Archives de catégorie : récits et poèmes

Voyage avec la lune

C’est ce soir. Elle est pleine la lune, on l’attend. Elle va prendre son temps pour monter les hautes falaises de Roche Rousse, leur muraille rose fond déjà dans la nuit. Dans notre maison, j’ai coupé l’électricité, je leur ai juste dit, c’est ce soir, et nous avons joyeusement allumé les chandelles. En nous rapprochant un peu plus les uns des autres. Comme les hommes d’avant, collés autour du feu, et qui allaient au même souffle que la terre.

Nos voix dansent aux flammes des bougies

L’ombre au-delà, comme une bordure de velours

Et le rêve déjà, s’entrouvre en murmurant, c’est ce soir…

Puis la forêt. Nous marchons sur le sentier, dans ma main il y a le poids familier de la lanterne. Je la porte en retrait, un peu derrière la hanche, oui, marcher devant, et simplement la savoir là. Elle n’éclaire pas vraiment, la lanterne, mais jette des reflets mouvants sur le feuillage au-dessus, qui fait couler sur nous des caresses fauves, et c’est comme un tunnel, magique et vivant, on se laisse avaler avec ravissement. Les troncs des hêtres surgissent de chaque côté, tremblants et pâles, puis s’évanouissent, tandis que vient, du fond des bois, un cri qu’on ne reconnaît pas.

Un soupçon d’inquiétude peut-être… juste ce qu’il faut pour être vraiment là, le cœur et les tripes éveillés, j’aime ça. Et chaque pas, solide et doux, qui cherche la terre, les genoux un peu plus fléchis que d’habitude, le pied attentif, le corps souple et silencieux, animal. Ça crie à nouveau, par-delà la chair humide de la nuit, puis un froissement d’ailes, là, juste au-dessus du frisson dans mon cou. Je sursaute, Matt rit tout bas, il y a des choses qui ne changent pas…

C’est ce soir, on devine la grande clairière, sa lueur de jade mouillée d’ombre, et, bientôt, la chanson des hautes herbes sur les jambes. Le premier épicéa, immense, longue courbure de branches qui invitent cérémonieusement à entrer. La lune est cachée encore, et déjà tout est clair. Des tapis d’euphraise scintillent et déroulent le chemin jusqu’à la falaise qui plonge vers la Bourne en bas. On s’arrête là, à la lisière étrange des mondes. On s’assied et on ne dit rien. Ni parole, ni chanson, ni prière. Ce soir, on veut juste être avec elle. L’attendre doucement, sereins, sans impatience. Etre là, comme les sept épicéas que je compte devant nous, ils se tiennent silencieux, gardiens anciens du sanctuaire. Etre là comme les chouettes immobiles et farouches, comme les pierres de calcaire éparpillées au bord de la clairière. Comme la sauterelle qui grince d’amour aux étoiles et suit humblement son petit fil de vie, sans imaginer que le monde lui appartient. Oui être là avec elle, avec eux, avec toi. Ma tête sur tes cuisses et l’odeur sucrée de la terre, des chamois grattent les feuilles mortes derrière nous, je m’endors un peu je crois, la nuit est blanche comme un matin.

Et soudain, cette poussée énorme de lumière, cette fissure au crâne de la falaise rousse, et la lune est là, ronde et ruisselante, tendrement soulevée par les branches des sept sages. On se lève, et on marche vers elle. Tellement belle.

Le retour est un voyage, on la laisse nous emporter. Dans la forêt d’opale, sa lumière coule entre les arbres, s’étale en cercles d’argent, sur lesquels on pose le pied, délicatement. Elle glisse des anneaux de nacre à nos doigts, souffle sur nos joues, cascade à nos voix.

Sur les troncs des hêtres, elle enroule

En bleu et gris, des aquarelles

Que ma main frôle, miracles éblouis.

Et quand on sort sur la prairie

Là, juste avant

De regagner le port paisible de notre maison

Elle allume au bord du sentier

Des frissons d’écumes argentées, des lumières en bulles, des étoiles givrées

Poussées là dans l’herbe qui n’en revient pas

je me penche pour comprendre, et puis non

Je n’ai pas envie de savoir

Je veux juste rêver encore un peu

Garder encore un peu mes yeux d’enfant

Et voler en enfonçant mes doigts blancs

Sur la crinière douce tellement de la lune

Qui file sur le Plateau endormi.

Retour vers les Highlands d’Ecosse, été 2019

Il y a des lieux vers lesquels on revient toujours, et l’Ecosse est pour nous de ces lieux là… Inlassablement, nos pas sont guidés vers ces Highlands et ces îles sauvages, écartées du monde, mystérieuses et pourtant familières. Voici en images ( galerie en fin de page 😉 )et en mots, un aperçu de notre été là-haut, dans les landes humides où le coeur de la terre bat plus fort, et au bord de ces plages infiniment lumineuses qui nous font voir la vie plus simple, plus claire et plus belle. Nos filles sont venues avec nous cet été, et chacune a apporté avec elle une manière de vivre l’Ecosse. Peu de photos, juste la vie au grand air.  Nous marchons beaucoup, sur les sommets aux belles courbes qui appellent le randonneur, sur les baies blanches et solitaires, dans les tourbières balayées de vent. Et nous restons assis…  à écouter le temps qui passe, délicieusement lentement. Sandrine, souvent, sort son carnet et écrit la lumière d’ici, le parfum d’ici, et l’ancienne sagesse couchée dans les montagnes. On se baigne dans des lochs oubliés, on s’endort dans le creux d’un rocher. Un cerf curieux vient nous réveiller… Les jours passent comme un rêve. Et, quand il est l’heure de partir, on se retourne pour regarder les petits bouts de notre coeur, éparpillés sur les Hautes Terres d’Ecosse, comme des miettes de Petit Poucet… 

Je voudrais rester là, longtemps

Et regarder le monde à travers le machair.

Autour de moi grandissent, souples et légères, et tendrement abreuvées de soleil, les plantes d’ici. Je vais pieds nus au milieu d’elles, je connais le nom de chacune, trèfle rose, plantain, campanule, la pâle reine des prés, la carotte sauvage,dansée suavement dans la brise, et celle-ci qu’ils appellent silver weed, l’herbe d’argent aux douces dents de velours gris. La camomille aussi parfois, et des chardons roses bouches d’enfants arrondies, chantent parmi les autres belles. Leurs noms, je les lance au vent comme des incantations. Elles sont toutes mêlées les unes aux autres, sans faire de manière, il y a si peu de place pour vivre, si peu de temps pour les festivités. Leur luxuriance joyeuse dessine un fin ruban de verdure entre la lande austère et l’aridité blanche des dunes. Et la mer au-delà.

Comme c’est bon

De regarder la mer à travers le machair

Bleue, tranquille et pâle, un peu surprise

De tant de douceur et peut-être

Que c’est pour cela qu’elle se laisse rêver

Qu’elle s’offre des turquoises de Caraïbes

Des transparences échouées

Des îles comme des caresses à l’horizon.

C’est un petit miracle le machair, une chevelure tressée de terres fertiles, sous les seins gonflés des montagnes. Les hommes d’ici le disent fragile, ils ont planté des panneaux comme des gardiens. Sans ces quelques mètres de vie serrée face au désert, ils n’ont plus rien. La rage du vent et le ventre qui crie. Alors ils en prennent soin, depuis toujours, et le nourrissent d’algues généreuses. Ils y déposent aussi leurs morts, dans de lumineux cimetières, comme des offrandes sous le ciel gris. Les fleurs sauvages poussent autour. C’est beau, je voudrais rester là

Longtemps

Et regarder les hommes à travers le machair

Des hommes debout et sages

Qui vont lentement sur la terre

Et prêtent attention à chaque pas qu’ils font. La pluie vient,

Car toujours ici vient la pluie.

Elle coule comme une berceuse de mère. Le machair tête doucement, en penchant ses fleurs mouillées. J’y plonge mon nez, je voudrais garder ce parfum, ces couleurs, cette force sereine sous mes pieds, cette confiance et la lumière

Ruisselée au bleu de la mer

Je voudrais rester là longtemps

Regarder arriver l’automne flamboyant,

Ses bracelets d’arc-en-ciels

Jetés sur l’océan et le vent

Emportera le sucre des plantes fanées

Et ce sera beau encore, même quand

L’hiver déposera ses longues nuits comme des voiles

Sur le vert éteint des prairies

Qui viendront renaître aux aurores boréales.

Oui je voudrais tellement rester là

Pour regarder, entre deux tempêtes, la danse du machair d’hiver

Aux cieux brodés d’étoiles, et les nuages gris glissés

Mystérieusement

Comme de nouvelles herbes d’argent.

 

Retrouvez toutes nos photos d’Ecosse dans notre galerie Ecosse:

 

Dans la brume des Hauts-Plateaux

En souvenir d’un merveilleux moment partagé dans la brume…

Dans la brume des Hauts-Plateaux, je te regarde lentement renaître.

Il y a la terre bousculée de pierres blanches, ce calcaire rond qui réveille ton pas, fait chanter ton chemin. Biensûr tu ne sais pas où tu vas mais qu’importe ! Tu t’enfonces avec la légèreté de ceux qui ont tout laissé derrière eux. Des épicéas fantomatiques surgissent de la blancheur voilée, certains radieux comme des sapins de Noël, d’autres frêles et boiteux, et tu reconnais chacun d’eux. Ceux-là qui se serrent en silhouettes tendrement mêlées, ceux-là qui vont seuls, penchés sous le vent, leurs branches flottant comme une longue traîne après leur tronc tordu. Oui, tu les reconnais. Ils te sont mille fois plus familiers que ta vie.

Il y a les pelouses sèches où les blanches renoncules sont comme des étoiles éparpillées, des étoiles tremblantes, fragiles à l’infini, et tu reconnais cela aussi n’est-ce pas, leur petite tige bravement courbée et la fleur grande ouverte. Je te regarde. Il y a une larme égarée sur ta joue, une seule larme, et déjà le vent qui souffle doucement dessus. Le vent des Hauts-Plateaux. Tu retrouves la mélodie très ancienne, la mélodie d’avant. Devant toi, dans le brouillard épais, une petite fille marche en chantonnant, ou bien est-ce la flûte d’un oiseau ? Elle tient par la bride une ânesse qui avance à côté d’elle. Et c’est tellement beau l’âne solide qui va sagement à côté de l’enfant minuscule. Elle se retourne et te sourit. Et biensûr tu la reconnais.

Les heures passent, les heures longues des Hauts-Plateaux, il y a les genévriers aux griffes d’argent, qui attrapent des perles de rosée puis les laissent tomber à tes pieds. Tu marches au milieu d’eux comme une reine, tu ralentis pour mieux respirer leur parfum précieux, et tu sais que tu garderas cela, que ce sera ta lumière pour les autres nuits à venir, le parfum gris bleu des genévriers.

Tu te laisses conduire jusqu’à la grande plaine qui t’offre ses courbes fleuries, un cerf passe sans un bruit. La brume soulève un peu le bas de sa robe de soie. Tu t’arrêtes un instant. Tu regardes cette étrange route qui a été ta vie, les petits bonheurs, les petits renoncements. La légèreté perdue au fil des années, les rêves abandonnés, l’amour émietté. Tout ce silence, comme un couvercle sur ta gorge. Cette route-la, tu ne la reconnais plus. Tu la regardes. Tu ne lui en veux pas car au fond c’est elle qui t’a menée ici, tout près du battement de la terre. Mais tout de même elle n’est pas très jolie, avec ses tristes détours, avec ses ornières creusées d’ombres… Et peut-être que ton coeur se déchire un peu, un bout d’étoffe trop tendue qui s’ouvre. Qui s’ouvre et laisse entrer le vent des Hauts-Plateaux, la blancheur des fleurs, le murmure des vieux épicéas, l’insouciance des chants d’oiseaux. Et toute la lumière de ta vie nouvelle.

Tu respires un bon coup, et je te regarde quand tu tournes la tête vers le chemin à venir, tu es tellement forte même si tu ne le sais plus. Tu ajustes ton bonnet sur ta tête. Il y a ce sourire dans tes yeux. Et au bout de la brume, la petite fille qui t’attend avec son âne tranquille.

Instant précieux

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Ce matin, bien avant les hommes, tu suis le chemin silencieux, frotté de l’odeur des biches. Le frisson de la clairière par-delà les feuilles et, plus tard, la caresse du premier soleil sur l’herbe douce.

Tu as appuyé ton dos contre un frêne moussu. Et tu restes assis là, dans le souffle des arbres, la vague ondulante et tiède qui glisse sur la forêt et vient lécher ton visage. Il y a du vent ce matin, il glisse sur les herbes dans un frôlement de robe longue, les branches soupirent, les hêtres s’effleurent en murmures pailletés. A travers les éclaboussures de lumière, un petit bout de ciel parfois. Tu es assis, tes pensées vont et viennent, légères, dans la brise. Tu as le temps. Tu regardes le soleil se poser sur chaque feuille, délicatement, puis la quitter dans un souffle de papillon. Oui, chaque feuille, et tu voudrais garder chacune, celle-ci toute ronde et douce, celle-là cousue de trous en fragile dentelle. Et la fougère docilement courbée. Tu voudrais les garder toutes, comme si c’était la dernière fois. Le dernier matin… Et c’est bon de te dire cela, que rien ne sera toujours là, que demain peut-être va savoir… comme ce moustique que tu envoies valser si facilement d’un revers de ta main.

Alors tu ne perds rien de cette minute, son parfum de feuilles sèches, l’étrange velouté de son silence soudain, et jusqu’à sa douleur dans ton dos à force de rester ainsi plié sous le toit murmurant de la forêt. Tu prends tout, joyeusement.

Puis il y a ce léger tremblement du sol, étrange impression de le sentir dans ta colonne, tandis que tes muscles se raidissent et que tu te coules un peu plus le long du frêne, aux aguets. Tu n’es plus qu’attente, et tu ne sais plus si ce bruit sourd qui cogne, c’est un pas de bête ou le tambour de ton coeur… Voici deux cerfs qui avancent, tranquilles dans le soleil. Ils sont si près que tu peux entendre les nuées de mouches noires qui les suivent, et les crissements de l’herbe lavée de rosée, qu’ils arrachent et mâchent en remuant leurs oreilles. Ton corps se relâche, tu les regardes passer entre les troncs. Une seconde de plus et ils ont disparu.

Tu prends cela encore, tu cueilles le vide étrange qu’ils ont laissé après eux. Et cela aussi c’est bon. Tout aimer et ne rien retenir… Le matin finit d’éclore. Il ne reste plus que le vent du sud, tiède et doux, couché sur la clairière.

Stage photo flore de montagne et orchidées

Une image prise lors de notre dernier stage photo Flore de montagne et orchidées. Et un petit texte inspiré par les merveilleux moments partagés avec nos stagiaires. Des moments pleins de chaleur et d’authenticité. Merci mille fois d’être venus jusqu’à nous!

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Stage photo Flore 2017 : Le bonheur se cueille à l’ombre des chênes…

Traverser la prairie fleurie diluée de vert et de mauve, piquée de sauges sauvages et de boutons d’or. Sentir le long des jambes le frisson des longues marguerites, qui doucement courbent leurs tiges pour déposer au sol les flocons de leurs pétales. Sous le soleil qui cogne, les couleurs se brouillent en un tableau impressionniste, une peinture vivante, ondulante et sonore, toile chatoyante où glisse, de temps à autre, le vol bourdonnant d’un insecte. Il fait chaud. La prairie chante. Assis au milieu des fleurs, chacun offre son visage à la lumière du printemps…

A l’ombre de mon chêne, l’herbe est grasse et douce. L’air est frais, le soleil tremble derrière les feuilles. Je me suis couchée là, dans le parfum sucré du trèfle rouge et des graminées. Fermer les yeux à demi, en se laissant bercer par la mélodie ronronnante des grillons. Petit à petit, les uns et les autres délaissent leur boîtier, et s’abandonnent aux bras de la prairie. Chacun y trouve son chêne, son petit coin d’ombre bienfaisante. On ne parle plus. On ne cherche plus… Dans la chaleur de cette fin de journée, le temps s’est arrêté.

Il y a eu tant de beaux moments pendant ce week-end, au milieu des fleurs sauvages. La nature a versé à nos pieds des trésors, les tulipes sauvages et leurs corolles d’or délicatement soulignées de rouge, les douces jonquilles au milieu des tapis blancs de renoncules, le bleu velouté des gentianes, les incroyables orchidées, dessinées comme des bijoux, qui se laissent trouver au milieu des herbes comme des pierres précieuses. Les gouttes de rosée, au petit matin tendre. Les marches dans le parfum de la pluie. Les ciels alourdis de nuages, puis lavés de bleu limpide. Les partages et les rires. Les rêves de chacun. Nos innombrables points communs. Et cet émerveillement que nous avons regardé venir dans leurs yeux, grossir comme une marée joyeuse, et qui se déverse enfin ici, dans cet écrin coloré et sauvage bordé de falaises argentées. Ici…

Ils ne savent pas, ceux qui sont venus jusqu’ici, et qui nous remercient avec tant de chaleur au moment du départ, qu’ils nous ont fait un cadeau. Car, par delà la beauté de ces jours enchantés, ce qui est bon, c’est le bonheur des autres, que l’on cueille à l’ombre des chênes…

Voyage photo Islande 2

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Elle patine sur le lac gelé,
Légère, le temps passe si vite,
Pourquoi s’encombrer de craintes ?
Elle glisse sans hésiter
Et laisse couler sur le silence immense
La cascade de son rire.
De temps en temps
Elle perd l’équilibre
Ses bras dansent dans l’air et déjà
Elle retrouve son pas
Souple et confiant
Sous le ciel paisible.
Elle patine, la glace chante
sa mélodie cristalline
piquée de craquements bleus.
Le lac, sous sa lourde croûte figée,
Ondule doucement, le soir vient.
File, file ma jolie patineuse,
N’écoute pas les voix enlisées
Qui veulent prévoir,
Qui pensent savoir,
Et regardent leur vie passer.
Glisse ma fragile, ma souriante,
ma bien-aimée téméraire !
Et si je te crie de faire attention…
Ris-moi au nez !

 

Histoire de loup

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Dans l’aube brune de ce matin d’hiver, vous vous êtes croisés. Lui venait de laisser ses rêves de la nuit, il avait les yeux encore gonflés de sommeil. Et toi… Tu étais penché sur la neige. Tu as levé la tête et l’as regardé longuement. L’or de ton regard dans le matin hésitant. Le frisson sur sa nuque. C’est bien toi. Tu restes là, à côté de la proie qui gît à tes côtés. Vas-tu prendre la fuite ? Non. Tu recules un peu puis te roules dans la neige comme un chien fou, poudre blanche mêlée d’éclairs fauves, il te regarde, incrédule. Dans le silence, son coeur qui cogne fait un bruit de tonnerre.
Dans l’aube brune de ce matin d’hiver, il a croisé un loup.

Deux heures plus tard, je suis sur le lieu qu’il m’a indiqué par SMS. Je n’ai aucun mal à trouver l’animal que tu as tué, les corbeaux sont déjà sur place. Leurs cris déchirent le vallon gris. J’avance lentement, attentive à chaque pas, cherchant tes traces, prête à recueillir l’histoire que la neige va raconter. Ce n’est pas un conte de fées peuplé de monstres sanguinaires, mais la simple et brute histoire de la vie. Je croise ta piste, très vite. Elle sort de buissons où la neige, toute tassée, est couverte de poils. Est-ce toi qui est resté tapi ici, à guetter dans l’ombre le pas léger du chevreuil ?

Je suis le chemin de ta chasse, ta foulée qui s’allonge, puis ces trois bonds dans la neige. Immenses. Ton ombre fend la nuit, il n’a même pas le temps de t’entendre arriver, tu es sur lui. Eclaboussures de poils et de neige. Seule sur la grande plaine, je me sens toute petite. Vous vous débattez, votre course de quelques mètres saute par-dessus le ruisseau. C’est là qu’il abandonne. Tu cherches sa gorge, tout est très rapide. Deux taches rouges sur le blanc immaculé. Son coeur s’est arrêté, le mien se serre.

Tu l’as traîné ensuite sur une dizaine de mètres, tu cherchais sûrement un coin plus abrité. Tes empreintes se mêlent à un étrange enchevêtrement de poils et de sang. Nous y voici. C’est une chevrette. Le cou rejeté en arrière, toute délicate. Ses pattes fines et longues sont raides, ce sont elles qui la piègent dans l’hiver enneigé. Ses intestins sont répandus tout autour. Elle n’a plus d’oeil, les corbeaux sont déjà venus. La mort n’est jamais belle. Mais elle peut avoir du sens. Ce matin, elle écrit dans la neige le caractère sacré de la vie.
Il n’y a personne pour m’observer, et même toi tu es parti depuis longtemps. Alors je plante mon regard dans son oeil vide, je laisse mes larmes monter, et je lui souhaite un bon voyage, paisible et tranquille. Si voyage il y a… Sa vie coule maintenant dans tes veines. C’est l’histoire que raconte la neige.

J’essaie de laisser de côté mes émotions et examine la carcasse. A part la tête, les pattes et les viscères, tout a été consommé. Depuis combien de jours n’avais-tu rien mangé ? Combien de kilomètres avais-tu parcourus, le ventre vide, affaibli par la faim et le froid ? Cette chevrette, c’était une mort pour une vie… Je comprends mieux tes roulades joyeuses dans la neige. A quelques mètres du cadavre, tu as déposé la panse, intacte. Je reconnais cette façon de faire, ta signature, et je frémis à l’idée que d’autres personnes la découvrent. Tu seras alors traqué sans répit par les chasseurs du coin, accusé de barbarie par les journaux, dressé en symbole du mal par une filière ovine gangrenée de mondialisation et qui cherche ailleurs la cause de ses blessures. Ennemi public numéro un, bouc émissaire de notre société qui ne sait plus reconnaître le sauvage et qui s’est perdue en chemin…

Je décide de quitter la place pour laisser les corbeaux impatients nettoyer la scène et effacer tes traces. Puis je marche dans ta piste de retour. Ta foulée est plus courte, rien ne presse maintenant, tu es repu et tu t’enfonces dans la neige fraîche. Tu vas droit à travers la plaine, jusqu’aux bosquets que tu longes. Ton chemin monte vers les sommets, loin du monde des hommes. Pas une seule fois tu ne t’arrêtes, sauf pour déposer dans la poudreuse une crotte où je reconnais des petits poils blancs. Tu avances sans te retourner, tranquille et sûr. Dans le silence de ton passage, la colline frémit doucement. Je n’entends rien d’autre que le crissement de mes bottes, et mon souffle, de plus en plus court. Te suivre encore un peu, sans attente, sans question. Te suivre malgré la pente raide, pas après pas. Me laisser guider au fil sacré de tes empreintes.

Dans l’aube brune de ce matin d’hiver, elles ont écrit une histoire. Une histoire toute simple, qui ne fait pas peur aux enfants, et que les hommes ont depuis longtemps oubliée. Une histoire qu’il me fallait raconter à mon tour. Pour que d’autres aurores te regardent passer…

 

Image prise un autre jour, dans un autre lieu, pour éviter toute reconnaissance possible 😉

 

Chroniques de la forêt enchantée 3

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Cette nuit
dans la forêt noyée de lune
je marche sur le chemin oublié.
La terre
est douce sous les pieds,
je sens chacune de ses courbes,
chaque branche qui craque,
et la brisure gémissante des feuilles sèches.
Je marche lentement, mes mains
frôlent des rideaux d’ombre,
velours ondulants de la nuit d’été.
L’air est tiède, je ne pense à rien,
mon coeur bat au bout de mes doigts,
et j’avance sans attente,
les yeux ouverts sur le noir immense.
J’avance à pas minuscules et fragiles
au hasard des lueurs qui coulent entre les troncs.
C’est bon et doux cette marche dans la nuit,
dans la ronde berceuse des arbres argentés,
c’est bon et mystérieux.
La lune cligne derrière les feuilles,
la terre tremble du galop de la biche,
tout près,
je ralentis encore, j’écoute.
L’odeur grave et profonde de l’humus
monte en lourdes spirales d’ombre
et s’enroule autour de mon pas.
Les voix d’hommes depuis longtemps se sont tues, j’écoute
mon coeur dans la nuit,
le chant de la forêt.

Chroniques de la forêt enchantée 2

La suite de ces chroniques, récits de nos jours alanguis, loin de la civilisation, au coeur d’une forêt d’altitude du Vercors…

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S’éveiller au son des gouttes qui tombent sur le toit de la tente, la houle du vent va et vient, loin au-dessus. Berceuse du petit matin. Tirer doucement la fermeture de la moustiquaire pour ouvrir, comme on découvre un cadeau. Toujours couchée dans le sac de couchage, je sens d’abord la fraicheur de l’air, caresse sur les bras nus. Puis la lumière douce dans les yeux mi-clos, et la vision des troncs des hêtres léchés de brume. La mélodie marbrée de leur écorce pâle, les feuilles qui frémissent, comme c’est beau! A la lisière du sommeil, le corps chaud de mon amoureux blotti derrière moi, je laisse entrer la magie de ce nouveau jour. Réveil enlacé au parfum de pluie.

Plus tard… Le soleil a percé la brume et il fait danser des feuilles d’ombre sur les troncs, des feuilles dorées sur la toile du tarp, des feuilles soupirantes sur la peau à l’heure de la sieste. Le temps glisse. Nous nous aimons dans le souffle des arbres.

Puis, à la fin du jour, nous montons sur l’alpage. Nous gorger de lumière et d’espace. Les nuages ivres courent sur la lande, le soleil met de l’or dans les hautes herbes et dans les yeux radieux de mon homme, le monde est simple. Clarté infinie des plateaux ouverts. Nous croisons le regard délicieux d’un renardeau curieux avant de redescendre vers notre camp caché, dans l’obscurité de la forêt.
Là, c’est comme entrer dans un autre monde. En passant la lisière, je sens ma poitrine se serrer. Je regrette la lumière des sommets… Nous marchons en silence sous le murmure des arbres. C’est presque la nuit ici, une nuit étrange, inquiétante. Je ne reconnais plus le refuge tendre qui nous abritait tout à l’heure. Que sommes-nous venus faire là, dans ce lieu humide, froid, peuplé d’ombres mouvantes?… Un regard à Matt, comme un appel, mais son sourire décourageant d’homme des bois laisse ma question en suspens. Je le laisse préparer le repas du soir et me réfugie dans mon carnet, dans la lumière des mots…

Quand nous sommes arrivés sur ce plateau du Vercors, il y a bientôt dix ans, c’est toujours les sommets, les crêtes, la clarté des alpages que nous recherchions. C’est là que nous plantions la tente, sous la voûte immense des étoiles, et, inlassablement nous nous saoulions d’espace. La forêt, elle n’était là que pour être traversée, elle apportait son ombre fraîche entre deux chemins écrasés de soleil, elle était le répit à la violence des vents d’hiver, l’entracte poétique au milieu des grandioses jeux de lumière des plateaux. Jamais le but de nos sorties. Qui peut être assez fou pour décider de s’installer au coeur d’une sombre hêtraie? La forêt n’est-elle pas le refuge des maudits, des sorcières, des exclus de toutes sortes et des ogres endormis? Monde obscur peuplé de fantômes… C’est là que les voyageurs se perdent et que les petits enfants se font abandonner. Dans l’imaginaire des hommes elle reste l’inquiétant royaume des bêtes et des anciens dieux.
Alors oui, on préfère la traverser en sifflotant, par une belle journée d’été, et on évite de s’y attarder les jours de brouillard et les nuits de pleine lune… Pourtant…
Pourtant je sens confusément, depuis de longs mois, comme un appel vers les profondeurs secrètes de la forêt. Un besoin irrésistible de m’y attarder. De m’y enfoncer. Comme s’il y avait quelque chose à trouver ici, dans l’ombre ondulante des arbres. Par-delà les vieilles peurs et les récits tremblants de l’enfance. L’intuition que c’est ici, dans ce monde enchevêtré de bois vivant et mort, de racines tortueuses et de feuilles fragiles, de troncs caressés par les siècles, de grouillements d’insectes et de chants insouciants d’oiseaux, dans cet ultime refuge de la faune sauvage éternellement évité par les hommes, qu’il faut venir se poser. S’interroger. Descendre dans les profondeurs silencieuses de la forêt vers le secret du monde.

Je descends. Je laisse glisser les émotions des contes oubliés, les anciennes peurs diluées dans mes gènes. Je descends tout au fond. Silencieuse intériorité, berceau de l’âme sagement gardé par les vieux hêtres. Laisser aller la crainte et marcher dans la forêt vibrante. Les dernières lueurs du jour frémissent à travers les feuilles. Sous mes pieds la terre vit. Avancer en confiance et abandonner le reste. Je descends. Tout au fond d’elle. Au fond de moi. Loin. Il fait nuit, les branches craquent et l’imagination s’envole, chaque pas fait surgir un nouveau fantôme. Le regarder avec douceur et curiosité, comme ces minuscules bestioles qui vivent sous les feuilles mortes. Et le laisser s’évanouir. Je descends, les sens en éveil, le coeur ouvert. Dans la nuit de la forêt. Le berceau de nos âmes.

Chroniques de la forêt enchantée 1

Récit photo d’un voyage immobile et sensoriel au coeur d’une forêt du Vercors…

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JOUR 1. Le bout du monde est ici.

Sur les hautes herbes courbées, l’ombre des nuages danse. La dernière clairière et ses éclats dorés. Nous la longeons en silence, lentement. Au rythme des escargots que la pluie de cette nuit a éparpillés sur le petit sentier. Celui-ci s’estompe peu à peu, devient coulée d’animal. Jusqu’à disparaître. Plus de chemin…

Puis c’est la forêt, ancienne, mystérieuse, ondulante sous le vent, la forêt familière et toujours étrange. Nous nous arrêtons. L’écorce mouillée des hêtres, le cuivre pourrissant des feuilles de l’année passée, le parfum du bois mort. C’est ici. Une forêt d’altitude au milieu du désert du plateau. Loin des derniers villages, loin des hommes. Au bout du monde… A quoi bon parcourir la moitié de la terre, ce que nous cherchons est là, à quelques kilomètres à vol d’oiseau de notre maison. Quelques heures de marche. C’est ici.

Il suffit de planter la tente sous les arbres, de sortir le réchaud. Faire bouillir l’eau pour le thé. Et laisser le temps glisser sur la canopée frémissante. Le miracle finit par se produire, toujours. Ne rien faire, surtout ne rien faire. Regarder les heures s’étirer, infiniment longues sous les vieux hêtres. Voilà ce que nous sommes venus faire ici. Rien d’autre. Que nous faut-il de plus?

Le parfum du thé aux épices se mêle à celui des feuilles tombées. Deux biches passent en lisière, l’éclat roux de leur pelage à travers les troncs. Nous nous sourions dans la limpidité de cet instant précieux. Nous y sommes. Le bout du monde est ici.