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Newsletter avril 2022: célébrer la vie !

Newsletter Avril 2022

Edito

Le printemps arrive, d’une démarche hésitante certes, mais il arrive. Je ne sais pas comment vous vivez ce retour de la saison de la vie, mais de notre côté nous ressentons un profond désir de danser avec, de saluer les premières fleurs, de sourire aux chants ivres des oiseaux, de fêter la naissance des renardeaux, de nous offrir la beauté et la joie. C’est pourtant, une fois de plus, un printemps étrange, et il peut être difficile de le célébrer alors que le monde semble à l’agonie, que des millions d’ukrainiens, aux portes de l’Europe, sont jetés sur les routes, que les villes bombardées sont jonchées de cadavres, et que la menace d’une guerre atomique plane… 

Voilà ce que j’ai envie de vous répondre: c’est justement lorsque la violence et la mort versent sur le monde leur chant d’ombre que nous devons, plus encore que d’habitude, honorer la vie. Etty Hillesum, auteur juive des Pays-bas, qui a vécu l’horreur du nazisme et est morte à Auschwitz pendant la seconde guerre mondiale, a laissé au monde un journal intime qui est une célébration de la vie au coeur même de l’insoutenable. Ses écrits inspirants m’ont souvent portée et remise sur le chemin de la joie dans les périodes difficiles. Elle écrit dans ses carnets: « J’ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration. Tout m’est connu, aucune information nouvelle ne m’angoisse plus. D’une façon ou d’une autre, je sais déjà tout. Et pourtant je trouve cette vie belle et riche de sens. A chaque instant. » 

C’est cela que nous voulons, une nouvelle fois, partager avec vous ici: la « vie belle et riche de sens ». La seule que nous avons et qui mérite d’être fêtée comme il se doit.

Au programme de cette Newsletter:

  • d’abord donc, un partage sur notre manière de célébrer la vie en ce moment, et une invitation pour vous à faire de même, à joindre votre chanson d’amour à la nôtre.
  • des nouvelles de nos stages et séjours photos pour la belle saison qui arrive, car nos stages sont de merveilleuses occasions de partager ensemble l’émerveillement, la fraicheur, la légèreté et la joie.
 

Célébrer la vie et le vivant 

Ce matin, comme chaque matin avant de commencer ma journée, je suis sortie dans la nature. Avec notre chienne ravie, sur le chemin encore tout couvert de cette neige qui est tombée en abondance ces derniers jours sur le Vercors. J’avoue que j’avais envie de tout sauf de neige. Je rêve de prairies fleuries et de danses en robe légère sous les étoiles, de papillons et de libellules, de la tendresse des premiers faons. Mais voilà. C’est la neige qui m’est donnée. Et si Ginka notre chienne arrive à apprécier ce matin malgré la neige, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas en faire autant. Ce n’était d’ailleurs pas bien difficile à aimer, ce paysage d’avril enneigé. Des voiles de brumes tissés de rayons dorés glissaient le long des falaises qui surplombent notre village. Tout était silencieux, la neige ayant le fabuleux avantage de faire taire les activités humaines. Dans une prairie au loin, un renard se tenait immobile comme une pierre, noir sur le blanc immaculé, guettant avec concentration la vie qui allait pouvoir nourrir la sienne, et mon coeur a bondi de joie devant cette vision, son premier bond de la journée 😉 J’ai marché lentement jusqu’aux Mariés, deux arbres soudés l’un à l’autre au milieu d’un pré: un merisier et un frêne. Dans quelques semaines, le merisier ouvrira ses fleurs blanches et légères et le frêne ses bourgeons de velours noir. Les Mariés, oui c’est ainsi que nous les appelons Matt et moi, et nous les considérons un peu comme les gardiens de notre amour. Nous venons souvent nous asseoir à leur pied et nous conversons gentiment tous les quatre. Ce sont de vieux arbres, et aussi de vieux amis,  nous les connaissons depuis plus de 12 ans. Je me suis assise avec eux, sur le petit cercle d’herbe qui entoure leurs troncs, le seul emplacement sans neige, et j’ai écouté le monde, mon activité favorite 😉 J’ai écouté avec tous mes sens, savourant la berceuse du pigeon ramier et le cri de la buse versé sur les nuages. J’ai goûté le vent d’avril sur mon visage, la douceur du soleil voilé, le parfum discret de l’herbe. J’ai trouvé quelques violettes qui sortaient bravement leurs petites têtes mauves de la neige en train de fondre, et mon coeur a fait son deuxième bond de la journée, car elles étaient à la fois si fragiles et résistantes. Elles étaient encore là après s’être pris presque un mètre de neige sur le nez! Elles m’ont fredonné leur promesse de printemps, une promesse aussi fluette que leur parfum, aussi solide que leur présence. Quand je m’assois ainsi le matin, chaque minuscule détail dans la nature autour de moi me rappelle comme la vie est belle. Souvent, j’offre alors un merci, puis deux, puis trois, puis des dizaines, pour toutes les merveilles qui sont là. Et un autre merci qui rassemble tous les autres, comme une ficelle dorée autour d’un bouquet: merci pour ce nouveau jour qui m’est offert.

 

 

Car nous l’oublions trop souvent, la chance incroyable que nous avons d’être ici! Nous faisons comme si cela allait de soi, cette vie sur terre, alors qu’elle est un vrai miracle. Bien souvent, nous laissons les merveilles qu’elle nous offre se faner sous nos pieds étourdis, sous notre coeur alourdi de peines. 

Je suis heureuse ce matin. Je le suis sans trahir les souffrances du monde, ni ma propre peine. Alors même que je vous parle de célébrer la vie, je dois traverser un nouveau deuil: mon oncle est mort il y a deux semaines, assassiné de manière violente dans sa maison de Siwa en Egypte. Toute notre famille est dévastée par ce décès, par cette fin aussi horrible qu’incompréhensible. Mon oncle était un homme adorable, doux et ouvert d’esprit. Un grand voyageur, un amoureux des arts et de la beauté. Il avait des amis partout dans le monde. Comment une telle absurdité est-elle possible? Lorsque j’étais sous les Mariés tout à l’heure, j’ai levé les yeux au ciel et j’ai pensé que son corps était à cet instant précis dans l’avion qui doit le ramener, dans un cercueil scellé, vers la France, pour que nous puissions l’enterrer. Les violettes, à côté de mes pieds, penchaient doucement leurs jolies têtes. Elles étaient toujours là. Je leur ai souri.

Célébrer la vie, ce n’est pas laisser de côté les tragédies et le désespoir. Je ne rêve pas d’une vie simple et facile, car je sais que ceci n’est pas la vie. Je sais, en passant tout ce temps dans le monde sauvage, que la mort violente et la souffrance y ont leur place. Il me suffit d’écouter les informations pour me souvenir qu’elles ont leur place aussi dans le monde des humains, même si nous faisons tout pour l’oublier. Je sais qu’être vivant sur cette terre, c’est signer pour les merveilles, mais aussi pour la maladie et les désastres. On ne peut prendre ceci et laisser cela. Et je signe, encore et encore, je signe chaque jour, avec mes yeux et mes oreilles, avec ma peau et la joie jusqu’au fond de mes os, car, même avec ses tragédies, la vie vaut infiniment la peine. 

Nous ne devons pas attendre que la vie soit simple et tranquille pour être heureux. Cela arrive parfois bien entendu, ces périodes de calme, cela arrive plus à certains qu’à d’autres, je ne pense pas que nous portions tous le même sac de douleurs, mais nous avons chacun notre sac à porter. Malgré tout, la vie peut être savourée même dans la tourmente. Etty Hillesum l’a célébrée avec ferveur au fond d’ un camp de concentration. Elle s’est réjouie d’un coucher de soleil derrière les grilles. De quelques brins d’herbes qui poussaient-là, au milieu de l’horreur. Des gestes de réconfort que les prisonniers s’offraient les uns aux autres.

Je me réjouis du passage d’un renard et des premières violettes. Je me réjouis de ma chienne fofolle qui court dans la neige, tandis que le vent soulève ses longs poils roux. Je me réjouis de ce rayon de soleil qui perce la brume. D’un poème que j’ai pris avec moi. De mon téléphone qui bip et m’avertit d’un nouveau message de mon amie Dany. Je suis heureuse ce matin. Avec les tragédies et avec les merveilles.

 

 

Et pour célébrer un peu la vie avec vous, je vous offre un poème. Pas un des miens, vous en aurez un plus loin dans cette Newsletter, mais un de ma poétesse préférée, Mary Oliver, une américaine encore non traduite en France, et que j’avais déjà citée en ouverture de notre livre Sensations. Mary Oliver, elle s’y connaît pour fêter la vie, mais aussi pour l’embrasser toute entière, avec ses velours et ses piquants; et voici son poème Oies Sauvages, que je traduis (de manière un peu libre) pour vous ici:

 

Tu n’as pas à être bon.

Tu n’as pas à marcher sur les genoux

pendant des centaines de kilomètres à travers le désert, en te repentant.

Tout ce que tu as à faire, c’est laisser le souple animal de ton corps

aimer ce qu’il aime.

Parle-moi du désespoir, le tien, et je te parlerai du mien.

En attendant le monde continue.

En attendant, le soleil et les graviers limpides de la pluie

traversent les paysages,

par-dessus les prairies et les arbres profonds,

les montagnes et les rivières.

En attendant, les oies sauvages, haut dans l’air bleu et lavé, 

se dirigent à nouveau vers leur demeure.

Peu importe qui tu es, peu importe combien tu te sens seul,

le monde s’offre à ton imagination,

il t’appelle comme les oies sauvages, rude et excitant-

encore et encore il annonce ta place

dans la famille des choses.

 

Ce poème est cher à mon coeur. J’ai passé les deux derniers mois au bord de l’océan, en Charente-Maritime, dans la maison de ma maman, pour avancer dans l’écriture de notre prochain livre. Pour me réparer aussi, après un hiver difficile (je l’avais évoqué dans la précédente Newsletter). Et les mots de Mary Oliver m’ont accompagnée, ils m’ont aidée à retrouver ma place « dans la famille des choses ». Là-bas, entre la forêt et les dunes, il y a des marais, où les oies sauvages viennent passer l’hiver. Chaque matin j’allais m’asseoir là, comme je l’ai fait ce matin sur le Vercors enneigé, et j’écoutais le monde. J’écoutais mon coeur faire des bonds de joie. J’écoutais les cris des oies, leur appel tapageur à la vie, leur célébration farouche de chaque instant, par-dessus le grondement  lointain de l’océan immuable. Je fêtais le nouveau jour avec elles, et parfois je leur lisais à voix haute ce poème. Je le lisais aussi aux aigrettes, qui semblaient l’apprécier. Et même les corbeaux, qui sont de grands amateurs de poésie, venaient pour écouter, et manifestaient bruyamment leur plaisir 😉 Je suis repartie chez moi avant les oies, mais la veille de mon départ je leur ai fait la promesse de continuer à honorer la vie, même au coeur de la détresse. Même dans le deuil. Même sous la neige d’avril. Et j’ai bien l’intention de tenir cette promesse-là.

 

 

Célébrer la vie, ce n’est jamais célébrer seul. Cela se partage avec le reste du vivant. Avec les oies sauvages ou avec les pigeons du square. Avec la libellule, les arbres et le bleu du ciel. Avez-vous déjà célébré la vie avec le vent? Avec l’eau de la rivière? Avec la pâquerette souriante? Avec l’humus noir de la forêt silencieuse? Quand on décide que chaque matin sera une fête au nouveau jour, on se rappelle combien chaque existence est précieuse, la nôtre bien entendu, mais aussi celle de tous les êtres qui partagent la terre avec nous. On descend de notre pyramide d’anthropocentrisme et de maître de la nature pour tourner dans la grande et riche ronde du monde, « la famille des choses » qu’évoque Mary Oliver. On a envie d’être doux et aimant, de prendre soin de chaque membre de cette famille: notre famille animale et humaine, notre famille végétale, notre famille minérale. On commence à sentir aussi combien chacun, juste en étant là, prend soin de nous. L’ aubépine avec ses minuscules bourgeons verts prend soin de moi ce matin. Les blaireaux qui ont tracé une piste dans la neige prennent soin de moi. Et aussi le merle joyeux. Et les buis qui versent le parfum de leurs fleurs sur la forêt. Nous célébrons la vie tous ensemble. Chaque parcelle de mon corps est avec eux. 

Je ne crois pas que l’oligarche russe, au bord de son yacht qui n’a pas encore été confisqué, célèbre la vie quand il s’assoit sur un luxueux fauteuil de cuir et ouvre une énième bouteille de champagne. Il ne sait pas écouter le monde. Il est tout rempli de lui-même et il n’entend que la vaine musique de ses désirs. Il ne sait pas prendre soin, et chacun de ses gestes est une offense à la terre. Ne le jugeons pas trop vite, nous avons tous un oligarche russe en nous, une partie de nous-mêmes qui se sent morte et vide et qui ne cherche pas la vie au bon endroit. Qui s’échappe dans des plaisirs futiles, qui n’arrive pas à savourer les choses simples. Nous avons tous cette part d’ombre en nous car nous sommes emmaillotés dans une civilisation qui a oublié les sentiers de la vie. Et qui, dans sa fuite éperdue vers la mauvaise direction, abîme le monde. Abîme les autres vies précieuses. Oui, ne jugeons pas… 

Tournons nous simplement à nouveau vers la joyeuse fête de la terre, revenons à la danse du vivant, et chantons avec notre famille. J’ai une petite pratique toute simple que j’aime faire pour vérifier que je ne me suis pas, une fois de plus, laissée prendre aux filets et aux mirages de la civilisation moderne. En fait, c’est juste une question que je pose, à moi-même, et au monde, de temps à autre: « Suis-je en train de célébrer la vie, là maintenant? ». Là, quand je marche sous les trembles, parmi les fougères? Là, quand l’envie de faire chauffer ma carte bleue me démange? Là, quand je râle? Là quand je danse? Là, quand je suis repartie dans mes ruminations? 

 

 

Avant-hier, j’étais tellement heureuse malgré mon deuil, je ne sais plus pourquoi – mais faut-il une raison pour être heureux?- je suis allée enlacer un hêtre dans la forêt, un de mes arbres amis, je l’appelle le hêtre des constellations car son écorce est couverte de centaines de petites taches pâles qui brillent comme des étoiles dans la nuit. Je l’ai enlacé juste pour partager ma joie avec lui. Partager les bonds de mon coeur. J’ai cru l’entendre chanter, mais peut-être était-ce le vent dans ses branches? Peut-être… J’ai cru entendre la voix  de mon oncle, quand il courait avec ma soeur et moi dans le jardin de mes grands-parents, ses mains dressées sur sa tête en forme de bois de cerfs, hurlant, bramant et riant comme le grand gamin d’un mètre quatre-vingt dix qu’il était. Ai-je rêvé derrière mes larmes? J’ai cru entendre aussi le cri des oies sauvages, comme si elles passaient très haut au-dessus de ma tête, volant à nouveau vers leur demeure lointaine du Nord. Ai-je rêvé là encore? Peut-être… Et c’est sans importance. Le plus important, c’est de tenir la promesse que j’ai faite aux oies farouches. La promesse que chaque arbre de la forêt et que chaque violette porte dans son coeur. Que chaque renard honore, et chaque lièvre, et chaque aubépine qui ouvre ses feuilles tendrement. La promesse que mon oncle a tenue jusqu’à son dernier souffle. Célébrer la vie.

 

 

Des nouvelles des stages photo

 

Dans deux jours, nous repartons enfin pour notre bien-aimée terre d’Ecosse, et mon coeur fait un nouveau bond à cette idée! Nous allons monter loin, très loin vers le Nord, sur la mystérieuse et sublime île de Harris & Lewis, où notre groupe de stagiaires nous retrouvera par la suite. Nous aurons le plaisir de partager avec eux les incroyables ambiances de celle que j’appelle l’île des déesses, car les montagnes y ressemblent à des femmes endormies, et chaque pierre chante une chanson sacrée. La mer y est d’un bleu que je n’ai jamais vu ailleurs, le sable blanc comme la neige, et la lande austère murmure des histoires très anciennes que nous raconterons le soir, Matt et moi, à la lueur de quelques bougies…

Séjours photo Ecosse et autres destinations

 

A notre retour d’Ecosse, en mai, nous retrouverons la magie du Vercors, et notre stage consacré à la flore printanière de nos montagnes: les belles sauvages aux mille couleurs éclatantes et les délicates orchidées remplies de secrets seront nos guides le temps d’un week-end sur notre chemin vers l’émerveillement. En écrivant ces mots, je crois déjà sentir le parfum de l’herbe froissée quand on se couche dans les prairies fleuries, tout près du chant du coucou, avec les lourdes montagnes tout autour qui semblent garder la beauté du monde.

stage photo flore de montagne et orchidées

 

Puis, dans le début luxuriant de l’été, nous avons nos deux séjours plus longs: La Forêt Enchantée ( en juin) et Rêves Nomades (en juillet). Nous adorons ces week-ends prolongés car nous avons vraiment le temps et l’espace de partager, en plus de la photographie, des pratiques variées de connexion à la nature. Et, tout ce que j’évoque dans nos Newsletter, ce lien fécond au monde, cette célébration intense de la vie et du vivant, nous pourrons Matt et moi les vivre avec vous, en créant pour vous des espaces pour vous offrir la vie pleine et vous relier à la beauté du sauvage, en vous transmettant nos pratiques personnelles de connexion, nos connaissances intimes des lieux, de la faune et de la flore, mais aussi en vous offrant des poèmes et des contes qui ouvriront grand les portes de votre âme. 

 

Stage Rêves Nomades
Stage/retraite photo La Forêt enchantée

 

Bref, tous nos stages de la belle saison à venir seront une célébration cette année, une grande fête de la vie précieuse, un festin de beauté et d’amour, car oui, nous  avons tous besoin de beauté et d’amour par les temps qui courent, dans ce monde qui ne cesse de trébucher. Nous en avons besoin, car, plus que jamais, notre terre attend que nous prenions soin d’elle. Et quand on est heureux, on prend beaucoup mieux soin de la terre. 

Voir tous nos stages

Newsletter Janvier 2022

Guérir de la brûlure 

Il y a mille et une manières de guérir, de même qu’il y a mille et une façons d’être malade. La guérison que nous avons envie de partager avec vous aujourd’hui, est celle d’une brûlure, non pas une brûlure soudaine que l’on va pouvoir traiter une bonne fois pour toutes, avant de reprendre le cours normal de notre vie, mais une brûlure répétée, qui revient sans cesse et à laquelle on ne peut échapper: Sandrine l’appelle dans ses textes la brûlure du monde. En écrivant ces mots, j’entends déjà les récriminations de ceux qui ne se sentent pas concernés, « non merci, pour moi ça va, ça ne me brûle pas, je suis blindé, vous devriez en faire autant ». Nous en connaissons tous de ces personnes qui avancent dans le monde sous leur scaphandre anti-feu et gardent le sourire au milieu de l’incendie qui ravage la terre. Elles représentent encore une bonne majorité de la population. Notre société nous offre des scaphandres très évolués, invisibles et efficaces, parfois coûteux, mais toujours très faciles à se procurer: allumer la télévision, aller faire les boutiques, s’offrir des vacances au soleil, consommer, se tuer au travail, se dire que tout va bien, consommer un peu plus, se dire que tout ne va pas bien mais qu’on ne peut rien y faire, consommer encore… Nous sommes très doués pour tourner notre regard ailleurs, alors même qu’on est en train de nous appliquer une brûlure au fer rouge. On ne la sent pas toujours sous notre scaphandre hyper sophistiqué, mais elle est bien là, qu’on se sente concerné ou pas, qu’on habite la campagne ou la ville, qu’on soit jeune ou vieux, riche ou pauvre. On est tous des habitants de la terre et, où qu’on marche, on marche droit vers l’incendie. 

 

 

Depuis des années, nous essayons, ici sur notre petit bout de Vercors, d’éteindre le feu, de faire notre minuscule part de colibri. Nos choix de vie peuvent être de formidables baumes de guérison, qui nous permettent de ne pas trop nous brûler les ailes. Aller vers une vie simple, en essayant d’éviter les courants fourbes de la société de consommation, prendre soin de la terre, parler pour elle. 

On ne parle bien que de ce qu’on connaît. Depuis 14 ans que nous sommes là, nous avons arpenté mille fois les mêmes crêtes rugueuses, nous nous sommes coulés dans les mêmes sentes animales, nous avons créé des liens avec les arbres, appris à reconnaître le passage du renard, le terrier du blaireau, la loge du pic, la piste du loup. Nous savons quand la biche est prête à mettre bas, quand les bois du brocard recommencent à pousser. Nous arrivons à reconnaître ce que nous appelons « les ciels de neige », et à prédire que cette dernière va arriver. Nous avons un lien si intime avec ces lieux que nous sentons en profondeur le moindre changement qui les affecte, la plus petite variation de leur humeur. 

C’est infiniment guérisseur, ce lien à la terre, qui nous fait nous sentir à notre place, au milieu du grand cercle de la vie, et qui fait aussi que nous pouvons  laisser la nature nous nourrir. Connaître le lieu où nous vivons, le connaître intimement, c’est ne plus être un étranger sur cette terre, c’est retrouver le lien trop souvent coupé, et qui est tellement nourrissant. Pour nous et pour le monde.

Mais parfois ça ne suffit pas. Parfois l’incendie vient à notre porte, très près du coeur, trop près… Et, avant de vous parler de notre guérison, nous devons vous confier notre brûlure. 

 

 

Cela a commencé avec des arbres coupés, là, juste derrière chez nous. Le sureau dont on allait cueillir les ombelles odorantes n’est plus là, ni le joli noisetier, ni les prunelliers aux épines sombres. Les arbres des chemins sont rasés. Puis ce sont ceux de la forêt: dans les grandes forêts du Vercors, les coupes s’intensifient. C’était prévisible, le gouvernement a décidé une augmentation massive des coupes de bois pour les années à venir, afin de soutenir l’industrie forestière, et de répondre aux besoins croissants de notre société; mais c’est brutal de voir ce qui n’était qu’une décision politique se manifester soudain de manière physique dans notre cadre de vie. Dans les bois qui entourent notre village, les grands arbres auxquels nous avions donné des noms disparaissent les uns après les autres, les alentours des terriers des blaireaux sont saccagés, la population de chevreuils diminue fortement. On continue notre petit travail de colibris, on essaie d’alerter, on arrive à sauver un cercle d’arbres, grâce à notre ami Michel, et le Nemeton dont on vous a déjà parlé dans une Newsletter au printemps dernier est toujours là. On garde espoir. 

 

Mais notre vie a changé, nous entendons désormais les tronçonneuses à longueur de journée, ah, le bonheur d’avoir une maison à l’orée de la forêt! Ce n’est pas vraiment comme ça que nous l’avions imaginé! A côté de ça, on n’échappe pas aux mauvaises nouvelles, et chaque jour amène une nouvelle brûlure faite à la terre, à la paix, aux liens. Les médias se délectent des propos fascistes et misogynes d’Eric Zémour, la forêt amazonienne continue d’être rasée pour que les grosses compagnies puissent augmenter leurs bénéfices, les divergences liées au covid créent en France des marées de haine, et la cop 21 est une mascarade. Dans notre vie personnelle, nous enchaînons les deuils, au sens figuré comme au sens propre, le covid a eu de lourdes conséquences sur notre activité professionnelle, nos finances sont au plus bas, nous n’avons pas pu voir notre famille britannique depuis 2019 et nous n’avons aucun espoir de les retrouver dans les mois à venir. Nous pleurons ceux que nous aimions et qui sont passés cette année de l’autre côté. 

Ça commence à brûler de plus en plus fort, mais on se dit que ça va encore. Qu’il faut se tourner vers la vie. Ne pas laisser trop longtemps couler nos larmes de deuil. Le vent du Nord souffle sa fraîcheur dessus, les dernières couleurs de l’automne sont un festival d’une beauté inouïe. Nous sommes toujours debout.

 

 

Et puis, un dimanche de novembre, nous sommes à terre. A genoux dans une prairie juste derrière chez nous. L’un de nos chats est mort là à la fin de l’été. Attrapé par un chien, broyé et secoué comme une poupée de chiffon. Malgré deux opérations, on n’a pas pu le sauver. Il y a un vieux pommier qui pousse là, et qui n’a pas encore été coupé. Je viens souvent ici, et je demande à l’arbre de dire à notre chat qu’on ne l’oublie pas, les pommiers sont paraît-il très bons pour ça. 

Mais ce dimanche là, j’ai perdu mes mots d’amour. Au milieu de la prairie, il y a le corps d’un brocard que les chasseurs viennent juste de tirer. Un chevreuil que nous suivions depuis plusieurs années, l’un de ces intimes auxquels nous donnons des noms. Celui-ci s’appelait Chevri. Notre Chevri. Assise à côté de son cadavre, je sens qu’une partie de moi s’en va, loin, très loin de la triste prairie. Quand Matt me rejoint, nous laissons la déferlante de rage nous traverser, et poursuivons les chasseurs de notre colère. Si ce n’était pas si tragique, ce serait vraiment drôle ces deux furies qui courent après des chasseurs abasourdis! Puis il ne reste plus que la tristesse. Une tristesse infinie dans la prairie vide. Nous l’appelons maintenant la prairie de la mort. Elle a bu deux fois le sang d’êtres que nous aimions. Elle n’y est pour rien. Le pommier non plus. Mais ce dimanche là j’ai reçu une brûlure de trop. Je perds ma joie et le langage du vieux pommier.

La peine nous éloigne de la vie parfois, nous emmène vers d’autres terres qu’il nous faut traverser. Nous avons traversé. Pendant de longues semaines nous avons laissé la douleur et le désespoir creuser leurs tunnels d’ombre en nous. Je n’ai pas peur de la douleur. J’ai je crois au fond de moi une immense confiance en la vie qui fait que je m’autorise à descendre dans ses gouffres, car je sens qu’elle me montrera une issue. Notre monde moderne est tourné vers la lumière comme un papillon de nuit autour d’un réverbère. Il ne veut pas voir l’ombre, comme il ne veut pas voir l’incendie. Mais l’ombre est une grande enseignante pour peu qu’on accepte de traverser ses voiles. Et l’incendie aussi, si seulement on veut bien regarder en face nos brûlures. La guérison commence ici, quand on accepte de regarder la maladie droit dans les yeux, et de cheminer avec elle.

 

 

Nous avons laissé notre tristesse incuber. Nous avons pris le temps de faire tous les deuils que nous avions à faire. Dans cette obscurité, nous nous sommes entourés d’amour: celui de notre famille qui partageait notre peine, celui de nos amis qui trouvaient les mots justes, et aussi l’immense gentillesse de certains d’entre vous, avec qui, au hasard d’un mail, nous avons partagé notre lourdeur et qui nous ont répondu avec chaleur et bienveillance. Nous nous sommes aussi entourés d’histoires, de vieux contes qui gardent les mémoires d’autres traversées obscures. De livres sur la nature. Plein, plein de livres. Mais nous sommes moins sortis dehors, nous ne supportions plus la forêt ravagée, nous n’arrivions plus à voir ce qui était encore là, nos yeux brûlés par tout ce qui manquait. Et puis nous avions peur de nous prendre une balle perdue. Une peur très légitime et raisonnable quand on voit les pratiques aberrantes des chasseurs. 

Pour guérir, il faut le temps qu’il faut. Il n’y a pas de règle. Mais, peu à peu, les tunnels d’ombre se transforment en chemins de lumière. Dans cette nuit de plusieurs mois, nous avons vu naître de nouvelles perspectives et trouvé le courage d’aller plus loin vers nos rêves. Et, avec toujours beaucoup d’appréhension, nous avons recommencé à marcher et nous immerger en nature.

Il y a une chose qui ne revenait pas pour moi. Ma joie. C’est elle que j’avais senti, physiquement senti, s’en aller au-dessus de la prairie en deuil, ce triste dimanche de novembre. Et depuis la mort de notre Chevri, j’étais comme coupée de ma connexion habituelle, de ce lien tellement évident pour moi et qui est mon cordon ombilical avec la terre, celui qui me nourrit dès que je suis en nature, celui qui fait couler mes mots comme une rivière. Nous portons tous ce cordon en nous, chaque moment heureux, chaque instant passé en nature le renforce. Mon cordon s’était brisé. Ma porte vers l’émerveillement restait fermée à double tour. 

 

 

J’avais une Newsletter à écrire sur la nature guérisseuse, et je ne pouvais pas parler de guérison sans avoir l’impression d’être dans l’imposture. Je ne pouvais pas évoquer ce lien quand je pensais l’avoir perdu. 

La semaine dernière, nous sommes allés marcher dans une forêt non loin de chez nous, la belle et sauvage forêt des Ecouges. Elle est difficile à parcourir cette forêt, avec ses pentes raides, ses ravins, ses torrents tumultueux, ses brèches d’ombre. Elle ne se laisse pas facilement apprivoiser. Mais il y a là un ancien ermitage de Chartreux tombé en ruines. Un ruisseau chantant, une cascade moussue, une source, et de vieux arbres que personne n’a coupés et qui sont morts de leur belle mort, devenant le refuge de centaines d’êtres, oiseaux  insectes, champignons, bactéries…  Dans le brouillard dense de cette journée d’hiver, ces arbres morts ressemblaient à de grandes pierres dressées, et le lieu baignait dans une ambiance solennelle. 

Juste derrière le monastère, pousse un très vieux hêtre que je voulais aller rencontrer depuis longtemps. Il est impossible de le manquer. Il est immense, large et imposant. Il nous est apparu comme un puissant et mystérieux gardien ce matin là, dans le silence blanc de la brume, avec la grande forêt farouche tout autour.

 

 

Je me suis approchée très doucement, j’en ai fait le tour, tout était tranquille, il n’y avait personne à part nous. Je me suis blottie à son tronc. J’ai posé ma joue contre son écorce. Et j’ai pleuré. Longuement. A chaque larme, c’était comme si la connexion revenait un peu plus, comme si les fils déchirés se ressoudaient. Comme si, à travers les doux lambeaux de voiles pâles accrochés aux branches, ma joie me revenait. L’arbre est encore avec moi depuis, dans chaque pas que je fais. Il chante avec les touches du clavier alors même que j’écris pour vous ces mots. Il est ma balise d’émerveillement. Il me montre les couleurs flamboyantes du coucher de soleil, la douceur de la terre sous mon pied quand la neige a fondu, les minuscules bois du chevreuil qui commencent à repousser sous la couche protectrice du velours, la magie des flocons qui reviennent; il me dit d’être attentive aux parfums des herbes sèches, à la caresse du vent du Sud. Il m’aide à réapprendre. Il ne me dit pas que tout va bien, que la brûlure du monde cessera, ni que je ne serai plus jamais désespérée. Mais simplement que je peux aller, le coeur relié et souriant, en tenant ma tristesse par une main, et ma colère par une autre, sur cette terre aux trois quarts dévastée. 

 

 

Nous n’avons pas, pour être heureux, à jeter aux oubliettes notre rage contre tous les salopards du monde ni à repousser notre peine. Mais nous devons reprendre notre joie, nous ne devons pas la leur laisser, même s’ils font de la terre une ruine. J’ai retrouvé ma joie derrière le tronc du hêtre. Il l’a gardée pour moi pendant ces longues semaines. Où est la vôtre, à vous qui venez de lire ces mots? L’avez-vous égarée vous aussi? Si c’est le cas, ce n’est pas grave, il y a quelqu’un, quelque part, qui la garde pour vous: un rayon de lumière à travers un nuage, le regard doré d’un renard, le chant flûté d’un merle, le vol lumineux d’une abeille, une pâquerette ouverte, l’éclat de rire d’un enfant, le tronc d’un arbre, les notes d’un violon… Qui garde votre joie? Quand le moment sera venu pour vous, allez la reprendre. Et marchez à nouveau. Marchez avec nous.