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Quatre saisons en Vercors

 

Qu’il fait bon vivre ici, sur cette île de calcaire, parmi les mers de brume… Par-delà les blessures du monde et la folie des humains, la nature reste un baume de guérison.

Voici notre dernière sélection d’images sur le Vercors, cette terre qui nous abrite depuis plus de 14 ans maintenant! Nous vous offrons ce voyage merveilleux et enivrant aux quatre saisons des Hauts-Plateaux. Des hivers austères et silencieux, aux étés radieux et exubérants, des printemps bénis par l’ail des ours et les cris des pics noirs, aux automnes d’or fiévreux et de brames mouillés. D’averses rageuses, en pleines lunes douces, de nuits bénies d’étoiles, en fééries de champignons, que l’on regarde vers le ciel ou vers la terre, que l’on se tourne vers le Nord ou le Sud, l’Ouest ou l’Est… chaque pas posé sur ces plateaux est une bénédiction. 

Nous dédions ces images à la terre ancienne et sacrée du Vercors, aux montagnes farouches et aux forêts qui gardent les mémoires du monde, aux animaux sauvages dont nous croisons le chemin avec émerveillement et humilité,  aux humains qui oeuvrent pour la protection de cette nature et parlent pour elle.

 

La sagesse des sauterelles

La première heure, je la passe avec les sauterelles. Elles viennent, curieuses et légères, sur la couverture que j’ai étendue là, à la lisière de la clairière de Malatra. Elles grimpent sur mes mains. J’aime le pas des sauterelles. Ce n’est pas la caresse frissonnante et pressée des fourmis, c’est un peu plus rugueux, un peu plus saccadé, cela prend son temps, avec tout de même un brin d’appréhension. Dis-moi, as-tu déjà senti le baiser d’une sauterelle ? Ce pincement qui fait sursauter, mais qui n’est pas la douleur encore, et je bouge ma main soudain, quand elle colle sa bouche étrange à ma peau. La voici qui s’envole affolée, je me confonds en excuses et je ris. C’est bon de rire, ça faisait longtemps je crois.

Les sauterelles d’ici ne sont pas farouches et pardonnent facilement. Elles reviennent sur le doigt plein de promesses que je leur tends, je les laisse m’explorer. Parfois je m’assoupis, bercée par la chanson du vent dans les feuilles et les derniers brames rauques des cerfs fatigués. Les cerfs… je les ai espérés, tapie dans l’ombre de l’affût, des jours durant, aux petits matins frileux, aux soirs de mélancolie rose. J’ai attendu, humble mendiante de leur passage rayonnant, grisée de leurs parfums âcres, tous mes sens aiguisés comme une douleur. Ils sont venus parfois, quelques secondes offertes, une pièce d’ or jetée à mon épuisement. Et le reste du temps, juste la chute assourdissante de chaque feuille brune que j’entends se détacher de l’arbre et frapper le sol comme une explosion. Et aussi le vent du Nord dans l’herbe fanée des clairières. Je l’aime bien, le vent du Nord. Il n’est pas lunatique comme celui du Sud, il souffle sa fraîcheur raisonnable sur mes brûlures d’espoir.

Avec les sauterelles, il n’y a rien à espérer. C’est reposant. Elles ne cessent pas leur exploration, et je me demande comment c’est ma peau, sous leurs pattes sèches et leurs yeux étranges. J’aime bien les questions qui ne servent à rien vois-tu. Et le temps qui passe. Et le vent qui souffle.

J’ai sorti mon carnet, elles sont toujours là. J’aide celle-ci, toute verte, à grimper sur mon stylo, et nous écrivons ensemble le délicieux vide d’ici. Des ombres dansent sur les troncs des hêtres. J’aime le gris-bleu de leur écorce mangée de lichens. J’aime être là et ne rien faire. Et bâiller. Et sentir cette larme au creux de mon œil, surprise de retrouver la vie. La paresse est mal vue en ces temps affairés, elle ralentit la sacro-sainte croissance. Chacun se doit d’être efficace et vaque, bien sérieusement, à ses occupations. On pianote, on répond aux mails, aux ordres, au téléphone, on avale les rêves qu’on nous vend, et les pilules pour dormir. Je sais bien tout cela, mais je me laisse avoir, encore, parfois. Ne surtout pas passer pour un parasite. Dis-moi, les sauterelles sont-elles des parasites ? Elles flânent depuis plus d’une heure sur ma main, et, en frottant leurs ailes de dentelle, elles font rimer paresse avec

caresse

sagesse

tendresse

et aussi fesses !

Mais c’est juste pour entendre mon rire, encore, encore, rebondir aux troncs bleus des hêtres, encore, encore jusqu’aux princes enroués cachés dans la forêt.

la cascade et le saule

La cascade et le saule

 

J’ai traversé la forêt sèche, aux silences suffoqués. As-tu vu les feuilles brunes ?

Les entends-tu tomber 

Sur le chemin comme du papier froissé ?

Ce serait beau, ces feuilles, si c’était l’automne.

On est à peine au milieu de l’été.

Les gens boivent à la terrasse ombragée du café.

Ainsi font les hommes

Tandis que les arbres lentement meurent.

Et que les sources tarissent. As-tu déjà entendu le dernier souffle d’une source ?

La dernière note, définitive, d’un requiem…

Dans les maisons des riches et les bureaux on monte la clim,

Les centrales nucléaires tournent à plein régime

Et recrachent leurs eaux brûlantes

Aux rivières épuisées où flottent des poissons gris

Dont personne ne se soucie.

Et, partout, les usines font bouillir la planète

Continuant, inlassablement, d’envoyer leur haleine

Bruyante au firmament.

Mes yeux piquent, je suis allée à la cascade.

Elle laisse couler, encore,

Sur son grand ventre de mousse verte

Un sillon blanc d’espoir écumant.

Le saule d’argent qui la garde

Enfonce ses racines souples dans la roche.

Des libellules tatouent des spirales bleues sur le ciel tremblant de la canicule.

Tout est beau, tellement,

Que je me suis mise à pleurer.

J’ai mis mes mains dans l’eau glacée

Fait une prière pour que la pluie arrive

Et pour que mon cœur ne devienne pas sec,

Je n’aime pas ces fissures de colère

Qui grandissent là, les sens-tu toi aussi ?

Une prière au saule, pour qu’il m’apprenne à danser

Avec ce monde brûlant, ce monde aveugle,

Qui mène sa gigue endiablée

Dans les feuilles mortes de l’été

Et s’offre une dernière bière au bord du précipice.

Une prière aux libellules bleues

Pour qu’elles rattrapent ma joie envolée

Ma foi trébuchée.

Dis-moi, toi qui écoute, les aurais-tu

Par hasard

Croisées ?

Voyage avec la lune

C’est ce soir. Elle est pleine la lune, on l’attend. Elle va prendre son temps pour monter les hautes falaises de Roche Rousse, leur muraille rose fond déjà dans la nuit. Dans notre maison, j’ai coupé l’électricité, je leur ai juste dit, c’est ce soir, et nous avons joyeusement allumé les chandelles. En nous rapprochant un peu plus les uns des autres. Comme les hommes d’avant, collés autour du feu, et qui allaient au même souffle que la terre.

Nos voix dansent aux flammes des bougies

L’ombre au-delà, comme une bordure de velours

Et le rêve déjà, s’entrouvre en murmurant, c’est ce soir…

Puis la forêt. Nous marchons sur le sentier, dans ma main il y a le poids familier de la lanterne. Je la porte en retrait, un peu derrière la hanche, oui, marcher devant, et simplement la savoir là. Elle n’éclaire pas vraiment, la lanterne, mais jette des reflets mouvants sur le feuillage au-dessus, qui fait couler sur nous des caresses fauves, et c’est comme un tunnel, magique et vivant, on se laisse avaler avec ravissement. Les troncs des hêtres surgissent de chaque côté, tremblants et pâles, puis s’évanouissent, tandis que vient, du fond des bois, un cri qu’on ne reconnaît pas.

Un soupçon d’inquiétude peut-être… juste ce qu’il faut pour être vraiment là, le cœur et les tripes éveillés, j’aime ça. Et chaque pas, solide et doux, qui cherche la terre, les genoux un peu plus fléchis que d’habitude, le pied attentif, le corps souple et silencieux, animal. Ça crie à nouveau, par-delà la chair humide de la nuit, puis un froissement d’ailes, là, juste au-dessus du frisson dans mon cou. Je sursaute, Matt rit tout bas, il y a des choses qui ne changent pas…

C’est ce soir, on devine la grande clairière, sa lueur de jade mouillée d’ombre, et, bientôt, la chanson des hautes herbes sur les jambes. Le premier épicéa, immense, longue courbure de branches qui invitent cérémonieusement à entrer. La lune est cachée encore, et déjà tout est clair. Des tapis d’euphraise scintillent et déroulent le chemin jusqu’à la falaise qui plonge vers la Bourne en bas. On s’arrête là, à la lisière étrange des mondes. On s’assied et on ne dit rien. Ni parole, ni chanson, ni prière. Ce soir, on veut juste être avec elle. L’attendre doucement, sereins, sans impatience. Etre là, comme les sept épicéas que je compte devant nous, ils se tiennent silencieux, gardiens anciens du sanctuaire. Etre là comme les chouettes immobiles et farouches, comme les pierres de calcaire éparpillées au bord de la clairière. Comme la sauterelle qui grince d’amour aux étoiles et suit humblement son petit fil de vie, sans imaginer que le monde lui appartient. Oui être là avec elle, avec eux, avec toi. Ma tête sur tes cuisses et l’odeur sucrée de la terre, des chamois grattent les feuilles mortes derrière nous, je m’endors un peu je crois, la nuit est blanche comme un matin.

Et soudain, cette poussée énorme de lumière, cette fissure au crâne de la falaise rousse, et la lune est là, ronde et ruisselante, tendrement soulevée par les branches des sept sages. On se lève, et on marche vers elle. Tellement belle.

Le retour est un voyage, on la laisse nous emporter. Dans la forêt d’opale, sa lumière coule entre les arbres, s’étale en cercles d’argent, sur lesquels on pose le pied, délicatement. Elle glisse des anneaux de nacre à nos doigts, souffle sur nos joues, cascade à nos voix.

Sur les troncs des hêtres, elle enroule

En bleu et gris, des aquarelles

Que ma main frôle, miracles éblouis.

Et quand on sort sur la prairie

Là, juste avant

De regagner le port paisible de notre maison

Elle allume au bord du sentier

Des frissons d’écumes argentées, des lumières en bulles, des étoiles givrées

Poussées là dans l’herbe qui n’en revient pas

je me penche pour comprendre, et puis non

Je n’ai pas envie de savoir

Je veux juste rêver encore un peu

Garder encore un peu mes yeux d’enfant

Et voler en enfonçant mes doigts blancs

Sur la crinière douce tellement de la lune

Qui file sur le Plateau endormi.

Stage photo Vercors : chercheurs de Lumières

Superbe lumières sur notre stage photo Chercheurs de Lumières

C’est toujours un bonheur de faire ce stage un peu plus physique, mais tellement magique avec la nuit sur les hauts plateaux du Vercors. Les conditions de météo n’étaient pas simple, mais les lumières ont été d’autant plus variées et nous avons vraiment pu vivre un moment fort avec une nature si présente. Bouquetins, orages, éclaircies, pleine lune, champs de trolles d’Europe et des tulipes sauvages bien tardives. Des moments de photo mais aussi de connexion avec l’essentiel pour un super groupe. Malheureusement il faut attendre l’année prochaine pour refaire le stage….

Moment de furie et lumière éphémère – les dieux se déchaînent sur le Mont Aiguille avant de l’engloutir.

 

Les bouquetins se promènent dans les champs de trolles – mélange de cornes et d’or… moments magiques

 

 

Les stagiaires aussi se promènent dans ces champs dorés sous un ciel bien chargé.

 

Pleine lune sur les hauts plateaux avec quelque brumes pour rendre l’ambiance bien mystérieuse.

Quelques moments de douceur à photographier l’emblématique tulipe australis allongés dans les fleurs et le fenouil des alpes dont le parfum nous transporte lors de nos pauses photos.

Merci encore au groupe pour les moments de partage, de complicité et de confiance.

Prochain stage photo chercheurs de lumières sur les hauts plateaux du Vercors, juin 2020.

Histoire de faon

Un faon de chevreuil et sa maman dans les herbes, une belle histoire qu’on a envie de partager. C’est notre petit cadeau du week-end 🙂

Au milieu de la forêt, il y a une petite clairière isolée, loin des chemins et bordée de longs hêtres droits, de buissons d’aubépines, d’érables champêtres et de prunelliers. J’aime la traverser le matin, quand les marguerites tendent leurs corolles blanches au frais soleil et se dressent doucement sous le vent. Ce matin encore je m’y trempe les pieds, et laisse courir mon regard sur le fouillis joyeux de lumière et de fleurs.

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Et là, caché parmi les hautes herbes, je le trouve, enroulé autour du plumetis de son pelage, avec ses grandes oreilles immobiles, son museau humide et ses longs cils recourbés. Adorable et délicat. Minuscule au milieu de la prairie, tellement minuscule ! Et vulnérable… Soudain la clairière est immense, les herbes trop fines et fragiles, les dangers trop nombreux, le monde des hommes trop proche. Je sais que je ne peux pas rester là, malgré l’envie qui me tient de me pencher sur lui et de le rassurer, de me rassurer… Il faut partir, vite, ne pas écraser la pauvre muraille d’herbe qui le protège, ne pas effrayer sa mère qui n’est pas loin, et qui bientôt viendra le nourrir. Ne pas attirer l’attention sur lui. Je fais trois photos. Dans son oeil grand ouvert, je vois le ciel bleu et pur de ce matin de juin, et toute la promesse de la vie qui l’attend peut-être… Et je passe mon chemin.

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Après lui, la forêt est plus belle encore, vibrante et tendre, mon coeur déborde de gratitude. La journée passe, je le sais là, immobile dans son écrin de verdure, bercé par la chanson des grillons, et je me surprends plusieurs fois à prier l’herbe de bien l’entourer.

En fin de journée, j’y retourne avec Matt pour un affût. Nous nous installons à bonne distance, dans les fourrés denses qui bordent la clairière, et nous attendons silencieusement. Est-il toujours là ? Sa mère viendra-t-elle ? Nous la devinons à deux reprises sous les hêtres, de l’autre côté de la prairie, mais elle ne sort pas de l’ombre. Les heures passent, le soleil descend, la cloche de l’église au loin sonne 8 heures, et je commence à me dire qu’elle attendra la nuit pour sortir voir son petit. Mais non, la voici enfin, qui avance tranquillement en arrachant des touffes d’herbe longue. Elle s’arrête parfois et tend l’oreille, puis reprend sa lente errance au milieu des graminées. Vision onirique de cette chevrette à travers les feuilles qui nous cachent et qui viennent l’auréoler de lumière.

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Le faon est là je le sais, même si on ne parvient pas à le voir. Peut-être entend-il le pas de sa mère qui crisse doucement autour de son berceau de verdure ? Peut-être a-t-il fermé les yeux, rassuré par les bruits familiers déjà de la nature qui l’entoure. C’est ainsi que je veux l’imaginer ce soir, endormi et serein, alors que sa mère cueille les longues tiges gorgées de nutriments, et que la force de vie passe ainsi d’un être à un autre.

Nous y retournerons peut-être dans quelques jours, avec l’espoir de le voir gambader dans la jolie clairière aux marguerites. Mais pour le moment il est temps de les laisser tranquilles tous les deux. Ne pas prendre le risque de les inquiéter en venant trop souvent. Ne pas marquer les lieux de cette odeur humaine qui provoque la terreur, et qui pour eux est liée au danger et à la mort. Juste les savoir là nous suffit. Si proches et si lointains à la fois. Nous revenons avec le cadeau de ces quelques images, et le bonheur d’avoir partagé ce petit morceau de leur vie. En retrouvant notre maison, avec ses murs de bois blond qui nous protègent du vent et de la pluie, notre maison si douillette et chaleureuse, cocon de lumière dorée dans la nuit, je garde au bord des lèvres ma fervente prière aux herbes de la clairière… Qu’elles poussent, longues et épaisses autour du faon caché, et se penchent sur lui comme des centaines de bonnes fées…

Stage photo flore de montagne et orchidées

Une image prise lors de notre dernier stage photo Flore de montagne et orchidées. Et un petit texte inspiré par les merveilleux moments partagés avec nos stagiaires. Des moments pleins de chaleur et d’authenticité. Merci mille fois d’être venus jusqu’à nous!

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Stage photo Flore 2017 : Le bonheur se cueille à l’ombre des chênes…

Traverser la prairie fleurie diluée de vert et de mauve, piquée de sauges sauvages et de boutons d’or. Sentir le long des jambes le frisson des longues marguerites, qui doucement courbent leurs tiges pour déposer au sol les flocons de leurs pétales. Sous le soleil qui cogne, les couleurs se brouillent en un tableau impressionniste, une peinture vivante, ondulante et sonore, toile chatoyante où glisse, de temps à autre, le vol bourdonnant d’un insecte. Il fait chaud. La prairie chante. Assis au milieu des fleurs, chacun offre son visage à la lumière du printemps…

A l’ombre de mon chêne, l’herbe est grasse et douce. L’air est frais, le soleil tremble derrière les feuilles. Je me suis couchée là, dans le parfum sucré du trèfle rouge et des graminées. Fermer les yeux à demi, en se laissant bercer par la mélodie ronronnante des grillons. Petit à petit, les uns et les autres délaissent leur boîtier, et s’abandonnent aux bras de la prairie. Chacun y trouve son chêne, son petit coin d’ombre bienfaisante. On ne parle plus. On ne cherche plus… Dans la chaleur de cette fin de journée, le temps s’est arrêté.

Il y a eu tant de beaux moments pendant ce week-end, au milieu des fleurs sauvages. La nature a versé à nos pieds des trésors, les tulipes sauvages et leurs corolles d’or délicatement soulignées de rouge, les douces jonquilles au milieu des tapis blancs de renoncules, le bleu velouté des gentianes, les incroyables orchidées, dessinées comme des bijoux, qui se laissent trouver au milieu des herbes comme des pierres précieuses. Les gouttes de rosée, au petit matin tendre. Les marches dans le parfum de la pluie. Les ciels alourdis de nuages, puis lavés de bleu limpide. Les partages et les rires. Les rêves de chacun. Nos innombrables points communs. Et cet émerveillement que nous avons regardé venir dans leurs yeux, grossir comme une marée joyeuse, et qui se déverse enfin ici, dans cet écrin coloré et sauvage bordé de falaises argentées. Ici…

Ils ne savent pas, ceux qui sont venus jusqu’ici, et qui nous remercient avec tant de chaleur au moment du départ, qu’ils nous ont fait un cadeau. Car, par delà la beauté de ces jours enchantés, ce qui est bon, c’est le bonheur des autres, que l’on cueille à l’ombre des chênes…

Histoire de loup

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Dans l’aube brune de ce matin d’hiver, vous vous êtes croisés. Lui venait de laisser ses rêves de la nuit, il avait les yeux encore gonflés de sommeil. Et toi… Tu étais penché sur la neige. Tu as levé la tête et l’as regardé longuement. L’or de ton regard dans le matin hésitant. Le frisson sur sa nuque. C’est bien toi. Tu restes là, à côté de la proie qui gît à tes côtés. Vas-tu prendre la fuite ? Non. Tu recules un peu puis te roules dans la neige comme un chien fou, poudre blanche mêlée d’éclairs fauves, il te regarde, incrédule. Dans le silence, son coeur qui cogne fait un bruit de tonnerre.
Dans l’aube brune de ce matin d’hiver, il a croisé un loup.

Deux heures plus tard, je suis sur le lieu qu’il m’a indiqué par SMS. Je n’ai aucun mal à trouver l’animal que tu as tué, les corbeaux sont déjà sur place. Leurs cris déchirent le vallon gris. J’avance lentement, attentive à chaque pas, cherchant tes traces, prête à recueillir l’histoire que la neige va raconter. Ce n’est pas un conte de fées peuplé de monstres sanguinaires, mais la simple et brute histoire de la vie. Je croise ta piste, très vite. Elle sort de buissons où la neige, toute tassée, est couverte de poils. Est-ce toi qui est resté tapi ici, à guetter dans l’ombre le pas léger du chevreuil ?

Je suis le chemin de ta chasse, ta foulée qui s’allonge, puis ces trois bonds dans la neige. Immenses. Ton ombre fend la nuit, il n’a même pas le temps de t’entendre arriver, tu es sur lui. Eclaboussures de poils et de neige. Seule sur la grande plaine, je me sens toute petite. Vous vous débattez, votre course de quelques mètres saute par-dessus le ruisseau. C’est là qu’il abandonne. Tu cherches sa gorge, tout est très rapide. Deux taches rouges sur le blanc immaculé. Son coeur s’est arrêté, le mien se serre.

Tu l’as traîné ensuite sur une dizaine de mètres, tu cherchais sûrement un coin plus abrité. Tes empreintes se mêlent à un étrange enchevêtrement de poils et de sang. Nous y voici. C’est une chevrette. Le cou rejeté en arrière, toute délicate. Ses pattes fines et longues sont raides, ce sont elles qui la piègent dans l’hiver enneigé. Ses intestins sont répandus tout autour. Elle n’a plus d’oeil, les corbeaux sont déjà venus. La mort n’est jamais belle. Mais elle peut avoir du sens. Ce matin, elle écrit dans la neige le caractère sacré de la vie.
Il n’y a personne pour m’observer, et même toi tu es parti depuis longtemps. Alors je plante mon regard dans son oeil vide, je laisse mes larmes monter, et je lui souhaite un bon voyage, paisible et tranquille. Si voyage il y a… Sa vie coule maintenant dans tes veines. C’est l’histoire que raconte la neige.

J’essaie de laisser de côté mes émotions et examine la carcasse. A part la tête, les pattes et les viscères, tout a été consommé. Depuis combien de jours n’avais-tu rien mangé ? Combien de kilomètres avais-tu parcourus, le ventre vide, affaibli par la faim et le froid ? Cette chevrette, c’était une mort pour une vie… Je comprends mieux tes roulades joyeuses dans la neige. A quelques mètres du cadavre, tu as déposé la panse, intacte. Je reconnais cette façon de faire, ta signature, et je frémis à l’idée que d’autres personnes la découvrent. Tu seras alors traqué sans répit par les chasseurs du coin, accusé de barbarie par les journaux, dressé en symbole du mal par une filière ovine gangrenée de mondialisation et qui cherche ailleurs la cause de ses blessures. Ennemi public numéro un, bouc émissaire de notre société qui ne sait plus reconnaître le sauvage et qui s’est perdue en chemin…

Je décide de quitter la place pour laisser les corbeaux impatients nettoyer la scène et effacer tes traces. Puis je marche dans ta piste de retour. Ta foulée est plus courte, rien ne presse maintenant, tu es repu et tu t’enfonces dans la neige fraîche. Tu vas droit à travers la plaine, jusqu’aux bosquets que tu longes. Ton chemin monte vers les sommets, loin du monde des hommes. Pas une seule fois tu ne t’arrêtes, sauf pour déposer dans la poudreuse une crotte où je reconnais des petits poils blancs. Tu avances sans te retourner, tranquille et sûr. Dans le silence de ton passage, la colline frémit doucement. Je n’entends rien d’autre que le crissement de mes bottes, et mon souffle, de plus en plus court. Te suivre encore un peu, sans attente, sans question. Te suivre malgré la pente raide, pas après pas. Me laisser guider au fil sacré de tes empreintes.

Dans l’aube brune de ce matin d’hiver, elles ont écrit une histoire. Une histoire toute simple, qui ne fait pas peur aux enfants, et que les hommes ont depuis longtemps oubliée. Une histoire qu’il me fallait raconter à mon tour. Pour que d’autres aurores te regardent passer…

 

Image prise un autre jour, dans un autre lieu, pour éviter toute reconnaissance possible 😉

 

Chroniques de la forêt enchantée 3

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Cette nuit
dans la forêt noyée de lune
je marche sur le chemin oublié.
La terre
est douce sous les pieds,
je sens chacune de ses courbes,
chaque branche qui craque,
et la brisure gémissante des feuilles sèches.
Je marche lentement, mes mains
frôlent des rideaux d’ombre,
velours ondulants de la nuit d’été.
L’air est tiède, je ne pense à rien,
mon coeur bat au bout de mes doigts,
et j’avance sans attente,
les yeux ouverts sur le noir immense.
J’avance à pas minuscules et fragiles
au hasard des lueurs qui coulent entre les troncs.
C’est bon et doux cette marche dans la nuit,
dans la ronde berceuse des arbres argentés,
c’est bon et mystérieux.
La lune cligne derrière les feuilles,
la terre tremble du galop de la biche,
tout près,
je ralentis encore, j’écoute.
L’odeur grave et profonde de l’humus
monte en lourdes spirales d’ombre
et s’enroule autour de mon pas.
Les voix d’hommes depuis longtemps se sont tues, j’écoute
mon coeur dans la nuit,
le chant de la forêt.