au printemps dernier est toujours là. On garde espoir. 

 

Mais notre vie a changé, nous entendons désormais les tronçonneuses à longueur de journée, ah, le bonheur d’avoir une maison à l’orée de la forêt! Ce n’est pas vraiment comme ça que nous l’avions imaginé! A côté de ça, on n’échappe pas aux mauvaises nouvelles, et chaque jour amène une nouvelle brûlure faite à la terre, à la paix, aux liens. Les médias se délectent des propos fascistes et misogynes d’Eric Zémour, la forêt amazonienne continue d’être rasée pour que les grosses compagnies puissent augmenter leurs bénéfices, les divergences liées au covid créent en France des marées de haine, et la cop 21 est une mascarade. Dans notre vie personnelle, nous enchaînons les deuils, au sens figuré comme au sens propre, le covid a eu de lourdes conséquences sur notre activité professionnelle, nos finances sont au plus bas, nous n’avons pas pu voir notre famille britannique depuis 2019 et nous n’avons aucun espoir de les retrouver dans les mois à venir. Nous pleurons ceux que nous aimions et qui sont passés cette année de l’autre côté. 

Ça commence à brûler de plus en plus fort, mais on se dit que ça va encore. Qu’il faut se tourner vers la vie. Ne pas laisser trop longtemps couler nos larmes de deuil. Le vent du Nord souffle sa fraîcheur dessus, les dernières couleurs de l’automne sont un festival d’une beauté inouïe. Nous sommes toujours debout.

 

 

Et puis, un dimanche de novembre, nous sommes à terre. A genoux dans une prairie juste derrière chez nous. L’un de nos chats est mort là à la fin de l’été. Attrapé par un chien, broyé et secoué comme une poupée de chiffon. Malgré deux opérations, on n’a pas pu le sauver. Il y a un vieux pommier qui pousse là, et qui n’a pas encore été coupé. Je viens souvent ici, et je demande à l’arbre de dire à notre chat qu’on ne l’oublie pas, les pommiers sont paraît-il très bons pour ça. 

Mais ce dimanche là, j’ai perdu mes mots d’amour. Au milieu de la prairie, il y a le corps d’un brocard que les chasseurs viennent juste de tirer. Un chevreuil que nous suivions depuis plusieurs années, l’un de ces intimes auxquels nous donnons des noms. Celui-ci s’appelait Chevri. Notre Chevri. Assise à côté de son cadavre, je sens qu’une partie de moi s’en va, loin, très loin de la triste prairie. Quand Matt me rejoint, nous laissons la déferlante de rage nous traverser, et poursuivons les chasseurs de notre colère. Si ce n’était pas si tragique, ce serait vraiment drôle ces deux furies qui courent après des chasseurs abasourdis! Puis il ne reste plus que la tristesse. Une tristesse infinie dans la prairie vide. Nous l’appelons maintenant la prairie de la mort. Elle a bu deux fois le sang d’êtres que nous aimions. Elle n’y est pour rien. Le pommier non plus. Mais ce dimanche là j’ai reçu une brûlure de trop. Je perds ma joie et le langage du vieux pommier.

La peine nous éloigne de la vie parfois, nous emmène vers d’autres terres qu’il nous faut traverser. Nous avons traversé. Pendant de longues semaines nous avons laissé la douleur et le désespoir creuser leurs tunnels d’ombre en nous. Je n’ai pas peur de la douleur. J’ai je crois au fond de moi une immense confiance en la vie qui fait que je m’autorise à descendre dans ses gouffres, car je sens qu’elle me montrera une issue. Notre monde moderne est tourné vers la lumière comme un papillon de nuit autour d’un réverbère. Il ne veut pas voir l’ombre, comme il ne veut pas voir l’incendie. Mais l’ombre est une grande enseignante pour peu qu’on accepte de traverser ses voiles. Et l’incendie aussi, si seulement on veut bien regarder en face nos brûlures. La guérison commence ici, quand on accepte de regarder la maladie droit dans les yeux, et de cheminer avec elle.

 

 

Nous avons laissé notre tristesse incuber. Nous avons pris le temps de faire tous les deuils que nous avions à faire. Dans cette obscurité, nous nous sommes entourés d’amour: celui de notre famille qui partageait notre peine, celui de nos amis qui trouvaient les mots justes, et aussi l’immense gentillesse de certains d’entre vous, avec qui, au hasard d’un mail, nous avons partagé notre lourdeur et qui nous ont répondu avec chaleur et bienveillance. Nous nous sommes aussi entourés d’histoires, de vieux contes qui gardent les mémoires d’autres traversées obscures. De livres sur la nature. Plein, plein de livres. Mais nous sommes moins sortis dehors, nous ne supportions plus la forêt ravagée, nous n’arrivions plus à voir ce qui était encore là, nos yeux brûlés par tout ce qui manquait. Et puis nous avions peur de nous prendre une balle perdue. Une peur très légitime et raisonnable quand on voit les pratiques aberrantes des chasseurs. 

Pour guérir, il faut le temps qu’il faut. Il n’y a pas de règle. Mais, peu à peu, les tunnels d’ombre se transforment en chemins de lumière. Dans cette nuit de plusieurs mois, nous avons vu naître de nouvelles perspectives et trouvé le courage d’aller plus loin vers nos rêves. Et, avec toujours beaucoup d’appréhension, nous avons recommencé à marcher et nous immerger en nature.

Il y a une chose qui ne revenait pas pour moi. Ma joie. C’est elle que j’avais senti, physiquement senti, s’en aller au-dessus de la prairie en deuil, ce triste dimanche de novembre. Et depuis la mort de notre Chevri, j’étais comme coupée de ma connexion habituelle, de ce lien tellement évident pour moi et qui est mon cordon ombilical avec la terre, celui qui me nourrit dès que je suis en nature, celui qui fait couler mes mots comme une rivière. Nous portons tous ce cordon en nous, chaque moment heureux, chaque instant passé en nature le renforce. Mon cordon s’était brisé. Ma porte vers l’émerveillement restait fermée à double tour. 

 

 

J’avais une Newsletter à écrire sur la nature guérisseuse, et je ne pouvais pas parler de guérison sans avoir l’impression d’être dans l’imposture. Je ne pouvais pas évoquer ce lien quand je pensais l’avoir perdu. 

La semaine dernière, nous sommes allés marcher dans une forêt non loin de chez nous, la belle et sauvage forêt des Ecouges. Elle est difficile à parcourir cette forêt, avec ses pentes raides, ses ravins, ses torrents tumultueux, ses brèches d’ombre. Elle ne se laisse pas facilement apprivoiser. Mais il y a là un ancien ermitage de Chartreux tombé en ruines. Un ruisseau chantant, une cascade moussue, une source, et de vieux arbres que personne n’a coupés et qui sont morts de leur belle mort, devenant le refuge de centaines d’êtres, oiseaux  insectes, champignons, bactéries…  Dans le brouillard dense de cette journée d’hiver, ces arbres morts ressemblaient à de grandes pierres dressées, et le lieu baignait dans une ambiance solennelle. 

Juste derrière le monastère, pousse un très vieux hêtre que je voulais aller rencontrer depuis longtemps. Il est impossible de le manquer. Il est immense, large et imposant. Il nous est apparu comme un puissant et mystérieux gardien ce matin là, dans le silence blanc de la brume, avec la grande forêt farouche tout autour.

 

 

Je me suis approchée très doucement, j’en ai fait le tour, tout était tranquille, il n’y avait personne à part nous. Je me suis blottie à son tronc. J’ai posé ma joue contre son écorce. Et j’ai pleuré. Longuement. A chaque larme, c’était comme si la connexion revenait un peu plus, comme si les fils déchirés se ressoudaient. Comme si, à travers les doux lambeaux de voiles pâles accrochés aux branches, ma joie me revenait. L’arbre est encore avec moi depuis, dans chaque pas que je fais. Il chante avec les touches du clavier alors même que j’écris pour vous ces mots. Il est ma balise d’émerveillement. Il me montre les couleurs flamboyantes du coucher de soleil, la douceur de la terre sous mon pied quand la neige a fondu, les minuscules bois du chevreuil qui commencent à repousser sous la couche protectrice du velours, la magie des flocons qui reviennent; il me dit d’être attentive aux parfums des herbes sèches, à la caresse du vent du Sud. Il m’aide à réapprendre. Il ne me dit pas que tout va bien, que la brûlure du monde cessera, ni que je ne serai plus jamais désespérée. Mais simplement que je peux aller, le coeur relié et souriant, en tenant ma tristesse par une main, et ma colère par une autre, sur cette terre aux trois quarts dévastée. 

 

 

Nous n’avons pas, pour être heureux, à jeter aux oubliettes notre rage contre tous les salopards du monde ni à repousser notre peine. Mais nous devons reprendre notre joie, nous ne devons pas la leur laisser, même s’ils font de la terre une ruine. J’ai retrouvé ma joie derrière le tronc du hêtre. Il l’a gardée pour moi pendant ces longues semaines. Où est la vôtre, à vous qui venez de lire ces mots? L’avez-vous égarée vous aussi? Si c’est le cas, ce n’est pas grave, il y a quelqu’un, quelque part, qui la garde pour vous: un rayon de lumière à travers un nuage, le regard doré d’un renard, le chant flûté d’un merle, le vol lumineux d’une abeille, une pâquerette ouverte, l’éclat de rire d’un enfant, le tronc d’un arbre, les notes d’un violon… Qui garde votre joie? Quand le moment sera venu pour vous, allez la reprendre. Et marchez à nouveau. Marchez avec nous. 

La Cailleach souffle sur le Grand Blanc 2021

Un petit retour sur quelques images de l’hiver dernier. La vieille déesse de l’hiver a soufflé sur les hauts plateaux, un souffle givré qui glace la terre. Elle a étalé son châle, recouvrant les alpages et les forêts d’une épaisse couche de neige. D’un coup de baguette, elle a figé les pins à crochet, les transformant en géants de givre. Et c’était le Grand Blanc.

Nos deux stages de l’ hiver 2021 ont bien tenu leurs promesses de blancheur dans un Vercors fermement sous l’emprise des esprits du nord

La trace d’ un renard solitaire nous guide vers un pâle soleil: l’ esquisse une belle courbe sur une immense page blanche – l’ occasion de s’émerveiller, de rêver… et de travailler ses avant plans

Des ambiances magiques d’un Vercors épuré nous attendent au petit matin

Et d’étranges êtres tels des géants de givre occupent le plateau 

 

 

Les forêts se transforment en tableaux abstraits

Voici un retour en images sur les moments partagés lors de nos stages 2021

Je chante

Je suis debout sous le petit noisetier à la lisière du bois.
Ce n’est pas l’espoir. 
La nuit bleue s’enroule dans ses brumes froides,
J’allume une bougie, 
Non,
Ce n’est pas l’espoir. 
Je chante. 

Il s’appelle Chevri, 
Nous lui avons donné ce nom
mignon et enfantin, il lui va bien,  il vient 
Manger les blettes du jardin,
Et goûter les feuilles du vieux frêne,
Il vient gracieusement comme 
Une aurore qui se lève. 
Il joue avec nos chats près de la mare, 
Dans la rosée rêveuse de l’été…
Un museau blond rencontre un museau noir,
Et derrière ma fenêtre,  en souriant 
Je chante. 

Dans la forêt il gratte les feuilles brunes
Au pied des hêtres. La lune
Descend leurs échelles pâles et soyeuses 
Pour se blottir auprès de lui.
Elle l’enveloppe d’une berceuse. C’est pour cela
Que les chevreuils, dans leur couche, n’ont jamais froid.
Ils sont venus avec leurs tronçonneuses, 
Couper et couper, les vieux arbres sont

Tombés dans un

Déchirement de branches.
Dans les grandes balafres suintantes laissées par les engins
Je cherche ses empreintes en forme de cœur. 
Le pivert chante encore. 

Je le trouve aux pluies rousses d’octobre, 
Il lèche l’herbe verte et grasse, puis 
Redresse sa tête soudain, j’écoute avec lui
Cette vie tissée 
De délices mouillés et de dangers.
Depuis mon affût je murmure

son nom

tout bas pour le rassurer. 
Chevri. Je suis là mon ami. 

Nommer c’est allumer un lien,
Un fil d’araignée léger et dansant
D’un cœur à un autre. 
Je sens parfois le sien qui bat
Au galop étoilé de l’automne et aussi
Celui, étrange et lent, des arbres,
Chacun a un nom ici.
Et je sais qu’ils entendent mon cœur à moi
Quand je chante. 

Je l’ai senti se froisser, juste après la sieste 
Ce dimanche, j’ai dit
Que j’allais marcher jusqu’au petit noisetier 
Et attendre 
Que le vent du Nord emporte cette lourdeur soudaine. 
Que tout irait bien. 
Je les ai vus de loin
Au dessus du chemin, trop près de nos maisons…
Une ligne de vestes oranges, comme 
Des drapeaux criards enfoncés dans la terre.
Laids et contents, et certains 
Que j’allais passer bien gentiment,
En baissant la tête et serrant les dents. 

Mais il y a, dans la prairie,  entre eux et moi
Cette forme  doucement courbée,
Une lune grise échouée. 
Il y a mon cœur au galop,  mon cœur terrifié,
Mes pieds qui avancent, qui savent déjà.
Chevri.
J’ai dit son nom en tombant à genoux 

Dans l’herbe. 

J’ai vu le trou
Béant à sa poitrine, et le silence

Rouge du sang tout autour. 
Ils n’existent plus les autres, ils n’ont pas 

De nom,  ils flottent
Derrière le brouillard de ma douleur. 
Nous sommes tous les deux,
Toi et moi
Et la Terre qui nous porte,
Chevri mon ami.
Je trace sur ton front
Une rune de protection 
Et je chante pour toi
En pleurant. 

Ils attendent au-delà des larmes, 
Laids et gênés et certains 
Que je vais partir bien gentiment,
En te laissant là.

Je reste, où pourrais-je aller maintenant dis-moi.
Ils vont venir, 
Chevri mon ami, et je ne pourrai rien faire quand
Ils te ramasseront comme un tas de viande,
Et te marqueront du bracelet 
Qu’ils ont chèrement acheté. 
Ils diront que tu es à eux, en serrant
Fermement la ficelle autour de tes pattes

Délicates, 
Tes pattes d’argent qui semaient des cœurs enchantés 
Dans la fraîche forêt d’été.

Je ne pourrai rien faire mais ils devront l’entendre, 
Mon chant rouge et puissant,
Ma tristesse sauvage,
Mon cri de furie, ma colère,
Car ma voix maintenant est celle de la terre,

à laquelle aucun salaud n’échappe.
Elle poursuit les fantômes jusqu’à leurs 4×4 
Garés si près de nos maisons. 
Dedans ils ont jeté le petit corps,
La lune souillée,  la vie prise sans respect.

La mort donnée sans prière. 
Ils fuient, leurs pauvres fusils entre les jambes. Je hurle, ils se hâtent, ils essaient de répondre, ils disent que ce n’est pas chez moi ici, mais il n’y a plus de place pour leurs mots imbéciles. Il n’y a plus personne pour écouter.  Il n’y a plus personne pour avoir peur. J’ai disparu sous ma douleur, et je crie la chanson de la terre où mes pieds sont plantés.  Je suis chez moi. Ma terre est celle où je pleure. Et elle maudit leur laideur. Ils sont des voleurs, avec leurs droits injustes, leurs bracelets de mort et leurs comptes truqués. Car c’était le dernier, celui-ci, le dernier brocard de ce coin de forêt saccagé, tous les autres ont déjà été tués. Qui vont-ils tirer la prochaine fois, la petite voisine de huit ans avec ses jolies couettes? notre chien? Que vont-ils prendre puisqu’il n’y a plus rien? Avec quelle autre vie vont-ils jouer, là à cent mètres de nos maisons? Car c’est un jeu n’est-ce pas? Un loisir pour des fantômes qui ne savent plus être des humains. Je crie encore et encore, ils s’éloignent. Mes mots dansent dans la fumée de leurs gaz d’échappement.  Adieu Chevri. 

Je marche jusqu’au petit noisetier à la lisière du bois. 
La nuit est venue,  je ne veux pas 

Retourner chez moi. 
Je me tiens debout, avec tout le courage 
Que la Terre a soufflé en moi.
La Terre dévastée. 
Ce n’est pas l’espoir. 
J’allume la petite bougie, 
Elle mêle sa danse dorée au deuil bleu de la nuit.
J’entends venir les premières chauve-souris. 
Ce n’est pas l’espoir.  C’est comme 
La mère qui berce son enfant mourant,
La biche qui lèche le cadavre de son petit. 
Je n’ai plus d’espoir. 
Juste de l’amour. 
Cela suffit peut-être…
La lune gibbeuse passe dans le ciel comme

Une errante en chemise déchirée.
Je chante.
La chanson de Chevri. 

Equinoxe d’automne

Pour vous accompagner dans ce portail, voici un beau poème de Sandrine, qui raconte un de ces moments de connexion avec l’automne, et qui nous rappelle que, lorsque nous nous sommes éloignés du miracle de la vie, il y a toujours de minuscules gardiens autour de nous qui ne demandent qu’à nous prendre la main pour nous montrer à nouveau le chemin.

Y a-t-il un nom pour ces rêves-là,

dans la forêt aux matins fragiles d’automne,

qui barrent le chemin ?

Bruyants et fardés, venus de trop loin, ceux qui volent

la chanson familière des feuilles sèches,

les larmes de soleil sur les dernières campanules.

Elles dodelinent leurs têtes mauves en soupirant

si tu savais tout ce que tu ne vois pas

quand tu les laisses t’embobiner

une fois de plus

à leurs fils soyeux séduisants…

Ces rêves-là

t’emportent ailleurs.

Et la vie n’y est pas.

Je suis là moi, lance dans un velours d’ailes

le mignon troglodyte.

Il m’est passé sous le nez et s’est posé

un instant

à la branche d’argent du vieux frêne ganté de mousse.

C’est comme

un seau d’eau fraîche renversé sur

ma tête soudain.

Le minuscule malin

sautille et s’ébouriffe et papillonne

et m’éclabousse de toute

sa présence légère,

avant de s’évanouir derrière

les voiles bleus du ciel. 

Après lui

le chemin déroule ses cailloux blancs,

les hêtres secouent leurs plumes de cuivre,

les trembles

versent des parfums doux 

comme des frissons,

et je suis là,

cette feuille ronde dans ma main,

cette vraie feuille avec ses veines

blondes creusées dans l’ombre autour, 

et ses dents écorchées

par la saison passée.

Je suis là, il était temps

soufflent les campanules juste avant

de faner

doucement.

Nouvelles du stage Chercheurs du Lumière

Lumières magiques et un portail vers l’autre monde pour notre dernier stage chercheurs, juin 2021

Au moment de notre stage chercheurs de lumières, nous sommes le jour de la lune noir et au seuil de la solstice d’été. Cet autre monde, qui se tient entre crépuscule et aube, est plus sombre que jamais, mais bien sûr, c’est dans la nuit la plus sombre que l’on voit la lumière des étoiles briller. C’est une belle métaphore pour la vie et assurément un moment magique à partager au coeur de la réserve des hauts plateaux. Les millions d’étoiles sont autant de joyaux dans la voûte céleste, et parmi elles s’ouvre un portail juste au dessus du Mont Aiguille. J’ai toujours su qu’il cachait quelque chose de magique, quelque chose d’oublié, et sous la Voie lactée dans l’obscurité de la lune noir, il révèle son secret…

 

Le soleil se lève pour nous offrir un nouveau jour, et un spectacle merveilleux.

 

Le soleil se couche sur les hauts plateaux et le ciel s’embrasse comme une aurore rose

Les ambiances de sous bois révèlent aussi des secrets pour ceux qui prennent le temps et laissent leur regard aller à la rencontre des ambiances poétiques de narcisses et des dernières tulipes sauvages

Un immense merci à tous les participants pour ces moments de partage,  d’émerveillement, de connexion avec la nature et aussi pour votre confiance et votre enthousiasme bien sûr.

Voir toutes les images du weekend

Notre prochain stage Chercheurs de lumière aura lieu les 18 et 19 septembre 

Trouvez toutes les infos ici: Stage photo Chercheurs de Lumière