La médecine du papillon

Je suis vieille ce matin, couchée dans l’ail des ours, sous les hêtres tranquilles.

Je me frotte, je me roule, dans le parfum frais et joyeux, les feuilles lisses crissent doucement en offrant leurs arômes. Je respire à plein nez, les araignées mêlent leurs fils d’argent à mes cheveux lâchés.

Je suis vieille, et libre, et malicieuse sous les éclaboussures du soleil de juin. Chaque jour, je trouve une nouvelle ride, un nouveau pli entre mes seins. Chaque jour

Je déploie un peu plus

Mes ailes froissées de papillon

Chaque jour un peu plus légère

Je me vois vieillir comme on vole.

Je n’y avais jamais pensé, et soudain, le papillon, qui rebondit de fleur en fleur, ivre de blancheur piquante, il me dit son âge. Un papillon est un vieil être vois-tu, et cette vie est la dernière. Ce vol lumineux, trébuchant aux rayons de soleil jetés entre les troncs, c’est ce qu’on appelle avec pudeur le troisième âge. Je n’ai jamais aimé la pudeur. Ni ce besoin d’une jeunesse éternelle et ennuyeuse. J’aime les mots vrais, même rugueux. Et les papillons qui disent leur grand âge.

Je suis vieille et je vole et

Je danse quand j’ai envie de danser

Je chante pour les arbres qui connaissent mon nom

Je parle à la lune et à la rosée

Je remercie la biche qui est passée

J’écoute mes pieds nus dans les violons de l’herbe, je me déshabille à la source

Et sourit à mes cuisses mutines

Que le vent printanier vient frôler.

Je cours, je virevolte, je butine, je me gorge du nectar des jours, j’embrasse à pleine bouche affamée, je dis oui aux petits riens jetés à grandes brassées sur mon chemin. Je dis non aussi, car parfois c’est bon.

J’ai été longtemps une chenille ronde et douce. Elles sont belles aussi, mystérieuses et patientes, dans leur cocon secret. La magie de leurs couleurs, et leurs ruses pour traverser le danger. Oui, une chenille habile. Et lisse, et bien élevée.

Ce matin je me fous d’être belle

Je me fous de l’approbation de ceux

Qui n’osent pas

Je veux juste voler

Encore encore encore ! Mes rides pleinement déployées !

Le vieux papillon se pose devant moi, sa trompe se plante dans le cœur palpitant d’une fleur d’ail des ours. Il boit lentement. Ses ailes s’ouvrent et se ferment, comme si elles respiraient la poussière de soleil versée entre les arbres. Je me recouche aux feuilles odorantes, les bras grand ouverts, j’écoute le souffle de la Terre dans mon ventre, et j’apprends. La médecine sage du vieux, très vieux papillon.

Solstice d’hiver, pratiques et rituel

 

C’est une période à part, un peu magique, que l’être humain a célébrée depuis des milliers d’années: ce moment de bascule au coeur de l’hiver où les jours devenus très courts, commencent imperceptiblement à rallonger. Le temps s’arrête, comme entre deux respirations. Et dans cette suspension, il y a quelque chose de très fort, pour ceux qui veulent bien y prêter attention. Le solstice d’hiver est une grande fête du soleil, au coeur même de la nuit. Nos ancêtres partout dans le monde ont construit des monuments magnifiques pour honorer les cycles solaires et le retour de la lumière, ce moment unique du solstice d’hiver. Et ce n’est pas un hasard si la fête de Noël a été placée dans le calendrier quelques jours après le solstice, car on fête avec la naissance de Jésus le retour de la lumière et de l’espoir. D’ailleurs, le saviez-vous, Noël viendrait du gaulois Noio Hel, qui signifie « nouveau soleil ». C’est le moment des nouveaux départs et des renaissances! Des voeux et des espoirs. Des rêves et des projets. C’est le moment d’y croire à nouveau. 

Le solstice d’hiver, qui a lieu le 21 ou le 22 décembre selon les années, est aussi appelé Yule ou Alban Arthan. C’est un moment sacré depuis l’aube de l’humanité, un temps pour la quiétude, la réflexion, et le retour vers l’intériorité. Le solstice d’hiver marque le jour le plus court de l’année, le moment où l’obscurité semble remporter la victoire, juste avant la renaissance du soleil et le lent cheminement vers le retour de la lumière. La période de l’hiver peut parfois être difficile pour certains d’entre nous. Elle l’était en tout cas pour nos ancêtres, qui devaient faire face aux maladies et aux disettes. Le solstice leur rappelait, au coeur des ténèbres, que la lumière finirait par revenir. 

Et nous avons nous aussi besoin de nous en souvenir aujourd’hui, même si les défis que nous avons à relever sont très différents de ceux que les anciens ont traversés. 

La lumière est donc à l’honneur pour Yule, mais pas la lumière ivre et abondante de l’été. Ce que nous célébrons au solstice, c’est un minuscule souffle qui repart, une graine qui palpite dans le noir, une conception qui a lieu au plus profond de la nuit. Si vous souhaitez rencontrer l’énergie de ce moment, il faut aller la chercher dans le repos, l’hibernation, la paix, la lenteur, le rêve. Prendre le temps du silence, de la réflexion, du recueillement. Quitter un instant la frénésie des fêtes de fin d’année. Voici quelques pratiques pour vous connecter à la magie et à la douce puissance du solstice d’hiver:

Les jours qui précèdent le solstice

– Chaque soir, à partir du 1er décembre, ou à partir du moment que vous préférez, retirez-vous dans une pièce au calme, sans lumière. Prenez le temps de vous recentrer, puis allumez en conscience une bougie. Voyez comme sa lumière ténue vient apporter sa beauté et sa chaleur dans la pièce. Restez là le temps qui vous convient, en sentant comme cet instant de calme est précieux, et méditez sur tout ce que cette lumière évoque pour vous. Puis, soufflez la bougie en conscience.

-Essayez de vous coucher plus tôt le soir, et autorisez-vous plus de repos.

-Prenez du recul avec les écrans et la télévision, avec les news et les réseaux sociaux, et réfléchissez à des manières différentes de passer vos soirées: lecture, activités créatives, soirées contes avec vos proches… Réduisez l’éclairage dans vos maisons le soir, utilisez des lumières tamisées: cela va réduire les stimuli sur votre corps, vous détendre et vous préparer au sommeil. Et cela amène une ambiance plus douce et propice à la méditation. 

-Chaque soir, essayez de sortir un moment dans la nuit, même quelques minutes. C’est assez facile vu que le soleil se couche très tôt. Reliez-vous à la paix et au mystère de la nuit, de préférence en nature, ou dans votre jardin, ou dans un petit parc si vous êtes en ville. Observez le ciel, écoutez les sons de la nuit, sentez l’air froid, les odeurs de l’hiver…

Le soir du solstice

-Une très belle pratique venue des anciens celtes consiste à plonger toute la maison dans le noir ce soir là. Les habitants restent dans la nuit quelques minutes, en silence, en sentant l’énergie de cette obscurité, sa paix, et aussi toutes les émotions qu’elle fait naître. Puis on allume une grande bougie, qui symbolise la renaissance de la lumière. On peut faire une prière à ce moment-là, ou bien dire quelques mots sur le retour du soleil et de la lumière sur la terre et dans nos vies. Les anciens transportaient ensuite cette bougie dans chaque pièce de la maison et rallumaient les chandelles à cette flamme. Et chaque habitant de la maisonnée avait une bougie personnelle pour le solstice qu’il allumait ensuite à la grande bougie. C’est une pratique très belle, qui plaira aux grands et aux petits 🙂

-Pour la nuit de Yule, que le ciel soit constellé d’étoiles ou pluvieux, que l’air soit doux ou que le vent d’hiver rugisse, sortez dehors, si possible dans un coin de nature sauvage. Marchez dans la nuit à la frontale ou avec des torches, et reliez-vous à la magie de la nuit la plus longue de l’année, comme l’ont fait avant vous des millions d’êtres humains. 

-Faites un rituel pour vous relier encore plus profondément à l’énergie de ce moment, au sacré, à l’espoir du renouveau. Cf proposition ci-dessous

Rituel pour le solstice d’hiver

Vous pouvez faire ce rituel chez vous, seul ou en groupe, ou bien en nature. Nous faisons chaque année un rituel assez élaboré, en extérieur autour d’un feu. Nous partageons ici avec vous une version simplifiée et accessible aux personnes n’ayant jamais fait de rituel. Que vous soyez à l’intérieur ou dehors, prévoyez une source lumineuse naturelle: feu, bougies, lanternes… Prévoyez aussi de quoi écrire.

1/ Prenez le temps d’entrer dans le rituel: c’est un espace/temps à part. Dans le druidisme, nous traçons un cercle sacré, saluons les quatre directions, faisons des prières, des chants, afin de nous aider à laisser de côté les préoccupations du quotidien pour nous relier aux énergies de la Terre. Vous pouvez aussi tout simplement prendre un temps de silence, allumer de l’encens, chanter…

2/ Dans le silence toujours, ou alors en écoutant un morceau de musique qui vous inspire, ou de tambour chamanique, fermez les yeux, et laissez défiler les images de l’année écoulée, les bons moments, et les moins bons, les projets que vous aviez et qui ont été réalisés ou pas, vos réussites et les échecs. Revoyez l’année saison après saison, sans rien forcer, laissez juste venir les images, les mots ou les sensations.

3/ A la fin de cette méditation, prenez un moment pour laisser partir l’année écoulée: ces saisons sont maintenant derrière vous, que les expériences qui y sont liées aient été agréables ou non. C’est fini. Il faut que quelque chose se termine pour qu’autre chose puisse renaître. Dites adieu et laissez mourir ce qui doit mourir.

4/ Pour ce solstice d’hiver de 2020, qui a été une année pleine de bouleversements pour le monde et aussi souvent dans nos vies individuelles, on vous propose une petite pratique que nous ne faisons pas toujours, mais qui est merveilleuse pour transformer l’obscurité en lumière, et le plomb de nos expériences douloureuses en or. Faites la liste de vos réussites pour l’année écoulée. Pas les réussites financières ou les gratifications de l’égo. Mais plutôt les belles choses que vous avez réussi à accomplir, et qui ont apporté de la lumière en vous et autour de vous. Nous avons tous la mauvaise manie de nous souvenir prioritairement de nos échecs et de tout ce qui s’est mal passé dans nos vies. Avec cet exercice on fait l’inverse. Ecrivez tout ce qui vient, et si rien ne vient au départ, soyez patients et indulgents envers vous-mêmes. Un mot gentil qui a redonné le sourire à un voisin, c’est une réussite! Avoir traversé une période très difficile, une maladie, une séparation, un deuil, et être encore là, c’est une réussite! Avoir eu le courage d’une décision difficile, c’est une réussite! Il ne s’agit pas du tout ici de flatter notre ego, mais de prendre/reprendre conscience de notre pouvoir, au sens noble du terme. Notre pouvoir de réaliser de belles choses, pour nous et pour le monde, aussi minuscules soient-elles. Notre pouvoir de relever les défis que la vie nous envoie. Notre pouvoir de reconnaître nos erreurs et de les corriger. De donner une direction plus juste à notre vie. D’écouter l’appel de notre âme. C’est un exercice qui nous reconnecte à notre force intérieure et nous rappelle que nous pouvons naviguer même dans les tempêtes.

5/ Quand vous avez fini votre liste, prenez le temps de remercier pour l’énergie et le soutien qui vous ont été donnés et qui vous ont aidés à traverser l’année. Car, aussi fort qu’on puisse être, on n’avance jamais tout seul 😉

6/ Il est temps maintenant de vous tourner vers l’année à venir.  Après le bilan que vous venez de faire, comment avez-vous envie de rêver cette année? Reliez-vous à la lumière en plongeant votre regard dans le feu, ou dans la flamme d’une bougie, et laissez la danse de la lumière vous montrer le chemin. Ecoutez votre coeur. Où veut-il aller pour les mois à venir? Qu’est-ce qui est vraiment important pour vous? Que vous murmure votre âme? Restez le temps qu’il faut avec ces questions. Les réponses peuvent venir sur le coup, ou quelques jours après, et tout est juste.

7/ Lorsque vous aurez trouvé les réponses, retenez trois intentions, trois directions pour l’année à venir, et écrivez-les en double exemplaire sur deux morceaux de papiers. L’un des morceaux de papiers sera conservé pendant toute l’année, et vous pourrez le relire quand vous sentirez qu’il vous faut garder votre cap. L’autre morceau de papier sera confié à la Terre, qui en sera la gardienne. Le soir-même après le rituel, ou le lendemain, allez enterrer ces intentions dans un lieu qui fait sens pour vous, et demandez à la terre de veiller sur elles. Vous pouvez aussi les confier au feu, ou au vent en les accrochant à un arbre, comme on le fait avec les drapeaux de prières. Faites ce qui vous inspire. Le plus important avec les rituels, c’est qu’ils parlent notre langage 😉

8/ Pour terminer le rituel, prenez un moment pour remercier la terre, la vie, Dieu ou les dieux, le soleil qui renaît, les esprits du lieu qui vous a accueilli, bref, ce qui vous parle à vous. Et en éteignant le feu ou les bougies, demandez que l’ énergie de ce moment sacré vienne nourrir le monde. Ou envoyez l’énergie du rituel à un être ou un groupe d’êtres qui en auraient besoin. 

Nous vous souhaitons un heureux solstice d’hiver!

Que la paix, la sagesse et la joie fleurissent sous chacun de vos pas pour le nouveau cycle à venir  🙂

 

 

 

La magie de la neige

Marcher sur le ciel, au milieu des étoiles. Connaître le velours grave de leur chant d’hiver. Il fait beau, le soleil étale voluptueusement ses fourrures d’ambre sur le monde. Marcher, les yeux éblouis de froid, l’esprit lentement lavé à chaque pas. Je ne sens plus le bout de mon nez, je ne sens plus l’étoffe lourde des inquiétudes. Ni la morsure aveugle des hommes. Juste la terre blanche qui clignote en glissant sous les skis, comme un poisson malicieux dans la paume de main, une écume dérobée. Marcher sur la mer, un peu…

Il a neigé, et neigé encore. Sur le ventre rond du Plateau, le ciel a fini par se coucher, blême et fatigué. Je l’ai regardé s’endormir. Les hommes sont rentrés chez eux. Et ce matin, avec leurs pelles et leurs tracteurs, ils ôtent la neige, pressés de retrouver leurs tristes repères, leurs routes droites, leurs trottoirs lisses, leurs boulots monotones. Ils n’ont jamais le temps. Ils n’entendent plus la chanson de la neige. Je suis partie à pieds de la maison, j’aime ça, ne plus reconnaître les chemins, j’aime quand tout est délicieusement enseveli. Je suis seule avec le soleil revenu et je marche au milieu des étoiles. Qu’y a-t-il de plus important ?

Maintenant je ferme à demi les yeux pour mieux voir, à travers la frange fraîche des cils d’enfance, le nouveau jour qui m’est donné. Comme quand on était gamins, tu te souviens ? Et l’univers était un vieux mage au rire croustillant, il versait sur nous ses trésors, ses paillettes, ses promesses scintillantes. Plisse les yeux toi aussi veux-tu, juste un peu, juste un moment, cesse d’être si sérieux… Viens cueillir avec moi les diamants qui crépitent aux frissons des clairières ! Allons faire quelques glissades sur la poudreuse et le silence, des boules de neige lancées sous les vieux hêtres qui ruissellent, nos bouches grandes ouvertes et nos cheveux ébouriffés dans l’air limpide et miroitant. Puis courrons dans la neige, nos empreintes mêlées joyeusement. Allez, viens, juste un peu… La vie est vite passée, et la poudreuse est si légère. Marchons, dansons, skions, en traçant des sillons d’argent. Regardons naître sous nos pieds le long trait d’amour qui fait rire les étoiles.

Automne 2020, brame du cerf et alchimie

 

Etre photographe, c’est s’intéresser aussi au sens profond de cet art qu’on a fait sien. Savoir pourquoi on fait les choses, la plupart du temps cela aide à mieux les faire! Par certains côtés, la photographie est une forme de témoignage, une manière d’attraper un instant éphémère, d’en fixer la réalité et l’intensité. L’instant passe, mais l’image reste et parle. Elle est la gardienne de nos mémoires et de nos moments de vie. L’éclaircie qui perce la brume, les premiers sourires de notre enfant, et aussi la douleur de la guerre, ou celle d’une forêt en flammes. Mais la photographie est plus que cela: c’est une forme de créativité, et créer c’est transformer le réel, notre regard a ce pouvoir là. Et il suffit de regarder les photos des uns et des autres en stage, les différentes restitutions du même moment que nous avons tous partagé, pour voir que chaque image est un acte de création. 

Parfois c’est facile, la lumière est une bénédiction, le paysage est harmonieux, il n’y a qu’à appuyer sur le déclencheur, et hop! Mais parfois… La météo n’est pas ce que nous espérions, il y a cette clôture qui vient tout gâcher, ou l’animal qu’on attend depuis des heures et qui ne sort pas là où on l’espérait. C’est là que la photo peut devenir alchimie, transformer l’obstacle en opportunité, la déception en tremplin de l’imagination, et le plomb en or.

Lors de notre dernier stage photo en octobre, nous avons eu une invitée surprise, à laquelle nous n’avions pas envoyé de bulletin d’inscription: la tempête Alex! Pour être honnêtes, on a eu beaucoup de mal à s’extirper de notre lit le samedi matin, le vent avait sifflé toute la nuit à nos fenêtres, et la pluie tambouriné, et il faisait froid, et zut, et zut! Mais nos stagiaires nous attendaient, pleins d’espoir après avoir vu de magnifiques images sur le Vercors en automne, et on est parti tous ensemble vaille que vaille dans le vent hurlant et la pluie battante. 

Ce ne fut pas toujours simple, on a eu froid parfois, on a dû revoir le programme prévu, s’adapter, inventer, garder la foi et le sourire. Et l’alchimie s’est produite, le soleil qui perce, les nuages qui roulent sur les crêtes, la beauté sauvage du vent dans les arbres, la forêt qui se révèle, nappée de brumes et de mystères. De l’or! Notre or d’alchimiste issu des jours de plombs! Et en prime pour nous, des rencontres fortes avec des personnes passionnantes, des flots de chaleur humaine et de bonne humeur, nous sommes revenus heureux et reboostés pour des semaines! 

Nous vous invitons à une balade émerveillée sur ces trésors d’automne: retrouvez les images du stage et une sélection de nos photos de septembre et octobre sur le Vercors, dans la galerie ci-dessous. 

 

Samhain

Samhain: le portail de l’ombre 

La fin de l’automne est une porte d’entrée dans l’hiver, les anciens celtes l’appelaient Samhain: c’était une grande fête sacrée, qui avait lieu autour du 31 octobre: les hommes se préparaient, comme le fait depuis toujours la nature, à la grande traversée obscure et au temps du repos. Cette sagesse des cycles, nous nous en sommes bien souvent éloignés, et pourtant elle est riche d’enseignements, d’équilibre, d’harmonie et de guérison. Les arbres laissent mourir leurs feuilles à l’automne, les tempêtes arrachent les vieilles branches, la terre s’endort et ralentit, et nous sommes invités à entrer dans cette danse de l’ombre, à ralentir nous aussi, à revenir à l’intérieur, au silence. Et à laisser mourir ce qui nous pèse, ce qui ne nous est plus utile. Faire le vide, pour plus tard laisser de la place au nouveau: c’est ainsi que fonctionne la vie: la mort fait partie de son cycle éternel, elle est honorée et célébrée car elle est toujours suivie d’une renaissance. Cette période est le moment de réfléchir à ce qui dans nos vies doit mourir: parfois c’est un emploi qui ne nous convient plus, une relation qui nous fait souffrir, une douleur trop longtemps portée. Parfois c’est aussi le moment de faire le deuil de ce que nous avons perdu pour avancer de nouveau. Ou d’une période de notre vie qui s’achève. 

En Ecosse, il y a des tas d’histoires sur une très vieille déesse, qui est la gardienne de Samhain et de cette période hivernale. On l’appelle la Cailleach. Nous lui avons consacré une grande et belle exposition en 2019, qui recommencera à tourner en France dès que cela sera à nouveau possible.

Qui est-elle exactement, cette Cailleach au nom barbare, venue du fond des âges, et qui se tient à la porte de Samhain?

Elle est la voilée, la sombre, la mystérieuse. Elle est vieille, aussi vieille que la terre. Elle en est la gardienne farouche et solitaire. On la dit très laide et effrayante: Sa peau bleue nuit est sillonnée de rides, son oeil unique perce tous les secrets, ses dents gâtées sont tachées de lignes rouges, ses cheveux blancs s’enroulent autour des branches et les couvrent de glace. Chaque année elle renaît au moment où le monde se prépare à mourir, car elle préside au royaume de l’ombre. Elle inquiète et fascine les hommes. Mais ceux qui savent, ceux qui voient par-delà les rideaux de pluie, connaissent la promesse de sa lumière. La Cailleach réveille notre sagesse et notre courage,  celui qui accepte de la regarder en face, il pourra découvrir la vérité sous les voiles. Elle est la Cailleach Bheur, l’une des plus anciennes déesses celtes, elle est déesse mère, celle qui a créé les innombrables montagnes d’Ecosse, et que le rêveur peut encore apercevoir, les soirs d’automne, bondir de sommet en sommet. C’est elle encore qui souffle les tempêtes, protège les animaux sauvages dans les forêts, étale ses voiles blancs sur les pics des montagnes, et fait fleurir le givre sur les herbes fanées. 

 Quand nous marchons à la saison dorée sur les landes écossaises, au moment de la fête de Samhain, toujours elle nous accompagne : elle hurle sa renaissance avec le vent, danse dans les pluies de lumière, et chaque loch, quand il reflète le ciel tourmenté, se souvient de son oeil unique. Lorsque le cerf brame son cri rauque, c’est elle qui rit son long rire de nuit. 

Ceux qui sont déjà venus en Ecosse avec nous connaissent la Cailleach, Sandrine ne manque jamais d’en parler, de raconter une des innombrables légendes qui l’évoquent, ou de lire un poème qu’elle a écrit sur la vieille, très vieille déesse, qui tient la main de ceux qui traversent l’ombre. Vous pourrez retrouver ci-dessous l’un de ces textes écrits en Ecosse et inspiré par l’esprit de Samhain.

SAMHAIN

Samhain, Oh ma saison de nuit, de mystère, de sauvages silences… 

Octobre s’évanouit dans un râle, et je retrouve la lande âpre et les sentiers boueux. 

J’ai laissé mes fardeaux derrière moi et je marche d’un pas heureux sous le ciel gris, les paysages glissent, les falaises surgissent et disparaissent. Le monde passe. La chanson des cascades. Le frisson sur la peau mouillée. Les rideaux de pluie lentement descendus sur les tourbières. La pluie ici n’est jamais triste et morne. Toujours elle est soufflée d’espérance, ourlée de lumière. Comme la Cailleach qui rit à l’ombre de ses voiles. Elle court et déjà s’évanouit, dans un murmure de robe de soie. 

 

Samhain, Oh ma saison vulnérable et puissante, tes larmes lavent les âmes trébuchées. Les rayons du soleil s’abattent sur les reliefs comme des flèches, découpant les lignes acérées, ouvrant des blessures sombres dans les plis des roches de basalte. Des trouées où l’on a envie de poser doucement la main, comme sur le flanc d’un animal frémissant. Elles sont bonnes mes mains quand elles se posent ainsi, pâles sur la pierre noire, et que déjà elles racontent la guérison. La confiance par-delà les yeux brouillés.

 

Samhain, Oh mon tendre crépuscule, aux mondes fondus nos différences évanouies. Je regarde venir le repos de la Terre, elle palpite sous la lumière, géant couché mais vibrant encore, les yeux limpides de ses lochs ouverts sur les ciels d’argent. Je m’ assois et me laisse endormir avec elle, tranquille sur la lande ruisselante, mon souffle noyé aux vents de pourpre et d’or. Prête pour la longue nuit d’hiver. La traversée obscure qui ne se refuse pas. J’ai un peu peur derrière mon courage… Mais tu vois, Samhain, je suis là.

 

Séjour photo Ecosse 2019

Retrouvez ici notre sélection Ecosse 2019, avec nos meilleures images prises l’automne passée dans les Highlands et sur l’île de Skye. Des tempêtes de lumière, des forêts éblouissantes comme des peintures, des landes frileuses balayées d’averses, et comme toujours quelques rencontres magiques avec les cerfs. Nous avons en écrivant ces mots une tendre pensée pour le formidable groupe qui a partagé ces moments avec nous l’an passé, l’Ecosse est une terre qui crée des liens forts entre les hommes. On pense aussi à ceux qui devaient venir cette année, avant l’annulation du séjour à cause du Covid.On espère que la newsletter d’aujourd’hui leur mettra un peu de baume écossais sur le coeur 😉

Et on vous souhaite une féérique balade dans  ces ambiances qui nous sont chères!

Neige triste

 

Je ne sais pas à quel moment exactement

Il s’est arrêté

De battre

Mon cœur.

Peut-être lorsque j’ai commencé à creuser le trou, j’avais supplié la terre d’être douce, et elle s’est ouverte facilement, comme une bouche aimante lors d’un baiser. Elle s’est ouverte miraculeusement, la terre dure et rocailleuse de chez nous. Et c’était bon de creuser encore et encore, j’aurais pu continuer ainsi toujours. Et ne plus voir le reste.

Le trou était bien trop grand pour le petit corps que j’ai déposé là. Je n’avais pas compris jusqu’à cet instant je crois, comme elle était devenue maigre, notre chatte, comme la maladie l’avait vidée et abîmée. Je l’ai couchée sur le lit d’herbes sauvages et de fleurs que j’avais installé au fond, je me suis accrochée à la lourde pelle, et j’ai sangloté longuement sous la pluie qui commençait à tomber. Peut-être est-ce là…

Ou bien déjà la veille au soir, quand nous avons été la récupérer dans la benne à ordures. Les premières chouettes, irréelles, filaient le crépuscule de leur cri mélodieux, tandis que nous fouillions chaque poubelle. Je ne leur en veux pas, aux pauvres bougres qui l’ont jetée là. La mort de nos jours est tellement couverte de fards, qu’elle peut faire peur quand on la croise, simple et nue, couchée dans la cabane des enfants, à côté de la balançoire.

Nous l’avons trouvée, notre trésor, dans les détritus. Belle encore sous l’odeur qui me soulevait le cœur. Oui, peut-être est-ce là… Elle nous attendait depuis 36 heures. Et nous attendions qu’elle revienne miauler à la fenêtre du salon.

Nous l’avons veillée sous la demie lune qui entrebâillait le châle des nuages, nous avons écouté le vent souffler doucement sur son poil éteint, la pluie laver son corps osseux. J’ai appelé les bénédictions des éléments sur elle, et demandé à la Grande Mère de la recevoir. Je ne sais plus s’il battait encore, mon cœur, sous mes chants et mes prières.

Je ne sais plus mais les étoiles

Parfois

Venaient s’échouer aux rives noires du ciel.

Lorsque tout fut fini, c’est là que la douleur a ouvert sa grande gueule béante et j’ai plongé toute entière dans le puits sans fond des « si seulement » et des « pourquoi ».

Pourquoi est-elle allée mourir là-bas loin de nous ? Pourquoi n’ai-je pas senti que le moment était arrivé ? Si seulement ils étaient venus toquer à notre porte, ceux qui l’ont vue dans la cabane des voisins, agonisante, mais vivante encore. Si seulement je l’avais cherchée ce soir là… Elle serait morte dans nos bras, au creux de la maison de bois blond, j’aurais allumé un feu pour elle, je l’aurais couchée sur sa couverture préférée. Elle aurait senti, sous la terrible solitude de sa maladie incurable, comme nous l’aimions encore. Pourquoi ?

Je repasse en boucle tout ce que je n’ai pas fait, tout ce que je n’ai pas vu. Et je le sens se broyer, là sous mes côtes, mon cœur écrasé de reproches, mon cœur en miettes de regrets. Je voulais une belle mort pour elle, une mort dorée de tendre bougies, une mort chaude bercée de caresses. Parce que la vie, parfois, est une ogresse qui nous arrache tout, je voulais pour elle une mort comme une fête.

Elle n’avait que 4 ans, notre petite chatte, et la maladie était déjà là, tapie sous la lumière de son poil de chaton, quand nous l’avions accueillie chez nous. Ironie du sort, c’est un coronavirus qui a, lentement, impitoyablement, ravagé son corps et mangé sa lumière, comme cet autre qui ouvre le chaos dans notre monde en éteignant nos rêves.

On ne peut pas contrôler la vie, souffle mon amoureux dans mes cheveux mouillés de larmes. La mort non plus tu sais. Je sais. Pas de fête au coin du feu. Juste la solitude de la petite cabane et la benne à ordures.

Alors voilà. Quand il me dit, veux-tu que nous sortions un peu, je réponds oui pourquoi pas, sourire vide et yeux vagues, je vois la chatte en boule sur chaque rebord de fenêtre, dans chaque pli de couverture. Sur les plateaux, là-haut ? Oui oui.

La petite tombe est là dehors, sous ses mandalas de fleurs, puis les paysages somptueux jetés absurdement contre les vitres de la voiture, oui oui, les forêts familières que je ne reconnais plus, la marche coupée, aveugle, sans chansons ni parfums, mes jambes automates, oui oui. Je pourrais monter, encore et encore, infatigable comme la pelle hier matin dans la terre docile. Et puis…

Il a commencé à neiger. De gros flocons cotonneux qui se posent sur les feuilles encore vertes des hêtres et brouillent les capuches pointues des sapins. Qui m’attrapent par surprise au fond de mon chagrin. C’est beau, la mélodie feutrée de la neige, les flocons fondus à mes doigts. C’est beau ces brumes qui gambadent aux crêtes en faisant danser leurs queues pâles.

C’est là je crois

Sous les écharpes blancs murmures

Enroulées aux ronrons des arbres

Que je l’ai senti à nouveau

Tout doucement

Battre

Mon cœur.

 

Comme font les biches…

Je me suis couchée là, dans les feuilles d’automne,

Lovée en boule au milieu du taillis de hêtres,

Je me suis couchée comme font les biches,

Le sol lentement gratté, l’odeur de la terre,

Cette couche vivante où des êtres microscopiques, secrètement,

Recréent le monde,

Au pied du vieux sorbier qui ensanglante le ciel.

Je lui ai demandé de veiller sur moi – ainsi font les biches –

Mais n’ai pas eu le temps d’entendre sa réponse.

Je me suis laissée descendre comme une goutte de pluie

Dans ce creux ourlé d’ombre

Aux lèvres blondes de la clairière. Parfois

J’ai envie de bâtir des murailles de pierre

Alors qu’il suffit

D’un fourré léger et tranquille, où les mouches,

En noires armures, tournent.

J’ai dormi, confiante et vulnérable,

Comme font les biches.

J’ai goûté leur sommeil aux bras bruns de la terre.

Je les ai suivies à la lisière des mondes,

Tissant mes rêves au cri du pic noir,

Au parfum de l’humus, aux soubresauts

Du soleil de dix heures.

J’ai tiré sur moi la couverture des feuilles tintantes,

Des faînes poilues et du vent de septembre.

Je n’ai pas eu froid. Je n’ai pas eu peur, même quand

La terre a tremblé sous le sanglier.

Un lièvre, dans un cercle à côté s’est couché.

J’ai deviné les herbes sifflées aux flancs âcres du renard.

Et cru entendre le loup gris qui vit ici

Me regarder de ses yeux de silence.

Juste quand j’allais me réveiller, le pigeon ramier a murmuré

Sa berceuse rassurante

Prends ton temps je suis là, prends ton temps ça ira.

Alors

J’ai glissé ma main dans le drap doux des feuilles,

Bougé un peu dans ma couche chantante

Comme font les biches,

Et, doucement,

Commencé à lécher

Le sang de mes plaies.

Stages photo de l’été

Un petit retour en images de nos stages photo de l’été 2020…

Nous avons eu l’immense bonheur de pouvoir assurer nos deux stages de cet été, l’occasion de faire de jolies rencontres ou retrouvailles avec des personnes aussi enthousiastes qu’intéressantes, et de partager ensemble des instants précieux dans la nature. Des lumières comme des miracles, de belles rencontres animalières, d’intenses moments de connexion au sauvage, des échanges pleins de sens…  Les stages photo parfois ont un vrai pouvoir thérapeutique: chacun y amène le meilleur de lui-même, on se laisse toucher par les sensibilités uniques qui se dévoilent, on rit, on s’extasie ensemble, on savoure les silences, et quand nous retournons vers nos quotidiens, qui sont souvent tellement différents, nous gardons en nous, comme un trésor, cette certitude que l’humanité peut être belle et sage, et que tous les espoirs sont encore possibles. Alors merci, merci, merci pour ce que vous êtes et ce que vous partagez!!!

Brame du cerf

Petits conseils pour bien photographier le brame du cerf

Voici le retour de l’automne. Dans les forêts de cuivre et d’or, les cerfs recommencent, peu à peu, à chanter leur râle rauque. C’est la saison des amours ! Des amours qui, ces dernières années sont devenues de plus en plus prisées. Le brame du cerf est à la mode 😉

Dans les forêts de cuivre et d’or, on trouve maintenant plus d’êtres humains que de cerfs, et forcément, ça soulève des problèmes.

D’abord il y a les photographes qui photographient à l’approche. Ils se déplacent dans les bois en s’orientant aux appels profonds qui font trembler la terre. Qui remuent le ventre. Dans leur tenue de camouflage, qu’ils ont achetée une fortune sur un site spécialisé, ils se disent que forcément, on ne les verra pas. Les cerfs les entendent à des centaines de mètres, et ils sentent l’humain à plein nez, à plein muffle devrais-je dire. Ils détectent le moindre petit mouvement entre les troncs. Ces visiteurs bruyants, et facilement repérables, chez nous, on les appelle les gugus. Ceux qui débarquent pour le brame sur leur jour de congé, avec une journée, ou au mieux un week-end, pour revenir avec la photo du siècle, la même que celle qu’ils ont vue passer hier sur instagram. Les gugus n’ont pas de temps à perdre en affût, en longues attentes improbables, en repérages ingrats. Ils sont pressés. Ils veulent leur image comme d’autres leur trophée. Les gugus arrivent parfois avec un appareil photo compact. Et parfois avec des boîtiers et objectifs qui représentent des mois de salaire. Ils sont jeunes ou vieux, femmes ou hommes. Et pour tout vous dire, je crois bien que chacun de nous a, au moins une fois dans sa vie, été un gugus. Quand le gugus passe, les cerfs sont dérangés et fuient à toutes pattes, les biches, qui ne sont fécondes que quelques heures pendant la saison de brame, regardent partir l’occasion. Ces pauvres bêtes, qui passent déjà leur vie dans la peur, poursuivies par les balles des chasseurs et les crocs des chiens furieux, ont a subir un stress supplémentaire. Et les photographes sérieux, qui attendent depuis l’aube dans leur affût humide, ont des envies de meurtre. Tout ça pour une image ?

Mais la photographie animalière, qu’on se le dise une bonne fois pour toute, c’est un sacerdoce ! On s’y voue corps et âme. On sait qu’il faut des années de repérages, d’écoute et d’affûts sans succès, pour connaître les coins. Des nuits courtes, des repas pris à la va-vite. Et ensuite des heures, des jours d’attente, dans l’inconfort et l’immobilité, pour entrevoir peut-être un animal qui passe. On ne doit jamais aller à la rencontre des animaux comme un consommateur ; en photo animalière, on doit apprendre à être un mendiant. Avec une humilité totale. Avec patience. Amour. Respect. Toujours se poser la question : est-ce que je risque de déranger là, si je fais ça ? Dans les forêts de cuivre et d’or, les photographes que l’on trouve se posent peu de questions et sont rarement des mendiants…

Il y a bien entendu d’autres options, on vous entend déjà y penser, derrière votre écran. On peut payer un photographe aguerri, un naturaliste passionné, un accompagnateur qui connaît bien les lieux, un de ces prêtres des animaux sauvages, qui vivent dans leur intimité et savent leurs secrets. Il nous emmènera au bon coin, et nous pourrons l’avoir notre photo du siècle, tu sais la même que…. oui je sais je sais… Chaque année nous avons des personnes qui nous demandent un stage brame du cerf sur le Vercors, et qui sont prêts à payer des tarifs tels que nous sentons soudain deux petites cornes diaboliques pousser sur chaque côté de notre front. Elles ont une voix suave et convaincante, ces cornes, et elles répètent en boucle « dis oui, y a une fortune à se faire là ! oh dis oui ! »

On dit non. Jusqu’à présent on a toujours réussi à dire non. Et tant pis pour les factures qu’on a du mal à payer. Dans certains stages, on amène les gens voir les marmottes et les bouquetins, qui ne sont pas chassés, et qui nous laissent les approcher sans inquiétude. Mais les espèces sensibles au dérangement et qui subissent déjà une grosse pression à cause de la chasse, on leur fout la paix, surtout pendant leur saison de reproduction, on n’a pas envie d’en rajouter une couche supplémentaire.

Et là, on a envie de s’adresser à nos collègues photographes animaliers, naturalistes, accompagnateurs en montagne. On sait bien que c’est dur d’en vivre, on a les mêmes challenges que vous, et on a souvent discuté ensemble avec ce questionnement : faut-il proposer des sorties animalières à nos clients ? Leur vendre ces coins précieux que nous avons mis des années à repérer ? Leur offrir le trophée tant recherché contre quelques centaines d’euros ? Leur montrer, à ces inconnus dont on ne sait rien, sinon qu’ils ont de quoi payer, la place de brame, le terrier de renard, l’aire de tétra lyre, le nid de chouette ? C’est une chose de partager ça avec un bon ami, c’en est une autre d’en faire son business. Un jour sur une expo, un ami photographe qui se reconnaîtra peut-être nous avait dit : « j’ai l’impression d’avoir vendu mon âme au diable. » Et le diable, un arrogant fortuné et sans scrupule, et qui se foutait bien de déranger les oiseaux, avait rentré les coordonnées GPS du lieu où nichaient des chevêchettes, avec la ferme intention d’y revenir jusqu’à ce qu’il ait réussi à l’avoir, la fameuse photo, tu sais celle sur facebook… oui je sais je sais… Il en a même fait une expo…

Et en même temps, on ne peut pas leur en vouloir à ces clients qui sont prêts à payer des fortunes pour tenir entre leurs mains le Saint Graal. On ne peut pas leur dire : on t’emmène, tu y goûtes, et après tu ne reviens jamais ici. Tu ne fais pas d’expos avec. Tu te tais, tu oublies. On peut éventuellement leur bander les yeux, pour qu’ils ne puissent pas retrouver le chemin du lieu sacré, mais c’est pas très pratique pour la photo, et il y a un sérieux risque d’entorse. Ou les faire disparaître une fois qu’on a fait le boulot, c’est radical certes, mais au passage ça supprime le risque d’entorse. Les forêts de cuivre et d’or seront peut-être un jour creusées de tombes mystérieuses 😉

Soyons un peu sérieux, la plupart des clients, les nôtres en tout cas, sont des gens chouettes, des vrais amoureux de nature, des personnes respectueuses. Mais tous ne sont pas comme ça, on le sait bien. Quand on propose un stage photo, et qu’on le met en ligne, accessible à chacun, on ne peut pas trier sur le volet. On prend ceux qui viennent. Et si le diable est dans la liste d’inscrits ?…

 

Peut-être y aurait-il d’autres manières de faire ? Nous posons la question… Mais même dans ce cas, avec les offres de stages photo qui se multiplient partout et la demande de plus en plus forte, ça pose des problèmes. S’il y a un photographe qui emmène 3 personnes faire le brame, c’est déjà compliqué, mais s’il y a 3 ou 4 photographes qui font la même chose dans le même coin ? Chez nous sur le Vercors, entre les stages brame, les balades brame, les rando brame, les bivouac brame, ça devient vraiment tendu. Répétons-le encore une fois, il s’agit de la période de reproduction, c’est pas rien, c’est l’avenir de la harde qui se joue ici. Et dans les secteurs « populaires », le comportement des cerfs et biches a vraiment changé depuis dix ans que nous les photographions.

Beaucoup de copains photographes, quand on aborde ce sujet, nous répondent de manière très pragmatique : les autres le font, si je ne le fais pas, ça ne s’arrêtera pas pour autant, et un autre aura la part du gâteau à ma place. Bien des horreurs se sont justifiées au cours des siècles avec cet argument. Et si notre monde est dans cette merde c’est parce qu’on n’arrête pas de se dire ça, les autres le font… Les autres traversent le monde en avion pour photographier des ours polaires ou des manchots. Les autres proposent des prestations et des séjours de plus en plus spectaculaires, et de plus en plus loin, des ours et des loups en Slovénie, en veux-tu en voilà, des safaris, des prises de vues en hélicoptère, des traversées en quad, y a qu’à taper sur google et la nature entière est à vous ! Les autres le font, plein d’autres. Bah nous, on le fait pas. Voilà. Comme quoi c’est possible. On ne rajoute pas une pression supplémentaire sur la faune sauvage, ici ou ailleurs, qui morfle déjà bien assez. On évite de trop gonfler le bilan carbone planétaire. De rentrer dans cette course folle du toujours plus et toujours plus loin. On est trop nombreux sur terre, et le monde sauvage se rétrécit de plus en plus, on ne peut pas se permettre de rajouter ces pressions supplémentaires. On ne peut plus se comporter comme si on était seuls à habiter la terre, à faire de la photo, à proposer des séjours. Et puis, entre nous soit dit, payer un photographe pour aller photographier les cerfs, c’est comme acheter ses girolles au supermarché : il manque le plus important, ce qui donne sa saveur à la chose : la quête sous les arbres silencieux, l’espoir des petits matins pluvieux, le miracle de la patience récompensée.

On a bien conscience, avec cet article, de mettre, de manière un peu brutale, les pieds dans le plat du business de la photo animalière. Du business de la photo tout court. Mais voilà, on n’aime pas ce que la photographie de nature est en train de devenir, on refuse cette manière consumériste d’aller vers les animaux sauvages. D’exploiter la vie pour se faire de l’argent dessus. Ou juste pour avoir une belle image et sentir gonfler son ego.

Depuis plus de dix ans nous essayons de marcher sur une autre voie, un autre rapport à la nature. Où la photographie est une manière de rencontrer le monde, avec une tendresse curieuse et pleine de respect. Où l’on ne se contente pas de photographier, où l’on apprend à voir. Une manière aussi de se relier et se suffire à soi-même, sans nourrir l’ego démesuré et son éternel besoin de reconnaissance. Dans notre vision de la photographie de nature, c’est d’abord la nature. Et ensuite la photo. Alors oui, nos conseils pour le brame du cerf ne sont certainement pas ce que vous attendiez. Mais nous espérons qu’ils parleront tout de même à votre cœur et à votre bon sens.

Et pour terminer, une petite liste de conseils faciles à appliquer pour profiter de ces moments magiques sans porter préjudice à la faune sauvage.

  • Primum non nocere. En premier, ne pas nuire. Ce précepte, qui vient de l’antiquité, est aujourd’hui encore le premier qu’apprennent les étudiants en médecine. Posez-vous toujours la question : est-ce que ce que je m’apprête à faire là risque de nuire aux animaux que je suis venu rencontrer ? Si la réponse est oui, abstenez-vous.

  • Acceptez une fois pour toute que vous ne ferez pas de belles photos animalières sans vous donner du mal, et sans vous laisser le temps pour cela. Si vous n’avez pas le temps, ou pas l’énergie, contentez-vous de vous asseoir en bordure d’un chemin, ou faites un affût sans vous mettre la pression, et écoutez la magie du brame. Les oiseaux qui chantent. Le vent dans les feuilles. Ecouter c’est aussi fabuleux que de voir. Et infiniment ressourçant. Laissez tomber toutes vos attentes, savourez juste le fait d’y être, là, maintenant. Et si un animal vous fait le cadeau de sa présence, prenez-le comme un miracle.

  • Interrogez-vous sur vos motivations profondes à faire de la photographie animalière : qu’est-ce que je fiche ici ? Est une très bonne question à se poser. 1/ Est-ce que je suis là pour savourer les couleurs, la brise fraîche d’automne, le miracle d’une rencontre animalière ? Parce que ce silence et cette solitude me font vraiment du bien ? 2/ Est-ce que je viens pour ramener une belle image ? pour avoir quelque chose à montrer au club photo  ou à poster sur facebook? Pour un projet de livre ou d’expo ? Entre 1/ et 2/ à votre avis, lequel fera le moins de conneries ? Lequel sera le plus heureux ? 😉

  • Photographiez toujours les cerfs et les biches en affût, jamais à l’approche. L’approche dérange beaucoup plus, et maintenant qu’il y a de plus en plus de monde dans les forêts pour écouter, photographier ou observer les cerfs pendant le brame, l’approche est tout bonnement une aberration. Même une approche faite dans les règles de l’art et avec des précautions infinies, s’il y a 50 personnes qui font ça dans un coin, c’est la zizanie. Les affûts volants, qui sont une forme d’approche déguisée, sont tout aussi nuisibles. Si vous ne supportez pas de rester en affût, si ça vous fait mal au dos, si ça vous ennuie… oubliez la photo animalière;-)

  • Installez-vous en affût avant le lever du jour le matin, et quittez l’affût après midi lorsque les cervidés font la sieste. Entre temps, ne vous déplacez pas, restez silencieux et immobile, comme le tronc d’un arbre. Pour le soir, arrivez en milieu d’après-midi, quand les bêtes sont en train de se reposer. Et ne quittez l’affût de nuit que lorsque les cerfs ont déserté la place.

  • Photographiez avec une housse anti-bruit, afin que vos déclenchements ne soient pas entendus. Ou au pire avec une grosse écharpe en polaire enroulée autour du boîtier et de l’objectif. Ne photographiez pas les animaux s’ils sont trop près de vous et qu’ils risquent d’entendre le déclenchement. Contentez-vous à ce moment là de savourer cette proximité qui est un fabuleux cadeau ! Cessez de photographier si l’animal montre un signe d’inquiétude. Oubliez le mode rafale.

  • Il y a un gros business autour de la photographie animalière, avec des tas de vêtements spécialisés, des tas d’accessoires, du matériel photo hors de prix. Ne tombez pas dans le piège de la consommation à outrance. Des vêtements aux couleurs neutres qui rappellent les lieux où vous affûtez, achetés d’occasion c’est encore mieux, ou au surplus militaire. Des tenues chaudes, en laine de préférence car c’est bien pour les odeurs. Mais restez simples. Le plus important est d’être immobile et silencieux. Si vous portez une guillie et que vous parcourez la forêt avec, on ne verra et on n’entendra que vous ! Et les cerfs, qui vous montreront leur cul en prenant la fuite, soupireront, « et zut, encore un gugus, y en a de plus en plus dans cette forêt, faudrait peut-être les réguler un peu non ? »

Vous trouverez dans les magazines spécialisés des tas d’articles qui vous donneront des tas de conseils plus « techniques ». Vous l’avez compris, malgré le titre alléchant (et oui, on a été un peu coquins), ce n’est pas le sujet ici. Si vous suivez nos conseils, vous aurez peut-être la chance de faire une belle rencontre, mais rien n’est garanti. Jamais. C’est pour ça que c’est si beau. C’est là qu’est la magie. Et ce qui est certain en tout cas, c’est qu’avec un peu plus de respect et de bon sens de notre part à tous, les cerfs et biches seront plus heureux et tranquilles, cachés dans les forêts de cuivre et d’or. Et si vraiment nous aimons la nature, vous devons savoir que c’est ça le plus important, non ?

Et surtout, s’il vous plaît, s’il vous plaît, ne soyez pas des gugus ! On compte sur vous. Et les cerfs aussi 😉