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Newsletter Janvier 2022

Guérir de la brûlure 

Il y a mille et une manières de guérir, de même qu’il y a mille et une façons d’être malade. La guérison que nous avons envie de partager avec vous aujourd’hui, est celle d’une brûlure, non pas une brûlure soudaine que l’on va pouvoir traiter une bonne fois pour toutes, avant de reprendre le cours normal de notre vie, mais une brûlure répétée, qui revient sans cesse et à laquelle on ne peut échapper: Sandrine l’appelle dans ses textes la brûlure du monde. En écrivant ces mots, j’entends déjà les récriminations de ceux qui ne se sentent pas concernés, « non merci, pour moi ça va, ça ne me brûle pas, je suis blindé, vous devriez en faire autant ». Nous en connaissons tous de ces personnes qui avancent dans le monde sous leur scaphandre anti-feu et gardent le sourire au milieu de l’incendie qui ravage la terre. Elles représentent encore une bonne majorité de la population. Notre société nous offre des scaphandres très évolués, invisibles et efficaces, parfois coûteux, mais toujours très faciles à se procurer: allumer la télévision, aller faire les boutiques, s’offrir des vacances au soleil, consommer, se tuer au travail, se dire que tout va bien, consommer un peu plus, se dire que tout ne va pas bien mais qu’on ne peut rien y faire, consommer encore… Nous sommes très doués pour tourner notre regard ailleurs, alors même qu’on est en train de nous appliquer une brûlure au fer rouge. On ne la sent pas toujours sous notre scaphandre hyper sophistiqué, mais elle est bien là, qu’on se sente concerné ou pas, qu’on habite la campagne ou la ville, qu’on soit jeune ou vieux, riche ou pauvre. On est tous des habitants de la terre et, où qu’on marche, on marche droit vers l’incendie. 

 

 

Depuis des années, nous essayons, ici sur notre petit bout de Vercors, d’éteindre le feu, de faire notre minuscule part de colibri. Nos choix de vie peuvent être de formidables baumes de guérison, qui nous permettent de ne pas trop nous brûler les ailes. Aller vers une vie simple, en essayant d’éviter les courants fourbes de la société de consommation, prendre soin de la terre, parler pour elle. 

On ne parle bien que de ce qu’on connaît. Depuis 14 ans que nous sommes là, nous avons arpenté mille fois les mêmes crêtes rugueuses, nous nous sommes coulés dans les mêmes sentes animales, nous avons créé des liens avec les arbres, appris à reconnaître le passage du renard, le terrier du blaireau, la loge du pic, la piste du loup. Nous savons quand la biche est prête à mettre bas, quand les bois du brocard recommencent à pousser. Nous arrivons à reconnaître ce que nous appelons « les ciels de neige », et à prédire que cette dernière va arriver. Nous avons un lien si intime avec ces lieux que nous sentons en profondeur le moindre changement qui les affecte, la plus petite variation de leur humeur. 

C’est infiniment guérisseur, ce lien à la terre, qui nous fait nous sentir à notre place, au milieu du grand cercle de la vie, et qui fait aussi que nous pouvons  laisser la nature nous nourrir. Connaître le lieu où nous vivons, le connaître intimement, c’est ne plus être un étranger sur cette terre, c’est retrouver le lien trop souvent coupé, et qui est tellement nourrissant. Pour nous et pour le monde.

Mais parfois ça ne suffit pas. Parfois l’incendie vient à notre porte, très près du coeur, trop près… Et, avant de vous parler de notre guérison, nous devons vous confier notre brûlure. 

 

 

Cela a commencé avec des arbres coupés, là, juste derrière chez nous. Le sureau dont on allait cueillir les ombelles odorantes n’est plus là, ni le joli noisetier, ni les prunelliers aux épines sombres. Les arbres des chemins sont rasés. Puis ce sont ceux de la forêt: dans les grandes forêts du Vercors, les coupes s’intensifient. C’était prévisible, le gouvernement a décidé une augmentation massive des coupes de bois pour les années à venir, afin de soutenir l’industrie forestière, et de répondre aux besoins croissants de notre société; mais c’est brutal de voir ce qui n’était qu’une décision politique se manifester soudain de manière physique dans notre cadre de vie. Dans les bois qui entourent notre village, les grands arbres auxquels nous avions donné des noms disparaissent les uns après les autres, les alentours des terriers des blaireaux sont saccagés, la population de chevreuils diminue fortement. On continue notre petit travail de colibris, on essaie d’alerter, on arrive à sauver un cercle d’arbres, grâce à notre ami Michel, et le Nemeton dont on vous a déjà parlé dans une Newsletter au printemps dernier est toujours là. On garde espoir. 

 

Mais notre vie a changé, nous entendons désormais les tronçonneuses à longueur de journée, ah, le bonheur d’avoir une maison à l’orée de la forêt! Ce n’est pas vraiment comme ça que nous l’avions imaginé! A côté de ça, on n’échappe pas aux mauvaises nouvelles, et chaque jour amène une nouvelle brûlure faite à la terre, à la paix, aux liens. Les médias se délectent des propos fascistes et misogynes d’Eric Zémour, la forêt amazonienne continue d’être rasée pour que les grosses compagnies puissent augmenter leurs bénéfices, les divergences liées au covid créent en France des marées de haine, et la cop 21 est une mascarade. Dans notre vie personnelle, nous enchaînons les deuils, au sens figuré comme au sens propre, le covid a eu de lourdes conséquences sur notre activité professionnelle, nos finances sont au plus bas, nous n’avons pas pu voir notre famille britannique depuis 2019 et nous n’avons aucun espoir de les retrouver dans les mois à venir. Nous pleurons ceux que nous aimions et qui sont passés cette année de l’autre côté. 

Ça commence à brûler de plus en plus fort, mais on se dit que ça va encore. Qu’il faut se tourner vers la vie. Ne pas laisser trop longtemps couler nos larmes de deuil. Le vent du Nord souffle sa fraîcheur dessus, les dernières couleurs de l’automne sont un festival d’une beauté inouïe. Nous sommes toujours debout.

 

 

Et puis, un dimanche de novembre, nous sommes à terre. A genoux dans une prairie juste derrière chez nous. L’un de nos chats est mort là à la fin de l’été. Attrapé par un chien, broyé et secoué comme une poupée de chiffon. Malgré deux opérations, on n’a pas pu le sauver. Il y a un vieux pommier qui pousse là, et qui n’a pas encore été coupé. Je viens souvent ici, et je demande à l’arbre de dire à notre chat qu’on ne l’oublie pas, les pommiers sont paraît-il très bons pour ça. 

Mais ce dimanche là, j’ai perdu mes mots d’amour. Au milieu de la prairie, il y a le corps d’un brocard que les chasseurs viennent juste de tirer. Un chevreuil que nous suivions depuis plusieurs années, l’un de ces intimes auxquels nous donnons des noms. Celui-ci s’appelait Chevri. Notre Chevri. Assise à côté de son cadavre, je sens qu’une partie de moi s’en va, loin, très loin de la triste prairie. Quand Matt me rejoint, nous laissons la déferlante de rage nous traverser, et poursuivons les chasseurs de notre colère. Si ce n’était pas si tragique, ce serait vraiment drôle ces deux furies qui courent après des chasseurs abasourdis! Puis il ne reste plus que la tristesse. Une tristesse infinie dans la prairie vide. Nous l’appelons maintenant la prairie de la mort. Elle a bu deux fois le sang d’êtres que nous aimions. Elle n’y est pour rien. Le pommier non plus. Mais ce dimanche là j’ai reçu une brûlure de trop. Je perds ma joie et le langage du vieux pommier.

La peine nous éloigne de la vie parfois, nous emmène vers d’autres terres qu’il nous faut traverser. Nous avons traversé. Pendant de longues semaines nous avons laissé la douleur et le désespoir creuser leurs tunnels d’ombre en nous. Je n’ai pas peur de la douleur. J’ai je crois au fond de moi une immense confiance en la vie qui fait que je m’autorise à descendre dans ses gouffres, car je sens qu’elle me montrera une issue. Notre monde moderne est tourné vers la lumière comme un papillon de nuit autour d’un réverbère. Il ne veut pas voir l’ombre, comme il ne veut pas voir l’incendie. Mais l’ombre est une grande enseignante pour peu qu’on accepte de traverser ses voiles. Et l’incendie aussi, si seulement on veut bien regarder en face nos brûlures. La guérison commence ici, quand on accepte de regarder la maladie droit dans les yeux, et de cheminer avec elle.

 

 

Nous avons laissé notre tristesse incuber. Nous avons pris le temps de faire tous les deuils que nous avions à faire. Dans cette obscurité, nous nous sommes entourés d’amour: celui de notre famille qui partageait notre peine, celui de nos amis qui trouvaient les mots justes, et aussi l’immense gentillesse de certains d’entre vous, avec qui, au hasard d’un mail, nous avons partagé notre lourdeur et qui nous ont répondu avec chaleur et bienveillance. Nous nous sommes aussi entourés d’histoires, de vieux contes qui gardent les mémoires d’autres traversées obscures. De livres sur la nature. Plein, plein de livres. Mais nous sommes moins sortis dehors, nous ne supportions plus la forêt ravagée, nous n’arrivions plus à voir ce qui était encore là, nos yeux brûlés par tout ce qui manquait. Et puis nous avions peur de nous prendre une balle perdue. Une peur très légitime et raisonnable quand on voit les pratiques aberrantes des chasseurs. 

Pour guérir, il faut le temps qu’il faut. Il n’y a pas de règle. Mais, peu à peu, les tunnels d’ombre se transforment en chemins de lumière. Dans cette nuit de plusieurs mois, nous avons vu naître de nouvelles perspectives et trouvé le courage d’aller plus loin vers nos rêves. Et, avec toujours beaucoup d’appréhension, nous avons recommencé à marcher et nous immerger en nature.

Il y a une chose qui ne revenait pas pour moi. Ma joie. C’est elle que j’avais senti, physiquement senti, s’en aller au-dessus de la prairie en deuil, ce triste dimanche de novembre. Et depuis la mort de notre Chevri, j’étais comme coupée de ma connexion habituelle, de ce lien tellement évident pour moi et qui est mon cordon ombilical avec la terre, celui qui me nourrit dès que je suis en nature, celui qui fait couler mes mots comme une rivière. Nous portons tous ce cordon en nous, chaque moment heureux, chaque instant passé en nature le renforce. Mon cordon s’était brisé. Ma porte vers l’émerveillement restait fermée à double tour. 

 

 

J’avais une Newsletter à écrire sur la nature guérisseuse, et je ne pouvais pas parler de guérison sans avoir l’impression d’être dans l’imposture. Je ne pouvais pas évoquer ce lien quand je pensais l’avoir perdu. 

La semaine dernière, nous sommes allés marcher dans une forêt non loin de chez nous, la belle et sauvage forêt des Ecouges. Elle est difficile à parcourir cette forêt, avec ses pentes raides, ses ravins, ses torrents tumultueux, ses brèches d’ombre. Elle ne se laisse pas facilement apprivoiser. Mais il y a là un ancien ermitage de Chartreux tombé en ruines. Un ruisseau chantant, une cascade moussue, une source, et de vieux arbres que personne n’a coupés et qui sont morts de leur belle mort, devenant le refuge de centaines d’êtres, oiseaux  insectes, champignons, bactéries…  Dans le brouillard dense de cette journée d’hiver, ces arbres morts ressemblaient à de grandes pierres dressées, et le lieu baignait dans une ambiance solennelle. 

Juste derrière le monastère, pousse un très vieux hêtre que je voulais aller rencontrer depuis longtemps. Il est impossible de le manquer. Il est immense, large et imposant. Il nous est apparu comme un puissant et mystérieux gardien ce matin là, dans le silence blanc de la brume, avec la grande forêt farouche tout autour.

 

 

Je me suis approchée très doucement, j’en ai fait le tour, tout était tranquille, il n’y avait personne à part nous. Je me suis blottie à son tronc. J’ai posé ma joue contre son écorce. Et j’ai pleuré. Longuement. A chaque larme, c’était comme si la connexion revenait un peu plus, comme si les fils déchirés se ressoudaient. Comme si, à travers les doux lambeaux de voiles pâles accrochés aux branches, ma joie me revenait. L’arbre est encore avec moi depuis, dans chaque pas que je fais. Il chante avec les touches du clavier alors même que j’écris pour vous ces mots. Il est ma balise d’émerveillement. Il me montre les couleurs flamboyantes du coucher de soleil, la douceur de la terre sous mon pied quand la neige a fondu, les minuscules bois du chevreuil qui commencent à repousser sous la couche protectrice du velours, la magie des flocons qui reviennent; il me dit d’être attentive aux parfums des herbes sèches, à la caresse du vent du Sud. Il m’aide à réapprendre. Il ne me dit pas que tout va bien, que la brûlure du monde cessera, ni que je ne serai plus jamais désespérée. Mais simplement que je peux aller, le coeur relié et souriant, en tenant ma tristesse par une main, et ma colère par une autre, sur cette terre aux trois quarts dévastée. 

 

 

Nous n’avons pas, pour être heureux, à jeter aux oubliettes notre rage contre tous les salopards du monde ni à repousser notre peine. Mais nous devons reprendre notre joie, nous ne devons pas la leur laisser, même s’ils font de la terre une ruine. J’ai retrouvé ma joie derrière le tronc du hêtre. Il l’a gardée pour moi pendant ces longues semaines. Où est la vôtre, à vous qui venez de lire ces mots? L’avez-vous égarée vous aussi? Si c’est le cas, ce n’est pas grave, il y a quelqu’un, quelque part, qui la garde pour vous: un rayon de lumière à travers un nuage, le regard doré d’un renard, le chant flûté d’un merle, le vol lumineux d’une abeille, une pâquerette ouverte, l’éclat de rire d’un enfant, le tronc d’un arbre, les notes d’un violon… Qui garde votre joie? Quand le moment sera venu pour vous, allez la reprendre. Et marchez à nouveau. Marchez avec nous.