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Samhain

Samhain: le portail de l’ombre 

La fin de l’automne est une porte d’entrée dans l’hiver, les anciens celtes l’appelaient Samhain: c’était une grande fête sacrée, qui avait lieu autour du 31 octobre: les hommes se préparaient, comme le fait depuis toujours la nature, à la grande traversée obscure et au temps du repos. Cette sagesse des cycles, nous nous en sommes bien souvent éloignés, et pourtant elle est riche d’enseignements, d’équilibre, d’harmonie et de guérison. Les arbres laissent mourir leurs feuilles à l’automne, les tempêtes arrachent les vieilles branches, la terre s’endort et ralentit, et nous sommes invités à entrer dans cette danse de l’ombre, à ralentir nous aussi, à revenir à l’intérieur, au silence. Et à laisser mourir ce qui nous pèse, ce qui ne nous est plus utile. Faire le vide, pour plus tard laisser de la place au nouveau: c’est ainsi que fonctionne la vie: la mort fait partie de son cycle éternel, elle est honorée et célébrée car elle est toujours suivie d’une renaissance. Cette période est le moment de réfléchir à ce qui dans nos vies doit mourir: parfois c’est un emploi qui ne nous convient plus, une relation qui nous fait souffrir, une douleur trop longtemps portée. Parfois c’est aussi le moment de faire le deuil de ce que nous avons perdu pour avancer de nouveau. Ou d’une période de notre vie qui s’achève. 

En Ecosse, il y a des tas d’histoires sur une très vieille déesse, qui est la gardienne de Samhain et de cette période hivernale. On l’appelle la Cailleach. Nous lui avons consacré une grande et belle exposition en 2019, qui recommencera à tourner en France dès que cela sera à nouveau possible.

Qui est-elle exactement, cette Cailleach au nom barbare, venue du fond des âges, et qui se tient à la porte de Samhain?

Elle est la voilée, la sombre, la mystérieuse. Elle est vieille, aussi vieille que la terre. Elle en est la gardienne farouche et solitaire. On la dit très laide et effrayante: Sa peau bleue nuit est sillonnée de rides, son oeil unique perce tous les secrets, ses dents gâtées sont tachées de lignes rouges, ses cheveux blancs s’enroulent autour des branches et les couvrent de glace. Chaque année elle renaît au moment où le monde se prépare à mourir, car elle préside au royaume de l’ombre. Elle inquiète et fascine les hommes. Mais ceux qui savent, ceux qui voient par-delà les rideaux de pluie, connaissent la promesse de sa lumière. La Cailleach réveille notre sagesse et notre courage,  celui qui accepte de la regarder en face, il pourra découvrir la vérité sous les voiles. Elle est la Cailleach Bheur, l’une des plus anciennes déesses celtes, elle est déesse mère, celle qui a créé les innombrables montagnes d’Ecosse, et que le rêveur peut encore apercevoir, les soirs d’automne, bondir de sommet en sommet. C’est elle encore qui souffle les tempêtes, protège les animaux sauvages dans les forêts, étale ses voiles blancs sur les pics des montagnes, et fait fleurir le givre sur les herbes fanées. 

 Quand nous marchons à la saison dorée sur les landes écossaises, au moment de la fête de Samhain, toujours elle nous accompagne : elle hurle sa renaissance avec le vent, danse dans les pluies de lumière, et chaque loch, quand il reflète le ciel tourmenté, se souvient de son oeil unique. Lorsque le cerf brame son cri rauque, c’est elle qui rit son long rire de nuit. 

Ceux qui sont déjà venus en Ecosse avec nous connaissent la Cailleach, Sandrine ne manque jamais d’en parler, de raconter une des innombrables légendes qui l’évoquent, ou de lire un poème qu’elle a écrit sur la vieille, très vieille déesse, qui tient la main de ceux qui traversent l’ombre. Vous pourrez retrouver ci-dessous l’un de ces textes écrits en Ecosse et inspiré par l’esprit de Samhain.

SAMHAIN

Samhain, Oh ma saison de nuit, de mystère, de sauvages silences… 

Octobre s’évanouit dans un râle, et je retrouve la lande âpre et les sentiers boueux. 

J’ai laissé mes fardeaux derrière moi et je marche d’un pas heureux sous le ciel gris, les paysages glissent, les falaises surgissent et disparaissent. Le monde passe. La chanson des cascades. Le frisson sur la peau mouillée. Les rideaux de pluie lentement descendus sur les tourbières. La pluie ici n’est jamais triste et morne. Toujours elle est soufflée d’espérance, ourlée de lumière. Comme la Cailleach qui rit à l’ombre de ses voiles. Elle court et déjà s’évanouit, dans un murmure de robe de soie. 

 

Samhain, Oh ma saison vulnérable et puissante, tes larmes lavent les âmes trébuchées. Les rayons du soleil s’abattent sur les reliefs comme des flèches, découpant les lignes acérées, ouvrant des blessures sombres dans les plis des roches de basalte. Des trouées où l’on a envie de poser doucement la main, comme sur le flanc d’un animal frémissant. Elles sont bonnes mes mains quand elles se posent ainsi, pâles sur la pierre noire, et que déjà elles racontent la guérison. La confiance par-delà les yeux brouillés.

 

Samhain, Oh mon tendre crépuscule, aux mondes fondus nos différences évanouies. Je regarde venir le repos de la Terre, elle palpite sous la lumière, géant couché mais vibrant encore, les yeux limpides de ses lochs ouverts sur les ciels d’argent. Je m’ assois et me laisse endormir avec elle, tranquille sur la lande ruisselante, mon souffle noyé aux vents de pourpre et d’or. Prête pour la longue nuit d’hiver. La traversée obscure qui ne se refuse pas. J’ai un peu peur derrière mon courage… Mais tu vois, Samhain, je suis là.

 

Séjour photo Ecosse 2019

Retrouvez ici notre sélection Ecosse 2019, avec nos meilleures images prises l’automne passée dans les Highlands et sur l’île de Skye. Des tempêtes de lumière, des forêts éblouissantes comme des peintures, des landes frileuses balayées d’averses, et comme toujours quelques rencontres magiques avec les cerfs. Nous avons en écrivant ces mots une tendre pensée pour le formidable groupe qui a partagé ces moments avec nous l’an passé, l’Ecosse est une terre qui crée des liens forts entre les hommes. On pense aussi à ceux qui devaient venir cette année, avant l’annulation du séjour à cause du Covid.On espère que la newsletter d’aujourd’hui leur mettra un peu de baume écossais sur le coeur 😉

Et on vous souhaite une féérique balade dans  ces ambiances qui nous sont chères!

Neige triste

 

Je ne sais pas à quel moment exactement

Il s’est arrêté

De battre

Mon cœur.

Peut-être lorsque j’ai commencé à creuser le trou, j’avais supplié la terre d’être douce, et elle s’est ouverte facilement, comme une bouche aimante lors d’un baiser. Elle s’est ouverte miraculeusement, la terre dure et rocailleuse de chez nous. Et c’était bon de creuser encore et encore, j’aurais pu continuer ainsi toujours. Et ne plus voir le reste.

Le trou était bien trop grand pour le petit corps que j’ai déposé là. Je n’avais pas compris jusqu’à cet instant je crois, comme elle était devenue maigre, notre chatte, comme la maladie l’avait vidée et abîmée. Je l’ai couchée sur le lit d’herbes sauvages et de fleurs que j’avais installé au fond, je me suis accrochée à la lourde pelle, et j’ai sangloté longuement sous la pluie qui commençait à tomber. Peut-être est-ce là…

Ou bien déjà la veille au soir, quand nous avons été la récupérer dans la benne à ordures. Les premières chouettes, irréelles, filaient le crépuscule de leur cri mélodieux, tandis que nous fouillions chaque poubelle. Je ne leur en veux pas, aux pauvres bougres qui l’ont jetée là. La mort de nos jours est tellement couverte de fards, qu’elle peut faire peur quand on la croise, simple et nue, couchée dans la cabane des enfants, à côté de la balançoire.

Nous l’avons trouvée, notre trésor, dans les détritus. Belle encore sous l’odeur qui me soulevait le cœur. Oui, peut-être est-ce là… Elle nous attendait depuis 36 heures. Et nous attendions qu’elle revienne miauler à la fenêtre du salon.

Nous l’avons veillée sous la demie lune qui entrebâillait le châle des nuages, nous avons écouté le vent souffler doucement sur son poil éteint, la pluie laver son corps osseux. J’ai appelé les bénédictions des éléments sur elle, et demandé à la Grande Mère de la recevoir. Je ne sais plus s’il battait encore, mon cœur, sous mes chants et mes prières.

Je ne sais plus mais les étoiles

Parfois

Venaient s’échouer aux rives noires du ciel.

Lorsque tout fut fini, c’est là que la douleur a ouvert sa grande gueule béante et j’ai plongé toute entière dans le puits sans fond des « si seulement » et des « pourquoi ».

Pourquoi est-elle allée mourir là-bas loin de nous ? Pourquoi n’ai-je pas senti que le moment était arrivé ? Si seulement ils étaient venus toquer à notre porte, ceux qui l’ont vue dans la cabane des voisins, agonisante, mais vivante encore. Si seulement je l’avais cherchée ce soir là… Elle serait morte dans nos bras, au creux de la maison de bois blond, j’aurais allumé un feu pour elle, je l’aurais couchée sur sa couverture préférée. Elle aurait senti, sous la terrible solitude de sa maladie incurable, comme nous l’aimions encore. Pourquoi ?

Je repasse en boucle tout ce que je n’ai pas fait, tout ce que je n’ai pas vu. Et je le sens se broyer, là sous mes côtes, mon cœur écrasé de reproches, mon cœur en miettes de regrets. Je voulais une belle mort pour elle, une mort dorée de tendre bougies, une mort chaude bercée de caresses. Parce que la vie, parfois, est une ogresse qui nous arrache tout, je voulais pour elle une mort comme une fête.

Elle n’avait que 4 ans, notre petite chatte, et la maladie était déjà là, tapie sous la lumière de son poil de chaton, quand nous l’avions accueillie chez nous. Ironie du sort, c’est un coronavirus qui a, lentement, impitoyablement, ravagé son corps et mangé sa lumière, comme cet autre qui ouvre le chaos dans notre monde en éteignant nos rêves.

On ne peut pas contrôler la vie, souffle mon amoureux dans mes cheveux mouillés de larmes. La mort non plus tu sais. Je sais. Pas de fête au coin du feu. Juste la solitude de la petite cabane et la benne à ordures.

Alors voilà. Quand il me dit, veux-tu que nous sortions un peu, je réponds oui pourquoi pas, sourire vide et yeux vagues, je vois la chatte en boule sur chaque rebord de fenêtre, dans chaque pli de couverture. Sur les plateaux, là-haut ? Oui oui.

La petite tombe est là dehors, sous ses mandalas de fleurs, puis les paysages somptueux jetés absurdement contre les vitres de la voiture, oui oui, les forêts familières que je ne reconnais plus, la marche coupée, aveugle, sans chansons ni parfums, mes jambes automates, oui oui. Je pourrais monter, encore et encore, infatigable comme la pelle hier matin dans la terre docile. Et puis…

Il a commencé à neiger. De gros flocons cotonneux qui se posent sur les feuilles encore vertes des hêtres et brouillent les capuches pointues des sapins. Qui m’attrapent par surprise au fond de mon chagrin. C’est beau, la mélodie feutrée de la neige, les flocons fondus à mes doigts. C’est beau ces brumes qui gambadent aux crêtes en faisant danser leurs queues pâles.

C’est là je crois

Sous les écharpes blancs murmures

Enroulées aux ronrons des arbres

Que je l’ai senti à nouveau

Tout doucement

Battre

Mon cœur.

 

Comme font les biches…

Je me suis couchée là, dans les feuilles d’automne,

Lovée en boule au milieu du taillis de hêtres,

Je me suis couchée comme font les biches,

Le sol lentement gratté, l’odeur de la terre,

Cette couche vivante où des êtres microscopiques, secrètement,

Recréent le monde,

Au pied du vieux sorbier qui ensanglante le ciel.

Je lui ai demandé de veiller sur moi – ainsi font les biches –

Mais n’ai pas eu le temps d’entendre sa réponse.

Je me suis laissée descendre comme une goutte de pluie

Dans ce creux ourlé d’ombre

Aux lèvres blondes de la clairière. Parfois

J’ai envie de bâtir des murailles de pierre

Alors qu’il suffit

D’un fourré léger et tranquille, où les mouches,

En noires armures, tournent.

J’ai dormi, confiante et vulnérable,

Comme font les biches.

J’ai goûté leur sommeil aux bras bruns de la terre.

Je les ai suivies à la lisière des mondes,

Tissant mes rêves au cri du pic noir,

Au parfum de l’humus, aux soubresauts

Du soleil de dix heures.

J’ai tiré sur moi la couverture des feuilles tintantes,

Des faînes poilues et du vent de septembre.

Je n’ai pas eu froid. Je n’ai pas eu peur, même quand

La terre a tremblé sous le sanglier.

Un lièvre, dans un cercle à côté s’est couché.

J’ai deviné les herbes sifflées aux flancs âcres du renard.

Et cru entendre le loup gris qui vit ici

Me regarder de ses yeux de silence.

Juste quand j’allais me réveiller, le pigeon ramier a murmuré

Sa berceuse rassurante

Prends ton temps je suis là, prends ton temps ça ira.

Alors

J’ai glissé ma main dans le drap doux des feuilles,

Bougé un peu dans ma couche chantante

Comme font les biches,

Et, doucement,

Commencé à lécher

Le sang de mes plaies.

La sagesse des sauterelles

La première heure, je la passe avec les sauterelles. Elles viennent, curieuses et légères, sur la couverture que j’ai étendue là, à la lisière de la clairière de Malatra. Elles grimpent sur mes mains. J’aime le pas des sauterelles. Ce n’est pas la caresse frissonnante et pressée des fourmis, c’est un peu plus rugueux, un peu plus saccadé, cela prend son temps, avec tout de même un brin d’appréhension. Dis-moi, as-tu déjà senti le baiser d’une sauterelle ? Ce pincement qui fait sursauter, mais qui n’est pas la douleur encore, et je bouge ma main soudain, quand elle colle sa bouche étrange à ma peau. La voici qui s’envole affolée, je me confonds en excuses et je ris. C’est bon de rire, ça faisait longtemps je crois.

Les sauterelles d’ici ne sont pas farouches et pardonnent facilement. Elles reviennent sur le doigt plein de promesses que je leur tends, je les laisse m’explorer. Parfois je m’assoupis, bercée par la chanson du vent dans les feuilles et les derniers brames rauques des cerfs fatigués. Les cerfs… je les ai espérés, tapie dans l’ombre de l’affût, des jours durant, aux petits matins frileux, aux soirs de mélancolie rose. J’ai attendu, humble mendiante de leur passage rayonnant, grisée de leurs parfums âcres, tous mes sens aiguisés comme une douleur. Ils sont venus parfois, quelques secondes offertes, une pièce d’ or jetée à mon épuisement. Et le reste du temps, juste la chute assourdissante de chaque feuille brune que j’entends se détacher de l’arbre et frapper le sol comme une explosion. Et aussi le vent du Nord dans l’herbe fanée des clairières. Je l’aime bien, le vent du Nord. Il n’est pas lunatique comme celui du Sud, il souffle sa fraîcheur raisonnable sur mes brûlures d’espoir.

Avec les sauterelles, il n’y a rien à espérer. C’est reposant. Elles ne cessent pas leur exploration, et je me demande comment c’est ma peau, sous leurs pattes sèches et leurs yeux étranges. J’aime bien les questions qui ne servent à rien vois-tu. Et le temps qui passe. Et le vent qui souffle.

J’ai sorti mon carnet, elles sont toujours là. J’aide celle-ci, toute verte, à grimper sur mon stylo, et nous écrivons ensemble le délicieux vide d’ici. Des ombres dansent sur les troncs des hêtres. J’aime le gris-bleu de leur écorce mangée de lichens. J’aime être là et ne rien faire. Et bâiller. Et sentir cette larme au creux de mon œil, surprise de retrouver la vie. La paresse est mal vue en ces temps affairés, elle ralentit la sacro-sainte croissance. Chacun se doit d’être efficace et vaque, bien sérieusement, à ses occupations. On pianote, on répond aux mails, aux ordres, au téléphone, on avale les rêves qu’on nous vend, et les pilules pour dormir. Je sais bien tout cela, mais je me laisse avoir, encore, parfois. Ne surtout pas passer pour un parasite. Dis-moi, les sauterelles sont-elles des parasites ? Elles flânent depuis plus d’une heure sur ma main, et, en frottant leurs ailes de dentelle, elles font rimer paresse avec

caresse

sagesse

tendresse

et aussi fesses !

Mais c’est juste pour entendre mon rire, encore, encore, rebondir aux troncs bleus des hêtres, encore, encore jusqu’aux princes enroués cachés dans la forêt.

la cascade et le saule

La cascade et le saule

 

J’ai traversé la forêt sèche, aux silences suffoqués. As-tu vu les feuilles brunes ?

Les entends-tu tomber 

Sur le chemin comme du papier froissé ?

Ce serait beau, ces feuilles, si c’était l’automne.

On est à peine au milieu de l’été.

Les gens boivent à la terrasse ombragée du café.

Ainsi font les hommes

Tandis que les arbres lentement meurent.

Et que les sources tarissent. As-tu déjà entendu le dernier souffle d’une source ?

La dernière note, définitive, d’un requiem…

Dans les maisons des riches et les bureaux on monte la clim,

Les centrales nucléaires tournent à plein régime

Et recrachent leurs eaux brûlantes

Aux rivières épuisées où flottent des poissons gris

Dont personne ne se soucie.

Et, partout, les usines font bouillir la planète

Continuant, inlassablement, d’envoyer leur haleine

Bruyante au firmament.

Mes yeux piquent, je suis allée à la cascade.

Elle laisse couler, encore,

Sur son grand ventre de mousse verte

Un sillon blanc d’espoir écumant.

Le saule d’argent qui la garde

Enfonce ses racines souples dans la roche.

Des libellules tatouent des spirales bleues sur le ciel tremblant de la canicule.

Tout est beau, tellement,

Que je me suis mise à pleurer.

J’ai mis mes mains dans l’eau glacée

Fait une prière pour que la pluie arrive

Et pour que mon cœur ne devienne pas sec,

Je n’aime pas ces fissures de colère

Qui grandissent là, les sens-tu toi aussi ?

Une prière au saule, pour qu’il m’apprenne à danser

Avec ce monde brûlant, ce monde aveugle,

Qui mène sa gigue endiablée

Dans les feuilles mortes de l’été

Et s’offre une dernière bière au bord du précipice.

Une prière aux libellules bleues

Pour qu’elles rattrapent ma joie envolée

Ma foi trébuchée.

Dis-moi, toi qui écoute, les aurais-tu

Par hasard

Croisées ?

Aulne et Ogham

FEARN, L’AULNE DE L’OGHAM

Les arbres ont une âme qui parfois se montre à ceux qui prennent le temps d’écouter… Cette photo, en pose longue, a été prise dans une forêt d’aulnes en Ecosse, l’automne dernier. Un moment vraiment mystique, la rivière n’est pas loin, on l’entend chanter doucement. Et aussi le vent dans les feuilles. Avec Matt, nous marchons en silence sur le petit sentier au milieu des arbres. Non loin d’ici se trouve un cimetière qui abriterait un très ancien sanctuaire dédié à la déesse Brighid, j’avais très envie de m’y rendre, et le chemin passe par ce bois un peu étrange. Dans une ouverture marécageuse où la rivière vient parfois déborder, on rencontre ce vieil aulne, avec ses deux grosses branches levées vers le ciel comme des bras, et son tronc bossu. La plupart des noms d’arbres en français sont du genre masculin: un hêtre, un chêne, un bouleau, un aulne… Le mot arbre lui-même est masculin. Et pourtant, souvent, dans mes contacts avec les arbres, je sens que certains sont profondément féminins, et, dans l’ogham celte, l’alphabet magique des druides, plusieurs arbres ont des énergies vraiment féminines, comme le bouleau ou le saule. Je me suis souvent interrogée pour l’aulne, qui pousse au bord de l’eau… jusqu’à ce matin en Ecosse. 

Voici une aulne. Elle danse au milieu des herbes jaunies. Voici une déesse arbre, solide et forte, elle garde la rivière et ce côté de la rive où se trouve le vieux sanctuaire. Elle se tient au seuil des mondes. Les aulnes enfoncent leurs racines dans l’eau, ils ont les pieds dans le Sidh, l’autre monde des celtes qui s’étale derrière les voiles. Ils nous montrent le chemin de l’invisible, la porte de l’âme. Dans l’Ogham celte, Fearn, l’Aulne, est la passerelle entre les mondes, il évoque la protection et la guidance des dieux. Les racines d’aulne renforcent et stabilisent les berges des rivières, son bois est utilisé comme pilier pour les ponts, car il est imputrescible. La cité de Venise est toute entière construite sur des fondations en aulne, et, pendant un instant, j’imagine des déesses aulnes portant la ville de leurs bras sombres et mouillés! C’est un arbre qui parle de l’invisible, mais aussi de résistance, et de ténacité. De vie et de mort. Son bois rouge qui semble saigner quand on le coupe, était associé par les anciens à la mort et aux sorcières. Celle-ci qui danse dans la brise pourrait bien en être une, avec ces deux bosses sur le tronc solide, qui lui font comme deux seins, et les deux creux plus haut sont ses yeux d’ombre. Elle me raconte en silence les mystères du monde. Il n’y a qu’à s’asseoir et écouter. Nous restons un long moment avec elle, dans le murmure de la lente rivière, et des voix qui chantent derrière le voile… 

La médecine des aspérules

De retour de la forêt enchantée, nous partageons avec vous l’une de ses précieuses leçons…

Dans la forêt enchantée poussent les aspérules

Je vais pieds nus au milieu d’elles

Blanches délicates au parfum silencieux

Et les calaments des bois, froissés sous mes genoux

Sentent doucement la menthe quand

Je m’assois pour la cueillette.

Les fleurs minuscules des aspérules lèchent le soleil

Qui s’étale en flaques mouvantes sous les vieux hêtres. Je cueille lentement, en murmurant une berceuse, je coupe la tige sous le cercle des sept feuilles pointues qui fait comme une coupe sous la fleur. J’y laisserais bien mon cœur pour quelques saisons. Blotti là, dans l’ombre pailletée de la forêt ancienne. Nourri des rayons blonds et des averses tièdes. Battant au rythme des longues tiges vertes. Et rien d’autre. Que me faut-il de plus ? Depuis plusieurs nuits je dors à la lisière des bois. Je me lave à l’eau de la source. Je mange les légumes que j’ai apportés mélangés aux pâtes et aux herbes sauvages. Mon seul luxe est la bière ouverte tous les soirs devant le soleil qui se couche, et partagée avec mon bien-aimé. Je fais la sieste au soleil des clairières, et je marche parmi les tapis d’aspérules. Dans la forêt enchantée, la vie est simple et précieuse. Chaque fleur cueillie est sacrée.

Sacrée aussi la rosée du matin, la biche que je regarde passer. Les appels du pic noir coulés comme des sanglots aux cimes secrètes des arbres. Sacrée la tique qui grimpe le long de ma jambe. Je la prends doucement et la dépose ailleurs. Je me souviens

Qu’elle était ici avant moi

Et qu’elle garde le temple tout comme

Les blanches fleurs, menues et discrètes, qui frôlent mes chevilles.

Je leur laisse

Une poignée d’herbes séchées venues de mon jardin,

Une offrande

Pour que l’équilibre soit maintenu,

Que celui qui offre soit remercié,

Que celui qui reçoit donne en retour.

Dans la forêt enchantée il y a des lois anciennes et sages, les hommes les ont perdues parfois,

Mais elles restent écrites aux racines des arbres,

Aux infimes filaments de mycellium qui, depuis toujours,

Donnent et reçoivent

Et s’étreignent dans l’obscurité de l’humus.

Je le sens si fort, là, dans l’auréole dressée du soleil de juin,

Ce lien, cet équilibre sacré. Le bouquet de fleurs porté à mes lèvres

Me le murmure encore. Que me faut-il de plus ?

Les blanches aspérules au parfum silencieux

Gardent le mystère de ces lois sacrées.

En séchant elles soupirent une odeur divine et sucrée

Un parfum enchanté.

Quand j’aurai quitté la forêt ancienne

Pour marcher à nouveau sur la fêlure du monde

Elles seront avec moi

Elles raconteront les histoires oubliées

Et je me souviendrai.

la naissance des faons

Le mois de juin arrive, il est temps pour nous de quitter le monde des hommes pour retrouver la forêt enchantée où les faons viennent tout juste de naître. Voici le récit d’un des précieux instants trouvés au fond des bois….

La bonne fée

Dans la forêt enchantée, aux premiers jours de juin, les faons naissent entre les cuisses veloutées des biches. Ils glissent doucement dans l’herbe grasse des clairières, mouillés et surpris. La Terre est leur berceau, la grive musicienne chante au-dessus. Et les mouches déjà ronronnent.

J’attends leur venue, roulée dans l’aube frileuse, ou blottie au tronc d’un vieux hêtre. Immobile, silencieuse. Et patiente. La vie prend son temps pour grandir ici, et la hâte n’a pas sa place. Les heures fondent aux branches dansantes des arbres, la lumière du matin arrive comme un miracle. Dans l’immense forêt sauvage, je sais que quelque part un faon est en train de naître. Léché tendrement par sa mère. Je sais, et cela me suffit. Je le verrai peut-être passer un peu plus tard, rêveur et maladroit, aux flancs de la biche aux aguets. Ou peut-être pas. Qu’importe. Nous partageons pour quelques jours le parfum âpre de la forêt, les ronds blonds que le soleil jette à travers les feuilles et qui tremblent sur la mousse. Nous partageons le vent et la caresse argentée des averses. La douceur blanche des aspérules et le cri du pic noir quand il fait glisser sur les arbres son voile de mélancolie. Nous partageons ce petit morceau de vie fragile et lumineuse.

Tapie dans l’ombre, je pose lentement une main sur la Terre et je murmure tout bas une bénédiction. Que la vie, petit être, te soit douce et facile. Que la forêt te garde en sécurité. Que ton herbe soit verte et nourrissante et que les fusils se détournent de toi et des tiens. Je viens pour cela et pour rien d’autre, ces quelques mots confiés au vent tiède du mois de juin. Ma prière de bienvenue. Et quand une biche passe avec son faon éclaboussé de rosée, je me penche à peine, derrière le frou-frou vert des feuilles, et je souris sans qu’ils me voient. Comme la bonne fée sur le berceau d’une princesse.

Une histoire de mousse en Islande

La mousse d’Islande, elle me parle d’abord de douceur. Ma main se pose sur elle, c’est bon, un accueil tiède et sans condition. Je crois que c’est la première chose que les autres voient en moi, la douceur. Je n’ai jamais appris cela, cette ouverture enveloppante, apaisante, moelleuse, c’est juste qui je suis. Ce n’est pas toujours facile, souvent j’aimerais être autre chose, j’aimerais des remparts solides autour, de hautes tours imprenables, des forêts d’épines, et un cœur moins sensible. Mais quand je me veux dure et ferme, je ne me reconnais plus.

Je marche à pas délicats sur la mousse, je fais attention à mes appuis, légère comme un souffle d’ange, et, malgré toute ma tendresse je la déchire parfois. Il me faut ôter mes chaussures, aller pieds-nus, infiniment lentement sur le tapis ondulant, et alors je peux me laisser recevoir sans la blesser. Mousse vulnérable. Encore, je me retrouve en elle.

Je me suis couchée là, ma joue sur sa caresse verte et je l’écoute me parler de la fragilité. Il suffit de gratter là du bout de l’ongle, à peine, pour t’arracher. Tu es sans racines, tu ne tiens en place que par ta faculté à embrasser le monde, une pierre, un bout de bois. Ici tu enveloppes la roche volcanique dure et noire, et, du champ de lave désolé, de ce chaos d’amertume figé, tu fais un berceau de douceur.

 

Fidèle à ta fragilité, tu restes collée à la terre, tu ne cherches pas à conquérir le ciel, à t’exposer à la violence du vent. Car c’est seulement lorsque tu es dans un environnement propice que tu peux déployer toute ta magie. L’oreille collée contre ton ventre souple, je t’écoute raconter ta puissance, l’immensité de ton grand corps sans racines, étalé sur des kilomètres, gagnant patiemment du terrain sur le néant, ramenant la vie avec toi, dans tes creux humides et abrités, où des milliers de petits êtres peuvent se réfugier et grandir. Te voici immense comme une mer végétale, et tu fais onduler ta robe de lumière veloutée.

Je te vois maintenant sous les voiles où tu m’as accueillie, vulnérable et puissante. D’une force qui n’appartient qu’à toi et ne cherche pas à suivre les chemins des autres.

Partout autour de moi, j’entends parler de croissance et de développement personnel. De rêves à toucher, d’objectifs à atteindre, d’illuminations à chercher. Soyez heureux en dix leçons, cinq semaines pour trouver la sérénité, une santé parfaite en avalant chaque matin cette algue qu’on va chercher au bout du monde, devenez plus fort, plus calme, plus souple, plus drôle, attirez la prospérité vers vous, et neuf cents euros pour voir tous vos voeux se réaliser.

Je regarde la mousse. Elle ne cherche rien. Elle est ici, c’est tout. Tellement elle-même, tellement présente. Elle me repose du reste. Quand le ciel se gonfle de tempêtes, elle s’ouvre à la pluie. Puis se laisse dessécher quand l’eau manque. Elle avale la lumière des jours d’été. Elle attend dans la grande nuit polaire, sans broncher, le retour du soleil. Paisible obstinée. Les ténèbres se couchent sur elle et la terre s’éteint. Elle continue à son rythme, s’arrête et se repose, puis de nouveau suit son chemin étrange sur la roche noire et déchiquetée crachée par le volcan. Elle résiste vaillamment à la furie des vents islandais, ceux-là qui me font courber l’échine et tomber à genoux. Puis se fait souple sous ma main, comme une bouche de nourrisson, et je la sens sucer ma paume avec délectation. Harmonieuse dans ses paradoxes. Douce, éternellement .

Elle n’est rien d’autre qu’elle-même, une mousse patiente et calme, pas un chêne vigoureux aux racines profondes, pas un torrent impétueux et farouche, pas un nuage léger qui file au gré du vent. Juste la mousse qui s’étale sur les pierres sombres. Elle me dit d’écouter ma chanson unique.

Je reste longtemps allongée dans son écume de velours, je respire son parfum de terre et d’algue mêlées. L’océan gronde au loin, et cogne les falaises tourmentées, le vent siffle au-dessus ses langues de serpent. Tout à l’heure, j’irai me frotter à ses assauts, peut-être. Me faire bousculer à nouveau. Et tendre les bras vers le ciel. Mais pas tout de suite. Ici la vie est tranquille. Un berceau enchanté de tendresse. Dans la mousse d’Islande, je suis chez moi.

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